Les casseroles de Konstantin Malofeev, oligarque russe soutien du Front national

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L’autre dossier empoisonné de la VTB Bank

Outre l’affaire AXA sur laquelle une chape de béton semble avoir été coulée, un autre dossier empoisonné a bien failli causer de très gros ennuis à Konstantin Malofeev. Mais il s'est, lui aussi, soldé par une « réconciliation » obtenue en mars 2015 dans des circonstances mystérieuses.  

L’affaire avait démarré en 2007. Le géant étatique VTB (Vnechtorgbank) accordait alors un prêt de 225 millions de dollars à une petite société presque inconnue, Russagroprom. Cet argent aurait dû servir au rachat de neuf usines de production de lait appartenant au fameux groupe Nutritek, à l’époque l'un des fleurons de Marshall Capital. La transaction n’a jamais eu lieu et, en 2011, l’emprunteur faisait défaut sur le remboursement du prêt. La VTB Bank découvrait que les actions déposées (celles des usines de lait) en gage ne valaient rien et que leur prix avait été surévalué de cinq fois. La banque faisait porter ses soupçons sur Marshall Capital et son fondateur, Konstantin Malofeev, estimant que Russagroprom était une société affiliée, créée de toutes pièces pour détourner le crédit. En novembre 2011, une instruction judiciaire était ouverte en Russie pour « escroquerie à vaste échelle en bande organisée ». Et en parallèle, la VTB lançait à Londres une action au civil, obtenant le gel des actifs de Marshall Capital, un séquestre qui a finalement été levé en 2013.

Konstantin Malofeev n’a pourtant jamais été inculpé, seulement interrogé en qualité de témoin, aux côtés de son partenaire, Dmitri Skouratov (le fils de l’ancien procureur général Iouri Skouratov). Ce qui n’a pas empêché les enquêteurs de mener plusieurs perquisitions à son domicile et dans les locaux de Marshall Capital, en novembre 2012 puis février 2013.

C’est à cette sombre histoire, largement relayée dans la presse russe, que l’eurodéputé du FN fait allusion dans le reportage de Canal Plus quand il met en garde contre Malofeev, « le pourri ». La scène a été tournée en février 2015 à Bruxelles, quelques jours après l’annonce par le journal Kommersant d’une nouvelle perquisition chez Malofeev.

Cette information avait alors été démentie par Marshall Capital, et le 25 mars, coup de théâtre, on apprenait que l’interminable conflit avec la VTB avait trouvé une issue positive.

Là encore, les tenants et les aboutissants de l’accord sont restés dans l’ombre. Selon le site slon.ru, sur les 596 millions de dollars réclamés par la VTB Bank (le crédit initial accordé à Russagroprom, plus les intérêts et les pénalités de retard), un discount de 85 % aurait été accordé. La banque a transmis à Alverdine Investments Ltd, une société enregistrée dans les îles Vierges britanniques, le droit de recouvrer la dette à hauteur de seulement 100 millions de dollars.

La bénédiction d'une minibus pour les enfants handicapés de Sébastopol. Les dons proviennent de la Fondation St Basile-le-Grand La bénédiction d'une minibus pour les enfants handicapés de Sébastopol. Les dons proviennent de la Fondation St Basile-le-Grand
Comment expliquer un tel « cadeau » ? Plusieurs médias russes rappellent qu’en 2014, la fondation caritative Saint-Basile-le-Grand de Konstantin Malofeev a déboursé des sommes importantes pour financer plusieurs programmes sociaux en Crimée. Son organisation récolte les dons venus de toute la Russie pour acheminer de l'aide humanitaire vers les territoires rebelles de l'est de l'Ukraine.

Au début du conflit, l'ancien conseiller en relations publiques de Marshall Capital, Alexandre Borodaï, avait été parachuté à la tête du gouvernement de la République populaire de Donetsk. Aux côtés d'une autre connaissance de Malofeev, le fameux Igor Strelkov (Girkin), un officier qui venait de démissionner du FSB, et qui prenait la tête des opérations militaires. Tous deux ont depuis été écartés, trop manifestement liés au pouvoir russe.

Selon cette hypothèse, Konstantin Malofeev qui figure sur la liste des sanctions américaines aurait échappé aux poursuites judiciaires pour bons et loyaux services rendus à la patrie, et sa fondation largement mise à contribution en Ukraine. Une manière de rembourser une partie de sa dette envers la VTB.

Toutes ces zones d'ombre n'ont pas empêché l’eurodéputé ex-FN Aymeric Chauprade de tomber sous le charme de l'oligarque. C'est lui qui a décidé, en 2014, de le présenter à Jean-Marie Le Pen qui cherchait alors à renflouer les caisses de Cotelec (la structure du FN chargée de prêter de l’argent aux candidats du parti). 

« C’est par Chauprade que j’ai rencontré Konstantin Malofeev. Vous savez comment se passent ces choses-là, on déjeune, on dîne, on dit “Moi je connais quelqu’un qui peut peut-être vous aider à trouver un prêt” », avait expliqué à Mediapart l'ancien président d'honneur du FN, fin décembre 2014.  Comme nous l’avions découvert, un prêt de deux millions d’euros avait finalement été obtenu, en avril 2014, via une obscure petite société chypriote, la Vernonsia Holdings Limited.

Interrogé par Canal Plus sur le fait que l'oligarque russe puisse être derrière ce crédit, Jean-Marie Le Pen élude : « Je n’en sais rien. Peut-être. Peut-être, il connaît du monde. Il m’a peut-être recommandé. C’est possible, oui. Pourquoi pas ? » répond-il, qualifiant au passage Konstantin Malofeev de « garçon très très gentil ».

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Nous avons contacté Konstantin Malofeev, via son service de presse, lundi 9 novembre, expliquant que nous souhaitions le plus rapidement possible une réaction. Le lendemain, dans la soirée, nous recevions cette réponse : «Votre demande de commentaires, adressée juste avant la sortie d'un article, peut être interprétée comme une volonté délibérée de ne pas donner au service de presse la possibilité de préparer des réponses réfléchies et détaillées. » Nous avons à nouveau encouragé M. Malofeev à réagir, expliquant que l'article n'avait pas été publié. Il nous a fait parvenir cette réponse : « Nous avons déjà décidé de ne pas vous donner de commentaires. Il n'était pas nécessaire de retarder la parution à cause de nous », proposant, si nous le souhaitions, que son responsable des relations publiques réagisse après la publication de l'article.

Le 13 novembre, Konstantin Malofeev s'est dit prêt à nous recevoir (Agathe Duparc, Marine Turchi et François Bonnet) à Moscou pour un « entretien privé », pourvu que nous soyons intéressés par « des informations objectives le concernant lui et ses affaires ». Nous avons donné notre accord le jour même. En réponse, son attachée de presse nous a précisé ses conditions. « En vous invitant vous et vos collègues à Moscou, Konstantin avait à l'esprit non pas tant de parler de l'enquête qui vous intéresse que de réaliser une interview portrait dans laquelle différents thèmes pourraient être mis en lumière. » Elle nous invitait à renvoyer des questions...

Depuis la mi-septembre, Mediapart a adressé à trois reprises une liste de questions détaillées à Konstantin Malofeev concernant ses liens avec le Front national. Il n'a jamais donné suite, reconnaissant juste dans un courriel lapidaire avoir rencontré Jean-Marie Le Pen, mais niant être derrière le prêt de deux millions d'euros accordé à Cotelec par une opaque société chypriote, la Vernonsia Holdings LTD.