A Rome et Turin, deux femmes incarnent l'avènement du Mouvement Cinq Etoiles

Par Mathilde Auvillain

Elles sont le symbole de la victoire municipale du mouvement fondé par Beppe Grillo. Virginia Raggi (à Rome) et Chiara Appendino (à Turin), toutes deux trentenaires, ont infligé une cuisante défaite au parti démocrate du premier ministre Matteo Renzi.

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Rome (Italie), de notre correspondante.- « C’est douloureux. » C'est ainsi que Matteo Orfini, président du parti démocrate (PD – centre gauche), décrit les pertes de Rome et Turin, au lendemain du second tour des municipales, et de la défaite par K.-O. infligée par le Mouvement Cinq Étoiles au parti du premier ministre Matteo Renzi. « Une défaite capitale », ironise la presse italienne, face à la victoire écrasante de Virginia Raggi à Rome, élue triomphalement avec 67,2 % des voix face au PD Roberto Giacchetti (32,8 %).

Remportant la mise dans 19 des 20 communes où il était présent au second tour (notamment dans le Piémont, le Latium, la Sicile ou les Pouilles), le mouvement fondé par Beppe Grillo et Gianroberto Casaleggio s’impose désormais comme force politique nationale et transversale. Avec en outre la victoire éclatante à Turin (54,6 %) de Chiara Appendino contre le maire sortant Piero Fassino, un éléphant du centre gauche, le Mouvement Cinq Étoiles (M5S) s’impose comme alternative au changement, jusqu’alors incarné par Matteo Renzi.

« Les verdicts de Rome et Turin racontent une révolution », estime l'éditorialiste Massimo Gramellini, en une du quotidien turinois La Stampa.  « À l’ombre des visages rassurants de deux jeunes femmes s’est produit une révolution dans les urnes contre un Ancien Régime incarné par le même Renzi qui aurait dû l’envoyer à la casse, poursuit-il. C’est un tiers état inédit qui a conduit cette révolution, composé des affaiblis de la crise économique, que l’aristocratie du centre gauche a exclu du pouvoir. » Le visage de cette « révolution » a des traits féminins. Virginia Raggi, 37 ans, et Chiara Appendini, 32 ans, ont en commun, outre d’être deux jeunes mères, deux femmes actives et diplômées et deux inconnues du grand public, d’avoir comme seule expérience politique un mandat au sein du conseil municipal à Rome, dans l’administration d’Ignazio Marino pour Virginia Raggi, et dans celle de Piero Fassino pour Chiara Appendino.

Toutes deux ont enfin été élues par rejet du système. « À Rome, c’est le résultat d’un vote de protestation, d’un vote de rage. À Turin, c’est plutôt un vote pour le changement », détaille Roberto D’Alimonte, professeur de sciences politiques à la « LUISS » (l'une des universités de la capitale italienne). « À Rome, l’élection de Raggi exprime une volonté d’honnêteté, de faire le ménage après le scandale de Mafia Capitale. À Turin, l’élection d'Appendino face à un candidat de 64 ans entré en politique il y a quarante ans, quand le parti communiste italien existait encore, exprime plutôt une volonté de changement, de tenter autre chose, dit l’analyste. Ces deux facettes sont ce que représente aujourd’hui le M5S dans l’esprit des électeurs italiens. »

Inconnues il y a encore six mois, les deux nouvelles héroïnes « grillini » se sont vues propulsées en une soirée « premières dames d’Italie », selon la presse. Deux profils distincts incarnant le dualisme et la transversalité du Mouvement 5 étoiles qui s’est imposé après ce scrutin municipal comme « parti de la nation ».

Chiara Appendino © http://www.chiaraappendino.it/ Chiara Appendino © http://www.chiaraappendino.it/

Cheveux courts, regard bleu pétillant, « bourgeoise sans paillettes » selon les journaux locaux, Chiara Appendino est née deux jours après la mort d’Enrico Berlinguer, l'historique chef de file du parti communiste italien. Sa mère est professeur d’anglais, son père ingénieur et dirigeant d’entreprise, elle obtient son diplôme à la prestigieuse université Bocconi de Milan avec les félicitations du jury, après un Erasmus en Allemagne et une thèse sur le marketing en Chine. Chiara Appendino voyage,  parle quatre langues, mais confie aussi préférer rester dans sa ville, Turin. C’est en 2010 qu’elle entre pour la première fois en contact avec le Mouvement 5 étoiles, par hasard, sur un stand au marché multiethnique de Porta Palazzo à Turin.

Un an plus tard, elle se présente aux municipales et obtient suffisamment de voix pour siéger au conseil. Opiniâtre, déterminée, elle sera surnommée la « conseillère insupportable », la « Jeanne d’Arc de la morale publique » par le maire, Piero Fassino, régulièrement agacé par elle. « J’en ai assez de ses jugements présomptueux. J’espère qu’un jour elle prendra place sur ce siège et on verra si elle sera capable de faire tout ce qu’elle dit », avait-il lancé un jour, ignorant que cet accès de colère était prophétique.

« Notre moment est arrivé », après « un chemin long et difficile, nous faisons l’Histoire », lançait Chiara Appendino, la voix tremblante d’émotion, après sa victoire-surprise sans appel, face à un éléphant du centre gauche et de la politique italienne. Candidate « transversale », elle a conquis à la fois la bourgeoisie des entrepreneurs et la « ville de série B », relève l'analyste Giuseppe Salvagiullo dans les colonnes de La Stampa. Pendant sa campagne, elle s’est rendue sur les marchés et dans des entreprises, s’est montrée habile sur les plateaux de télévision qu’elle fuyait au début. Ne pouvant pas sceller d’alliances – règle fondamentale du Mouvement Cinq Étoiles –, Chiara Appendino a choisi dans ses listes des profils les plus divers, à droite et à gauche : de l’activiste gay à l’urbaniste écolo, en passant par le comptable plutôt conservateur. « Mon défi est de recoudre une ville blessée pour lui donner un destin qui va au-delà de l’horizon », déclarait-elle ainsi au soir de sa victoire, devant ses partisans.

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