Enquête sur le Hamas et son poids dans le mouvement national palestinien

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Qu'est-ce que le Hamas? Quels sont ses liens avec l'Iran? Une réconciliation interpalestinienne est-elle en vue? Mardi 17 mars, l'Egypte a demandé à Washington d'assouplir sa position envers le Hamas afin que le mouvement islamiste puisse participer à un gouvernement palestinien. Affaibli militairement, mais renforcé politiquement par l'opération «Plomb durci», le Hamas exige le poste de premier ministre et se sait en position de force. Enquête sur un mouvement, de fait devenu un acteur au Proche-Orient.
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Qu'est-ce que le Hamas ? Qui le dirige ? Quel est son projet politique ? Quels sont ses liens avec l'Iran ? Une réconciliation interpalestinienne est-elle à portée de main ? Jeudi 12 mars, le premier ministre palestinien, Salam Fayyad, a confirmé que sa décision de démissionner à la fin du mois était «irréversible». Et ce, quels que soient les résultats des pourparlers de réconciliation en cours au Caire entre le Fatah et le Hamas.

 

Ancien économiste de la Banque mondiale, porté à la tête du gouvernement pour en assainir la gestion, Salam Fayyad, dont les rapports avec le président Mahmoud Abbas n'ont jamais été aussi tendus, ne croit pas à la possibilité d'un rapprochement rapide des deux principaux courants politiques palestiniens, Hamas et Fatah. «Le rapport de force est aujourd'hui trop inégal», dit-on dans les rangs du parti du président Mahmoud Abbas.

 

Porté par l'opération israélienne «Plomb durci» à Gaza qui a renforcé sa popularité en Cisjordanie, le Hamas réclame désormais le poste de premier ministre, une fonction qui lui revient de droit, selon lui, après sa nette victoire aux élections législatives de 2006. De l'aveu même de militants du Fatah, le mouvement de résistance islamique est parvenu en deux décennies à se poser «en dernier rempart du mouvement national palestinien face à Israël», selon les mots de Hassan Balawi, un temps chargé des relations extérieures du Fatah.

Dans le vieille ville de Naplouse, où le Hamas a récolté plus de 80% des suffrages aux législatives de 2006 (photo Pierre Puchot)

 

Créé en 1987 par le Cheikh Ahmed Yassin, Abdelaziz al-Rantissi et Mohammed Taha, tous trois issus des Frères musulmans, le Hamas – acronyme de harakat al-muqâwama al-'islâmiya, mouvement de résistance islamique – se définit lui-même comme un mouvement de résistance palestinien, et ne reconnaît pas l'État d'Israël. Entre avril 1993 et 2005, son principal moyen de lutte contre l'Etat hébreu est l'attentat-suicide visant essentiellement les civils.

 

En avril 2006, trois mois après avoir remporté les élections législatives, le Hamas déclare renoncer à ces attentats, et préfère dès lors lancer des roquettes de type Qassam sur les villes israéliennes les plus proches. Le Hamas figure sur la liste des organisations terroristes de l'Union européenne, des États-Unis et d'Israël. En revanche, d'autres Etats comme la Grande-Bretagne et l'Australie réservent cette distinction à sa branche armée, les brigades Ezzedin al-Qassam.
Auteur de l'ouvrage Le Hamas, paru en 2007, l'universitaire et journaliste palestinien Khaled Hroub considère cependant que «le Hamas n'est pas anti-juif, et ne peut l'être de par sa nature même de mouvement islamiste. La tolérance à l'égard des juifs et des chrétiens est en effet inscrite dans le Coran, et il n'existe en principe aucun fondement religieux à une discrimination religieuse, ethnique ou raciale, susceptible de mener à l'antisémitisme de type européen et à ses manifestations».

Quelle est l'influence de la charte de 1988 ?

 

Pourtant, neuf mois après la création du mouvement, le Hamas se dote, en août 1988, d'une charte qui prône la création d'un État palestinien islamique sur l'ensemble de la Palestine, et contient de nombreux passages anti-juifs. Très politique, ce document amorce en outre le désarrimage du Hamas des Frères musulmans, en insistant sur les aspects nationalistes de la lutte palestinienne.

