Le djihadisme, dommage collatéral des guerres occidentales

Par

Les interventions occidentales dans le monde musulman – de l’Afghanistan à l’Irak et la Libye – loin de ramener la paix et promouvoir la démocratie ont provoqué ou aggravé des situations de chaos dont les djihadistes fanatiques ont été les seuls bénéficiaires.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Les investigations policières livreront sans doute des informations précieuses sur le degré d’insertion des frères Kouachi et d’Amedy Coulibaly dans les filières terroristes d’Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA) et de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), devenu Daech (acronyme arabe de l’État islamique). Mais l’histoire des trajectoires qui ont conduit ces trois jeunes Français de la déshérence culturelle et sociale à la ferveur religieuse, puis à l’engagement djihadiste et au fanatisme terroriste, ne commence pas à l’insurrection populaire yéménite ou à la guerre civile syrienne où ils ont, semble-t-il, trouvé leurs mentors idéologiques et fait l’apprentissage des armes. 

Le chaos sanglant du monde arabo-musulman, creuset apparent de l’engagement djihadiste de certains jeunes musulmans d’Europe, doit beaucoup à l’incapacité des dirigeants occidentaux à mettre un terme ou à endiguer les guerres civiles qui ravagent depuis 2011 l’Irak, la Syrie, la Libye et le Yémen. Il est aussi une conséquence lointaine des ondes de choc provoquées par les interventions militaires occidentales, directes ou indirectes, en Afghanistan et en Irak. 

Faut-il encore rappeler ici que l’irruption du fondateur d’Al-Qaïda, Oussama Ben Laden, sur la scène géopolitique internationale ne remonte pas aux premiers attentats revendiqués par Al-Qaïda, mais au début des années 1980, lorsqu’il fut choisi par les riches familles wahhabites saoudiennes pour centraliser les secours humanitaires à destination de l’Afghanistan, puis pour recruter des milliers de « volontaires étrangers » et les envoyer combattre l’envahisseur soviétique, aux côtés des moudjahidines afghans qu’armait Washington, en ces temps de guerre froide finissante ? 

Dans la plupart des pays arabes, notamment dans les monarchies wahhabites du Golfe, mais aussi parmi les communautés musulmanes d’Europe, existaient alors de petits groupes salafistes, souvent financés par de riches familles d’Arabie saoudite ou des émirats, qui appelaient à purifier l’islam en s’appuyant sur une lecture littérale du Coran et une application intégrale de la charia. Leurs ennemis principaux du moment étaient la nouvelle République islamique – chiite, donc hérétique – d’Iran et le communisme soviétique athée qui venait d’envahir l’Afghanistan. Ils méprisaient aussi la majorité des régimes arabes accusés d’être impies, corrompus et liés aux États-Unis, protecteurs d’Israël. C’est au sein de ces groupes, et grâce à leur aide, que Ben Laden recruta ses premiers volontaires, sans provoquer d’alarme particulière chez les Occidentaux.

Oussama Ben Laden en Afghnaistan dans les années 1980. Oussama Ben Laden en Afghnaistan dans les années 1980.

Avant d’être une organisation terroriste mondiale et le pire ennemi des États-Unis et de l’Occident, Al-Qaïda fut une armée de volontaires arabes, sunnites, galvanisés par le djihad au point d’aller jusqu’à transgresser l’interdit wahhabite, et de recourir à la pratique chiite du suicide sacrificiel pour atteindre leurs cibles. Le tout avec le soutien de la CIA qui n’hésita pas en 1986 à ajouter aux armements livrés à la résistance afghane des missiles sol-air portables Stinger, destinés à affronter les hélicoptères d’assaut soviétiques Mi-24. 

