L’usage de Pegasus en Hongrie, fruit de la collusion entre Orbán et Netanyahou

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Seul pays européen mis en cause par le « Projet Pegasus » pour son utilisation illégale du logiciel espion israélien, la Hongrie a fait ces dernières années cause commune avec Israël.

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Budapest (Hongrie).– Le dimanche 16 décembre 2018 est une journée glaciale à Budapest. Dix mille personnes défilent sur l’avenue Andrássy, les Champs-Élysées hongrois, contre une loi de dérégulation du Code du travail jugée « esclavagiste ».

Adrien Beauduin a tenu à y participer, même s’il est sorti deux jours plus tôt d’une garde à vue de quarante heures. Le mercredi précédent, cet étudiant belgo-québécois, qui étudie à l’Université d’Europe centrale à Budapest, a été pris dans un coup de filet de la police antiémeute lors d’une manifestation inhabituellement tendue, sur la place Kossuth, devant le Parlement.

Il avait un vieux cutter dans la poche, il encourt une peine allant de deux à huit années de prison pour « violence en réunion sur personnes dépositaires de l’autorité publique ». Quand nous le retrouvons sur le parcours de la manifestation, le dimanche, il dit d’emblée être suivi.

Deux ans et demi plus tard, à la lumière des révélations sur l’espionnage de journalistes et militants dans une dizaine de pays à travers le monde, il se remémore la situation : « Je vois un type au coin de la rue qui a l’air de m’attendre, qui essaie de me filmer ou de me prendre en photo, alors que j’attends moi-même un ami et que je suis encore assez loin du lieu de rassemblement. »

Benjamin Netanyahu et Viktor Orban lors de leurs conférence de presse conjointe à Budapest, en Hongrie, le 19 juillet 2017. © Photo illustration Mediapart avec Peter Kohalmi / AFP Benjamin Netanyahu et Viktor Orban lors de leurs conférence de presse conjointe à Budapest, en Hongrie, le 19 juillet 2017. © Photo illustration Mediapart avec Peter Kohalmi / AFP

S’agit-il d’une simple filature ? « Ce qui m’a paru vraiment louche, c’est que je n’étais pas du tout sur un itinéraire logique, je ne venais pas de chez moi. » Ou bien était-il surveillé à ce moment avec le fameux logiciel espion israélien « Pegasus » ? La question reste ouverte. « Son téléphone a fait l’objet d’une tentative d’intrusion quelques jours après son arrestation, mais les analyses effectuées sur son appareil n’ont pas pu confirmer si elle avait été effective », expliquent Le Monde et la quinzaine de médias qui ont publié dimanche le Projet Pegasus.

Le journalisme d’enquête ciblé

« Je ne pense pas les avoir intéressés bien longtemps, j’étais un petit poisson », dit aujourd’hui l’universitaire et militant, contre lequel l’essentiel des charges a été abandonné et qui ne risque plus grand-chose dans la Hongrie qu’il a quittée. L’essentiel pour le pouvoir avait été de brandir son nom et son portrait dans les journaux, de façon à incarner la menace représentée par les « vandales de Georges Soros » à l’œuvre pour faire tomber le gouvernement d’Orbán, comme l’affirmait par exemple le tabloïd Ripost.

Parmi les 50 000 numéros potentiellement ciblés par Pegasus, issus de la base de données partagée par l’organisation Forbidden Stories et Amnesty International, 300 concernent des personnes cibles en Hongrie, dont quelques-unes ont pu être identifiées et leur identité révélée. Il y a effectivement de plus gros poissons. Ce sont des journalistes enquêtant sur des affaires sulfureuses, un patron de presse indépendant du gouvernement, un maire dissident du Fidesz, et l’ancien oligarque le plus puissant du parti, Lajos Simicska, qui avait rompu avec Orbán et retourné son empire médiatique contre lui (avant d’être mis hors d’état de lui nuire).

Parmi eux, Szabolcs Panyi (« Saboltche ») fait figure de cible privilégiée. Journaliste le plus en vue du pays, il a publié ces quatre dernières années sur le site Direkt36 des révélations embarrassantes pour le gouvernement hongrois : les rapports incestueux entre Viktor Orbán et les patrons de l’automobile allemande, les jeux d’espions chinois à Budapest, les relations troubles du Fidesz avec le Likoud israélien ou encore l’influence du Kremlin en Hongrie.

Son téléphone a été piraté par Pegasus en 2019, une année où il travaille plus particulièrement sur l’installation à Budapest d’une petite banque russe bénéficiant de conditions d’immunité diplomatique très avantageuses, la Banque internationale d’investissement (IIB), perçue comme un nid d’espions par les partis de l’opposition au Fidesz, et surtout par les États-Unis.

La « Bibi connexion »

Dénominateur commun de la dizaine d’États qui auraient contracté les services de la société israélienne NSO Group qui exploite le logiciel espion Pegasus : des relations étroites avec l’Israël de Benyamin Netanyahou (chassé du pouvoir au mois de juin). Confirmant les informations livrées par le consortium Forbidden Stories et Amnesty International, un ancien officier du renseignement a affirmé à Direkt36 que l’État hongrois a commencé à utiliser Pegasus au début de l’année 2018 et que cela coïncide avec « l’intensification de nos relations avec Israël ».