 

Dès sa rédaction, ce texte est contesté en interne, et son influence sur la suite du projet politique du Hamas devient pour le moins incertaine. «Ce texte est en partie obsolète, juge Khaled Hroub, qui précise : La charte n'a pas été capable de garder un rôle central dans la pensée politique du Hamas.» «La question de la charte est une question que l'on se pose davantage en Occident et en Israël que sur place, juge de son côté Pénélope Larzillière, sociologue, chercheuse à l'institut de recherche pour le développement (IRD) et spécialiste de l'engagement politique au Proche-Orient. Il y a effectivement un document qui date de 1988, mais qui depuis a été remis en cause par le Hamas lui-même, et notamment par le dirigeant Khaled Meechal. Si on veut avoir une idée du programme du Hamas, ce n'est pas sur la charte qu'il faut se baser, mais plutôt sur le programme qu'il a présenté lors des élections de 2006. Sur le document des prisonniers également, de 2006, qui est signé par le Hamas. Deux documents qui reconnaissent d'ailleurs les frontières de 1967. Je crois qu'il y a un biais dans le regard porté par Israël et l'Occident sur le Hamas, parce que nous ne disposons pas, ou bien peu, de documents officiels du mouvement islamiste. En plus de cela, la charte a été traduite en anglais, en français... Les gens reviennent donc sur ce document, qui n'est pourtant pas considéré sur place comme important.»

 

Pourquoi le Hamas n'a-t-il pas alors dénoncé cette charte, alors que ses militants la considèrent comme caduque ?

«Elle n'a pas été abrogée, tout simplement parce qu'elle n'a jamais été officiellement reconnue, poursuit Pénélope Larzillière. Cette charte a depuis le début un statut bâtard, si l'on peut dire. En 1988, il y a eu dès le début des courants à l'intérieur du Hamas qui n'étaient pas d'accord avec son contenu. Remettre en avant la question de la charte obligerait le Hamas à repartir dans des débats qu'il juge obsolètes et sur lesquels il demeure divisé.»

Qui dirige le Hamas aujourd'hui?

 

«Le Hamas est une organisation d'une grande complexité, estime le chercheur palestinien Khaled Hroub dans son ouvrage Le Hamas. Mais, depuis sa formation, il n'a connu aucune scission.» En exil en Syrie, Khaled Meechal demeure aux yeux d'Israël et de l'Occident la voix et la tête d'un Hamas régulièrement décapité depuis le 22 mars 2004 et l'assassinat par Israël de son principal dirigeant et chef spirituel, le Cheikh Yassine. Quelques mois plus tard disparaissait de la même façon un autre fondateur, Abdelaziz al-Rantissi.

 

Depuis 2006, quand il prend la tête du gouvernement Hamas, avant que le Fatah ne le dénonce, Ismaël Haniyeh est le visage du mouvement islamiste à Gaza. Mais son ministre des affaires étrangères, Mahmoud al-Zahar, est un personnage tout aussi important (lire ici un entretien publié sur un site proche du Hamas). Considéré comme un «modéré» du Hamas, il appelait dès 1996 à l'arrêt des attentats-suicides, avant de radicaliser son discours pour accroître sa popularité. La participation du Hamas aux élections de 2006 a marqué en quelque sorte la consécration de son influence.

Portrait d'Ismail Haniyeh, ancien premier ministre du gouvernement Hamas, brandi par un manifestant londonien opposé à l'opération israélienne contre Gaza, le 3 janvier 2009 (photo Flickr/ Creative commons).

 

Depuis Damas, Khaled Meechal parle, lui, haut et fort. Fin décembre, au début de l'opération israélienne «Plomb durci», il appelle à la reprise des attentats-suicides, puis se ravise, plaide pour une trêve, pose au côté du président iranien Mahmoud Ahmadinejad, et modifie une nouvelle fois son discours. Mais a-t-il vraiment son mot à dire quant aux orientations politiques et militaires privilégiées par le mouvement islamiste ? Et qui assure la gestion des affaires courantes ?

 

«On peut remettre en cause le rôle que l'on donne généralement en Occident à Khaled Meechal, estime la chercheuse de l'IRD, Pénélope Larzillière. C'est un porte-parole, il prend des positions très fermes. Mais cela ne veut pas dire qu'il est capable d'imposer sa volonté aux militants du Hamas à Gaza. Car il y a plusieurs branches au sein du Hamas, que ce soit au niveau de la direction politique, de la branche armée, de la direction intérieure, divisée entre Gaza et la Cisjordanie, et la direction extérieure, avec Khaled Meechal. Il faut donc comprendre le Hamas comme un mouvement, plus que comme un parti.»

 

Et ce, en dépit de la mort début janvier, lors de l'opération israélienne contre Gaza, de l'un de ses responsables, Abou Zakaria al Djamal.

Le Hamas au pouvoir... pour quelle politique?

 

En janvier 2006, le Hamas remporte les élections législatives avec plus de 50% des suffrages sur l'ensemble des Territoires palestiniens, quelques mois après sa victoire aux municipales. Mais, à Gaza, lorsque le Hamas a fait campagne, ses arguments n'ont pas porté sur le conflit avec Israël.

 

Pour mettre hors-jeu le Fatah de Mahmoud Abbas, qui a pris les rênes du parti et de l'Autorité palestinienne à la mort de Yasser Arafat, le 11 novembre 2004, le Hamas a fait campagne sur le thème de la transparence des fonds publics, en s'appuyant ainsi sur le discours de la communauté internationale, très critique à l'égard de la gestion des fonds par l'OLP. Le Hamas a aussi mis en avant un discours très «technique» sur la bonne gestion des services publics, de l'eau, de l'électricité, en plaidant parfois pour la privatisation de la distribution de ces services.

 

Le Hamas a enfin avancé la nécessité de promouvoir des cadres compétents aux postes de direction et d'organiser un recrutement au mérite, pour mettre fin à la politique de Yasser Arafat, décrite comme clientéliste. Trois années plus tard, qu'en est-il à Gaza, que le Hamas contrôle sans partage ?

 

«Au niveau de la gestion locale, les municipalités du Hamas ont été davantage transparentes, juge Aude Signoles, en poste à l'université turque de Galatasaray et auteur d'une étude comparative sur la gestion des municipalités par les mouvements islamiques. Il est aujourd'hui possible de se procurer les différents budgets, les sommes investies dans la distribution de l'eau ou dans la construction des écoles, ce qui était très difficile à obtenir auparavant, car il n'y avait tout simplement pas de budgets officiels, et très peu de traces écrites.»

 

Une amélioration sensible qui n'a pas surpris Pénélope Larzillière, de l'Institut de recherche et de développement (IRD). «Le Hamas avait déjà réussi à former des cadres de bons niveaux avant sa prise du pouvoir, explique-t-elle, sans que l'on ne s'en aperçoive cependant. Lorsqu'ils ont pris en charge la gestion des municipalités, ils ont eu une gestion technique qui est très bien passée auprès de la population. C'est cela aussi qui leur a permis de gagner les élections législatives par la suite. Le Hamas s'est concentré sur des problèmes concrets. Il faut aussi rappeler que beaucoup des cadres du Hamas sont des ingénieurs, comme c'est le cas d'ailleurs au sein des mouvements islamites en Jordanie ou en Turquie. »

 

Manifestation de partisans du Hamas dans la ville de Gaza, le 6 février 2007 (photo Flickr/Creative commons).

 

En pointe dans un secteur caritatif qui a façonné sa popularité, à Gaza comme en Cisjordanie, le mouvement du Khaled Meechal tient pourtant un autre langage une fois aux responsabilités. «Le Hamas porte un discours d'austérité budgétaire, de libéralisation de l'économie et des services publics, précise Aude Signoles. Dans le même temps, il met en avant un volet social, qu'il assure lui-même en dehors des institutions, pour aider ceux qui n'auraient pas les moyens de payer pour l'eau et l'électricité, dans une sorte de rapport très paternaliste. Ils n'ont pas du tout organisé la solidarité au niveau municipal.» Dans les territoires palestiniens, plusieurs milliers de familles subsistent pourtant uniquement grâce à l'allocation mensuelle fournie par le Hamas, qui alloue l'essentiel de ses ressources à ses œuvres caritatives.

 

Toutefois, le mouvement de «résistance», comme il se définit lui-même, aurait de fait beaucoup de difficulté à faire ses preuves en tant que parti au pouvoir, selon la plupart des analystes occidentaux. Une critique que récuse pour partie la chercheuse Aude Signolles, auteur de l'ouvrage Le Hamas au pouvoir, et après ?

 

«C'est un peu facile de juger le Hamas en faisant abstraction du contexte très contraignant dans lequel il a eu à gouverner depuis 2006. Il a eu à faire face à un boycott politique et financier, à un blocus dans la bande de Gaza, avec des produits de première nécessité qui ne rentrent pas. C'est un regard très occidental. Les Palestiniens, eux, voient essentiellement le blocus, la position d'Israël et celles des Etats-Unis vis-à-vis du Hamas. Les habitants ont donc tendance à être compréhensif vis-à-vis du mouvement islamiste. Cela aurait été bien différent si le Hamas avait pu gouverner dans des conditions normales.»