C’est avant même le retrait des 100 000 hommes du corps expéditionnaire soviétique, en 1989, que Ben Laden et ses « volontaires arabes » ont retourné leur combat contre l’Occident et en particulier les États-Unis, pour créer la première nébuleuse djihadiste mondiale. Grisés sans doute par la victoire contre l’URSS moribonde, qui se dessinait, les moudjahidines et leurs alliés estimaient alors que les États-Unis chassés du Vietnam en 1975, d’Iran en 1979, puis du Liban, cinq ans plus tard, n’étaient pas plus invincibles que leur ennemi soviétique et se trouvaient, à leur tour, condamnés au « cimetière des empires »

Gardienne du « pays des deux mosquées », la monarchie saoudienne était, quant à elle, accusée de corruption, de lâcheté face aux États-Unis qui pillaient impunément ses ressources et, surtout, de trahison de la doctrine wahhabite. Elle devenait, comme la plupart des régimes arabes accusés des mêmes tares, une cible pour les nouveaux combattants du djihad mondial. Découvrant que Ben Laden, banni par la monarchie saoudienne et chassé par le régime islamiste soudanais, avait trouvé refuge, à la fin des années 1990 dans une région chaotique de l’est afghan, où il avait combattu dix ans avant et où il avait conservé des amis, Washington interpréta, dans un premier temps, ce retour aux montagnes afghanes comme une retraite, l’aveu d’un échec. 

Erreur. Grâce à ses excellentes relations avec le mollah Omar, chef des talibans, désormais au pouvoir à Kaboul, et avec ses vieux amis de la zone pachtoune, à cheval sur le Pakistan et l’Afghanistan, il fit de son refuge le centre d’entraînement de milliers de volontaires, bientôt prêts à assassiner des « Américains au nom du djihad, hommes, femmes et enfants, civils et militaires », comme l’ordonnait l’un de ses décrets. 

Le 7 août 1998, des attentats contre les ambassades américaines à Nairobi, au Kenya et à Dar es-Salaam, en Tanzanie, faisaient 224 morts. Lancés en représailles contre le repaire afghan d’Al-Qaïda, les missiles de croisière de l’US Navy ne réussirent ni à éliminer Ben Laden, ni à affaiblir son infrastructure terroriste. Au contraire, cette attaque vaine contribua à établir sa réputation d’invincibilité et attira dans son sillage de nouveaux adeptes. Preuve de leur audace, c’est un bâtiment de l’US Navy, le destroyer lance-missiles Cole, en cours de ravitaillement dans le port d’Aden, au Yémen, qui fut en octobre 2000 la cible d’un attentat suicide d’Al-Qaïda. Dix-sept marins américains et les deux terroristes-kamikazes qui se trouvaient à bord du canot chargé d’explosifs projeté contre le destroyer furent tués.

Il fallut le 11 septembre 2001, et les quelque 3 000 morts provoqués par l’attaque contre les tours jumelles du World Trade Center à New York, et contre le Pentagone à Washington, pour que les dirigeants américains découvrent que les États-Unis étaient aussi visés, et vulnérables, sur leur propre sol. Et jugent que le djihad mondial annoncé par Ben Laden depuis son QG afghan, était le péril majeur du moment. Péril qui, selon le président américain George W. Bush, ne pouvait avoir qu’une réponse : une  « croisade contre le terrorisme ». 

Après l’effondrement du régime des talibans, abattu en moins de deux mois, fin 2001, par les forces américaines, britanniques et leurs partenaires afghans de l’Alliance du nord, près de 50 pays – dont la France – participèrent pendant treize ans à la Force internationale d’assistance à la sécurité de l’Afghanistan (FIAS), mise sur pied en décembre 2001 par l’Otan, en application d’une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies. Les dernières unités de combat de cette force viennent de quitter l’Afghanistan, abandonnant la sécurité du pays aux 352 000 soldats et policiers afghans, mal encadrés, mal entraînés et dépourvus de soutien aérien. Selon un expert du Pentagone, il faudra « moins d’un an aux talibans pour s’emparer des régions clés du pays ». On a vu des stratégies plus clairvoyantes. 

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale