«On a accepté d’enfermer les enfants»

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Après les avoir séparées, Donald Trump a promis d’enfermer bientôt les familles de migrants. Une politique de « dissuasion » amorcée… par l’ancien président démocrate Barack Obama. Deuxième volet de notre série de reportages sur la politique anti-immigration américaine.

 

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Reading (Pennsylvanie), de notre envoyé spécial.-  Bridget Cambria s’agace au téléphone. L’avocate fait les 100 pas au premier étage, disparaît, revient. Cela fait des jours qu’un de ses clients, migrant d’Amérique centrale, est baladé par les services de l’immigration, de prisons en centres de détention, d’un État américain à l’autre, sans raison ni explication.

Bridget Cambria est l’une des associées d’Aldea-The People’s Justice Center, une organisation de juristes qui conseillent bénévolement les migrants à Reading (Pennsylvanie), une ville de 87 000 habitants à majorité hispanique, en plein « Trump country ».

Depuis que Trump est au pouvoir, Bridget et ses consœurs n’ont plus une minute. Elle râle, le visage fermé. « Je traque ce client toute la journée. Je dois recharger son crédit téléphone pour continuer à le pister : les détenus n’ont pas le droit de passer des coups de fil gratuitement. » L’avocate a cherché la logique derrière tout ce cirque, la rationalité derrière l’absurde. Elle ne voit qu’une seule raison à ces coûteux voyages : « Ils veulent l’isoler. » Comme lui, un nombre indéterminé de migrants valdinguent chaque jour sous les cieux étasuniens, de prisons fédérales en établissements ultrasécurisés.

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« Ces gens VEULENT demander l’asile, explique Bridget Cambria. Ils se sont présentés à un point d’entrée légal, on leur a dit : “Non, désolé, c’est Trump, l’Amérique est fermée.” Et on les arrête. À aucun moment les autorités ne leur offrent de chemin vers la demande d’asile. Tout ce qu’elles leur montrent, ce sont les voies vers l’expulsion. »

Dans le passé, certains étaient libérés le temps que leur dossier soit examiné. Désormais, les migrants sont poursuivis et enfermés en attendant que leurs dossiers soient expédiés par des juges de l’immigration débordés. À moins qu’ils ne signent leur propre expulsion, de guerre lasse, sur un malentendu.

Le client de Bridget Cambria, dont elle ne révèle ni l’identité ni le pays d’origine, a été séparé de son fils il y a des mois, lorsque l’administration Trump a commencé à séparer les familles de migrants à la frontière, pour les effrayer. Pendant que le père est trimballé par l’Agence fédérale de l’immigration (ICE), son fils est hébergé dans un centre pour mineurs de l’Arizona. Bridget, cinglante : « Ce gouvernement fait du trafic d’humains. Il trafique les migrants. Il trafique leurs enfants. »

La séparation des familles, qui était jusqu’ici une exception, a été systématisée par Donald Trump, érigée pendant quelques mois en pièce maîtresse de la « tolérance zéro » prônée par son administration.

Face à l’indignation générale, Donald Trump a reculé. Fin juin, la justice lui a enjoint de rassembler parents et enfants. Depuis, le chaos est à peu près total.

Puisque cette administration considère chaque migrant comme un coupable, et non comme un demandeur d’asile, des tout-petits, parfois des bébés d’un an, ont comparu seuls devant des juges.

Le 10 juillet, l’administration Trump devait avoir réuni les 2 500 familles séparées. Le jour J, elle était loin du compte et n’a réuni que la moitié des tout-petits de moins de cinq ans. Les retrouvailles avec les enfants sont parfois utilisées comme une monnaie d’échange pour expulser les parents. « Les services de l’immigration forcent les parents à signer un papier dans lequel ils s’engagent à signer leur propre expulsion s’ils veulent revoir leurs enfants, dit Bridget Cambria. On leur ment sans cesse. Et à la fin, on fait échouer par tous les moyens leur demande d’asile. »

Déjà, un nouveau drame se profile. Faute de pouvoir les séparer, l’administration Trump a promis d’enfermer bientôt les familles de migrants de façon indéfinie, dans des camps militaires s’il le faut, le temps d’examiner leur demande d’asile. L’ICE évalue ses besoins futurs à 15 000 lits. Les avocates en sont certaines : il s’agit de réduire encore la possibilité pour les demandeurs d’asile d’accéder à une représentation légale digne de ce nom. Et de hâter leur expulsion, parfois synonyme de représailles, voire de condamnation à mort au Honduras, au Guatemala ou au Salvador, pays pauvres et violents dont ils se sont échappés.