Et maintenant ?

 

L'une des inconnues qui entourent le Hamas aujourd'hui réside dans la relation qu'il a nouée avec l'Iran, après s'être peu à peu détaché des Frères musulmans d'Egypte. C'est ce dernier point qui nuit particulièrement au processus de réconciliation interpalestinien en cours au Caire. Téhéran affiche bien haut son soutien, très politique, car populaire auprès de la population iranienne et par conséquent très utile en cette période préélectorale (l'élection présidentielle iranienne a lieu en juin).

 

De son côté, Israël et le Fatah multiplient les déclarations et les rapports sur les liens très étroits, y compris financiers et militaires, qui se seraient noués au fil des ans entre le mouvement créé par le Cheikh Yassine et Téhéran. Mais que sait-on au final de la relation qu'entretiennent le Hamas et la République islamique d'Iran ?

 

«On ne dispose malheureusement pas de données objectives sur le financement direct du Hamas par l'Iran, précise Pénélope Larzillière. À dire vrai, c'est un discours que l'on entend beaucoup du côté du Fatah, qui affirme que le Hamas est aux mains de l'Iran. En outre, il est important de noter que le Hamas n'est pas un groupuscule. C'est un véritable mouvement, social, avec une base populaire très forte. Ce qui veut dire qu'il ne va pas répondre aux injonctions de l'Iran, comme pourrait le faire un groupuscule qui serait véritablement en lien direct avec un pays. Il y a un lien entre ce mouvement et l'Iran, moins fort toutefois que celui qui unit Téhéran et le Djihad islamique. Le Hamas a son propre agenda sur place, et ses leaders sont des Palestiniens qui viennent de la base, de Gaza, de la Cisjordanie, et qui ont toujours vécu sur place. Leur but politique est donc avant tout local.»

 

Et maintenant ? «L'essentiel des problèmes que connaissent les Palestiniens sont dus à l'occupation, nous confiait à Naplouse la député du Hamas Mouna Mansour, au cœur de l'opération "Plomb durci". Les difficultés politiques des Palestiniens ne sont que la concrétisation des efforts d'Israël pour nous réduire au silence. Pour le reste, les Palestiniens feront la part des choses, comme ils l'ont déjà fait lors des précédentes élections législatives.»

 

Pour Elias Sanbar, ambassadeur de la Palestine à l'Unesco, l'offensive «Plomb durci» contre Gaza, en instaurant un tête-à-tête entre Hamas et Israël, a contribué à «installer le mouvement islamiste comme interlocuteur».

Plus fort que jamais en Cisjordanie, mais «affaibli» politiquement à Gaza par l'offensive israélienne selon la sociologue Pénélope Larzillière, le Hamas demeure pour l'heure à l'écart des consultations de Washington. L'émissaire d'Obama, George Mitchell a rencontré «toutes les parties»... Sauf les représentants du mouvement islamiste.

 

Le président des Etats-Unis a, jusqu'ici, toujours considéré comme une «mauvaise idée» l'option du dialogue avec le Hamas, et a davantage porté ses efforts en direction du Fatah et de... l'Iran. Mais, en Cisjordanie, le refus du Fatah de céder le poste de premier ministre, les exigences du Hamas pour obtenir l'essentiel des portefeuilles du futur gouvernement d'union nationale, et la perspective d'un gouvernement de la droite extrême en Israël, réduisent d'autant les chances d'une réconciliation interpalestinienne et d'une reprise du dialogue avec Tel-Aviv.

 

Plus que d'une médiation égyptienne, les Palestiniens auraient davantage besoin d'un coup de pouce de Washington pour mettre fin à l'impasse politique. Mardi 17 mars, l'Egypte a d'ailleurs dépêché à Washington Omar Souleimane, son chef des services de renseignements, pour demander aux autorités américaines d'assouplir leur position envers le Hamas afin que le mouvement islamiste puisse participer à un gouvernement palestinien internationalement reconnu. Il accèderait alors au statut d'acteur incontournable au Proche-Orient, comme son modèle, le Hezbollah, qui avait conquis ce «titre» en 2006, à la faveur de la deuxième guerre du Liban.

 

Lire également notre article: Le Hamas en textes et en images

et sous l'onglet Prolonger

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