Sous l’impulsion de Viktor Orbán, politiquement et personnellement proche de Benyamin Netanyahou, la diplomatie hongroise s’est progressivement alignée totalement sur celle de Tel-Aviv, jusqu’à refuser, par exemple, de signer avec les 26 autres pays de l’Union européenne une déclaration commune appelant Palestiniens et Israéliens à un cessez-le-feu, au mois de mai dernier.

Selon Direkt36, c’est vraisemblablement lors de la visite de Netanyahou à Budapest en juillet 2017 qu’ont été jetées les bases du contrat entre le gouvernement hongrois et NSO Group. Un forum commercial hongro-israélien avait été tenu à cette occasion, lors duquel le premier ministre israélien s’était vanté d’avoir poussé Israël à investir massivement dans la cyber-technologie pour faire du pays une puissance régionale dans ce domaine.

Signe de la proximité idéologique entre les deux dirigeants, au moment de sa venue, les murs de la capitale hongroise étaient couverts d’affiches gouvernementales dénigrant le milliardaire américano-hongrois George Soros, et c’est un conseiller politique de Netanyahou qui avait soufflé l’idée à Orbán d’en faire sa bête noire et l’ennemi public numéro un.

Pegasus, mais aussi Candiru…

La Hongrie est-elle vraiment le seul pays en Europe où les autorités feraient usage de ce logiciel espion ? En Pologne, il y a deux ans, à la suite d’une vaste enquête de Citizen Lab, un laboratoire interdisciplinaire de l’université de Toronto, publiée en septembre 2018, et à la diffusion d’une enquête par la chaîne de télévision TVN24 un an plus tard, un député du parti Droit et Justice (PiS) au pouvoir, Tomasz Rzymkowski, avait reconnu l’usage de Pegasus par les autorités polonaises.

Pegasus n’est de plus pas le seul logiciel espion de ce type sur le marché. Trois jours avant les révélations du Projet Pegasus, Citizen Lab a publié un rapport selon lequel la Hongrie utilise aussi un autre logiciel espion made in Israël, Candiru. Proposant à des clients gouvernementaux des fonctionnalités très proches de celles de Pegasus, il a été développé par une société basée à Tel-Aviv, fondée sous le nom de Candiru Ltd. et nommée aujourd’hui Saito Tech Ltd. « Sur la base de notre analyse des données de numérisation Internet, nous pensons qu’il existe des systèmes Candiru exploités depuis l’Arabie saoudite, Israël, les Émirats arabes unis, la Hongrie et l’Indonésie, entre autres pays », écrit Citizen Lab.

Ce ne sont pas les seules traces israéliennes dans les affaires sécuritaires hongroises. Des informations publiées quelques jours avant les élections législatives d’avril 2018, par Index.hu « suggèrent qu’une entreprise de sécurité privée israélienne a été engagée pour discréditer les ONG hongroises ». Pour obtenir des informations et arracher des propos embarrassants à des employés d’ONG désignées par le gouvernement comme appartenant au « réseau Soros », d’anciens espions du Mossad reconvertis dans la sécurité privée ont piégé, ou tenté de les piéger à Vienne, Amsterdam et même New York.

Le cas d’András Siewert illustre bien les manœuvres. Président d’une petite association d’aide aux demandeurs d’asile, Migration Aid, il accepte le 12 février 2018 une rencontre à Vienne avec un homme qui se présente comme Grigori Alexsandrov, PDG d’une entreprise britannique prête à l’aider. Une semaine plus tard, le journal pro-gouvernemental Magyar Idők publie un article sur « Les intérêts financiers derrière l’humanitaire » fondé sur leur discussion.

D’autres se sont fait avoir comme lui, par exemple Balázs Dénes, le directeur de l’Union pour les libertés civiles (TASZ), une organisation cofinancée par George Soros et dans le viseur de l’administration Orbán. Les informations qu’il a livrées sur le lobbying de son ONG auprès des autorités allemandes se sont retrouvées dans les colonnes du Jerusalem Post.

Les autorités hongroises, qui se font gloire de leur relation exclusive avec Israël, ont nié les accusations portées par le Projet Pegasus. « La Hongrie est un État démocratique régi par la primauté du droit », a rétorqué la communication gouvernementale au Washington Post. Et dans son style habituel, elle a ajouté : « Avez-vous posé les mêmes questions aux gouvernements des États-Unis d’Amérique, du Royaume-Uni, de l’Allemagne ou de la France ? Combien de temps leur a-t-il fallu pour vous répondre et comment vous ont-ils répondu ? »

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Adrien Beauduin, victime de la surveillance par Pegasus évoquée au début de l’article, est aussi journaliste, contributeur du Courrier d’Europe centrale, dont l’auteur de cet article est rédacteur en chef. Il a cosigné avec lui, sous le pseudonyme Andre Kapsas, cet article du 13 octobre 2019 dans Mediapart : En Pologne, le national-conservatisme du PiS s’enracine dans la société.