Le camp pour mineurs non accompagnés de Nogales, Arizona, photographié en 2014. Sous la présidence Obama. © DR Le camp pour mineurs non accompagnés de Nogales, Arizona, photographié en 2014. Sous la présidence Obama. © DR

Il y a quelques semaines, lorsque le scandale des familles séparées a causé une émotion mondiale, l’opinion américaine a redécouvert avec horreur le sort qu’elle inflige à ses migrants du sud. Bridget Cambria et sa consœur, Carol Anne Donohoe, se sont amusées de cette indignation sélective. « Ce film d’horreur américain », dit Carol Anne, a débuté il y a des années. 

L’incarcération des migrants trouve son origine dans la présidence du démocrate Bill Clinton, à la fin des années 1990. Recordman des reconduites à la frontière, Barack Obama, confronté il y a quatre ans à un afflux de migrants d’Amérique centrale, a ouvert des prisons privées pour demandeurs d’asile et rempli des camps fermés pour les mineurs non accompagnés.

Les images de ces « freezers », surnommés ainsi en raison d’une climatisation glaciale, ont à nouveau circulé cet été. Des enfants à même le sol, sur des couvertures de survie, des récits d’abus : nombre d’Américains ont crié au scandale. La cruauté de Trump enfin mise au jour ! En réalité, ces camps où les enfants sont en cage dataient d’avant sa présidence.

« Quand nous protestions contre les politiques d’Obama, pas grand monde ne nous écoutait, raconte Carol Anne. Il était censé être le good guy. Les politiques de Trump sont plus extrêmes, plus visibles. Elles commencent à choquer. Espérons que l’attention ne faiblira pas. »

« Fruit d’un arbre à poison  »

Le centre de détention pour familles de Berks, à Reading, Pennsylvanie © Reading Eagle Le centre de détention pour familles de Berks, à Reading, Pennsylvanie © Reading Eagle

Les avocates tirent la sonnette d’alarme depuis quatre ans, lorsqu’elles ont commencé à assister des dizaines de familles de migrants d’Amérique centrale détenues dans un ancien foyer pour les jeunes, à la sortie de Reading.

Jusqu’alors, elles n’avaient jamais entendu parler de ce centre. « Et puis, un jour, Bridget a reçu un appel d’un avocat de Boston, raconte Carol Anne. Une de ses clients était détenue là-bas. Le centre était rempli de mères avec leurs enfants. On leur avait donné des documents pour faire leur demande d’asile, elles ne parlaient pas anglais, elles étaient désemparées. »

Les deux avocates comprennent qu’ICE vient de créer à Reading une prison d’un nouveau genre : pour la première fois, l’administration Obama a décidé d’enfermer des familles demandeuses d’asile. Juste après, deux établissements du même genre, plus grands et gérés par un groupe privé, ouvrent au Texas, plus près de la frontière avec le Mexique. Une politique délibérée, déjà destinée à « dissuader » les migrants.

Officiellement, l'établissement n'est pas une prison mais un « centre résidentiel ». Résidence spéciale, dont les détenus ne peuvent franchir la clôture. « Sinon, ils risquent l’expulsion », raconte Pat Uribe-Lichty, une activiste engagée dans la coalition Shut Down Berks qui réclame inlassablement la fermeture du site. Les familles sont sous surveillance permanente. La nuit, les gardiens les réveillent tous les quarts d’heure avec leurs lampes torches. « Ça s’appelle de la torture, dit Carol Anne Donohoe. Dans d’autres pays, ils obtiendraient l’asile pour cette seule raison… »

Sur le papier, les enfants ne peuvent rester plus de vingt jours en détention aux États-Unis, en vertu d’une décision de justice de 1997. Avant Trump, l’administration Obama a plusieurs fois contesté ce délai devant les tribunaux. À Berks, « certains enfants sont restés enfermés deux ans, témoigne Carol Anne. Nous avons collectivement accepté dans ce pays l’emprisonnement d’enfants de trois ans. Et parfois de bébés. Le plus jeune détenu à Berks avait douze jours. »

En 2016, des détenues ont même entamé une grève de la faim pour protester contre la longueur illégale de leur détention. Considérant que l’ancien centre pour jeunes était devenu de fait une prison, les services sociaux de Pennsylvanie ont refusé de renouveler sa licence. Mais le comté de Berks, qui loue la prison un million de dollars par an à ICE, a fait appel. Le centre est toujours ouvert. « Berks continue d’être un trou noir où la loi ne s’applique pas. Son existence constitue un précédent à ce que Trump veut mettre en place aujourd’hui : la détention définitive des familles. »

Les activistes de « Shut Down Berks » réclament la fermeture du centre depuis quatre ans. © Shut Down Berks Les activistes de « Shut Down Berks » réclament la fermeture du centre depuis quatre ans. © Shut Down Berks

Un après-midi de juillet, Pat Uribe-Lichty nous conduit vers la prison. La route passe à travers la campagne, une biche surgit sur le côté. Pat n’entend pas d’une oreille, alors elle marmonne : « Je les déteste, c’est un coup à avoir un accident. »

Le matin, l’activiste a visité un père de famille du Honduras, détenu avec son enfant. « Il a craqué, une fois de plus. » L’homme lui a raconté les raisons de son départ, l’argent qui manquait, son fils qui rêve de faire des études aux États-Unis. « C’est toujours difficile de faire ces visites. Ça vous rend triste ou en colère. Souvent les deux à la fois. »

Depuis la lutte contre la guerre du Viêtnam, Pat, immigrée de la seconde génération née de parents mexicains, est de tous les combats. Elle visite souvent les familles de Berks. Ce jour-là, le centre, banal bâtiment de briques avec son terrain de sport, sa cafétéria, des salles de classe pour les enfants, est surveillé par deux gardiens. « C’est joli, non ? On dirait un lycée. » Elle n’oubliera jamais sa première visite, « une mère avec un enfant de deux ans ». « L’enfant tournait autour de la table, il s’est fait mal, il a crié, comme le ferait tout enfant. Le gardien s’est énervé. Cette image s’est incrustée en moi. » Depuis, elle a vu des enfants de sept ans parler de suicide, des gosses déprimés perdre du poids à vue d’œil, à peine pris en charge par des psychologues qui ne parlent pas leur langue.

« Chaque jour passé en prison représente pour un enfant un traumatisme insurmontable », dit Pat. En 2016, l’ONG Human Rights First a visité le centre avec des médecins. Son rapport parle de « régressions comportementales » des enfants, de « dépression, d’anxiété, d’agressivité ».

Le sort fait aux détenus de Berks rappelle à Pat son enfance. Ses parents s’étaient installés dans un coin reculé de Pennsylvanie. « On me battait sur le chemin de l’école parce que j’étais mexicaine. L’hiver, on nous jetait des boules de neige avec des cailloux dedans. Ça voulait dire : “Tu n'es pas d’ici. Repars d’où tu viens.” »

L’an dernier, un gardien a été condamné pour viol sur une détenue de 19 ans. Les activistes de Shut Down Berks, la coalition d’associations qui réclame la fermeture du centre, estiment que cette seule raison aurait dû entraîner la fermeture du centre en urgence. Mais le gouverneur Tom Wolf, un démocrate, politiquement minoritaire dans cet État tenu par la droite, s’estime incompétent, et le comté de Berks tient à son contrat avec ICE, qui fait vivre 66 employés. Pasteure de la First Unitarian Church de Reading, une église libérale, Sandraa Fees ne rate aucune manifestation contre Berks. « La lutte contre Berks, dit-elle, est devenue un symbole de la défense de nos valeurs bafouées. Ce pays incarcère, criminalise et perpétue un système raciste enraciné, qui déshumanise. C’est immoral, c’est aussi simple que ça. »

Élu à la législature de Pennsylvanie, tendance gauche du parti démocrate, Chris Rabb décrit Berks, cet héritage des années Obama, comme « le fruit d’un arbre à poison ».

« C’est facile de s’en prendre à Trump, dit-il. Mais les politiques migratoires qu’il met en œuvre ne sont pas neuves. Le narratif des demandeurs d’asile violeurs et criminels existait avant lui. Ses prédécesseurs ont posé les bases de ce qu’il fait aujourd’hui. Nous, démocrates, ferions mieux de balayer devant notre porte. »

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