Présidentielle en Ukraine: large avance de Volodymyr Zelenski

Par Sébastien Gobert

Ce dimanche 21 avril, les Ukrainiens ont porté au pouvoir Volodymyr Zelenski avec 73 % des voix, selon les premiers sondages fiables sortis des urnes. Ce comédien s’est présenté comme le candidat des « dégagistes » face à Petro Porochenko, qui s’était moqué de son challenger.

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Ce dimanche 21 avril, les Ukrainiens ont porté au pouvoir Volodymyr Zelenski avec 73 % des voix, selon les premiers sondages fiables sortis des urnes. Ce comédien s’est présenté comme le candidat des « dégagistes » face au candidat sortant Petro Porochenko, qui lui s’était moqué de la supposée incompétence de son challenger. Avant d’y revenir plus longuement, Mediapart vous propose la relecture des derniers moments de cette montée en puissance fulgurante. 

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Kiev (Ukraine), correspondance.] « Voilà un gars qui se préoccupe du peuple, et qui ne va pas nous ponctionner comme les autres. Vous m’expliquez comment je peux survivre avec mon salaire d’institutrice de 150 euros par mois ? On n’arrive plus à payer nos factures de gaz, et d’eau chaude, à cause des prix que les oligarques nous imposent ! » Lyoudmila Petrova s’enflamme tant dans sa longue diatribe qu’elle attire l’attention des passants.

Mikhaylo Petrenko, petit entrepreneur, se joint à la conversation pour l’épauler. « Si la prochaine équipe lutte efficacement contre la corruption dans l’État, alors il y aura de quoi pour tout le monde, dit-il. L’Ukraine dispose de tant de ressources, qu’elle peut devenir un des plus beaux pays d’Europe. » Pour chacun d’entre eux, la solution s’appelle Volodymyr Zelenski. « Avec lui, nous aurons toute notre place dans l’Union européenne », promet Mikhaylo Petrenko.

À ces mots, Lyoudmila Petrova toussote. Pour elle, la meilleure voie est celle d’une « réconciliation avec la Russie, notre partenaire historique ». Le débat s’anime, chacun accusant l’autre de ne pas avoir compris le programme du favori de l’élection présidentielle. La scène de rue est révélatrice d’une campagne inédite, et des mystères qui planent toujours sur les perspectives d’une présidence Zelenski.

Dans les bureaux de vote de ce quartier de Vynohradar, au nord-est de Kiev, le comédien, vainqueur du premier tour le 31 mars, a réalisé des scores confortables, au niveau de son soutien national de 30,24 %. Une carte de dekoder.org montre que Volodymyr Zelenski a remporté les quartiers périphériques de la capitale Kiev, plus populaires, voire défavorisés, à l’écart des réseaux de transport public. Le président sortant, qui n’a rallié que 15,95 % des électeurs ukrainiens, a gagné les quartiers centraux, aisés et aux bonnes infrastructures, ainsi que les zones d’habitation aux abords des trois lignes de métro.

Carte des bureaux de vote à Kiev (en vert, ceux où Zelenski est arrivé en tête ; en rouge, ceux où Porochenko est devant). © Dekoder.org Carte des bureaux de vote à Kiev (en vert, ceux où Zelenski est arrivé en tête ; en rouge, ceux où Porochenko est devant). © Dekoder.org

Il serait tentant de lire dans ces résultats la sociologie d’un vote de classe. Néanmoins, « le vote Zelenski est extraordinairement complexe », avertit Iryna Bekeshkyna, sociologue de la Fondation des initiatives démocratiques. Ses études démontrent que l’adhésion à la candidature de l’outsider est en fait transversale, tant en termes de niveau d’éducation que de catégorie socioprofessionnelle, de classe d’âge que de genre. « L’électorat s’est mobilisé en fonction d’une perception de ses situations économiques et politiques, plus qu’en fonction d’une réalité vécue. »

Les habitants des quartiers centraux de Kiev, par exemple, seraient soumis aux mêmes contraintes d’un pays en crise financière et en guerre que les résidents des quartiers périphériques. Les premiers auraient en revanche « la sensation d’être inclus dans un mouvement plus général », à la différence des seconds, qui souffriraient d’un sentiment de rejet, et d’apathie politique.

Une des principales réussites de la campagne de Volodymyr Zelenski a d’ailleurs été la mobilisation de cet électorat, notamment des jeunes et des moins de 40 ans. « Pour eux, voter n’a jamais été tendance. C’était considéré comme ennuyeux », explique Oleksandr Prokhorovitch, à la tête d’une équipe de 16 jeunes volontaires au quartier général de Volodymyr Zelenski. En réponse, la campagne a défié tous les codes établis.

Volodymyr Zelenski devant l'hôpital de Kiev, le 5 avril 2019. © REUTERS/Valentyn Ogirenko Volodymyr Zelenski devant l'hôpital de Kiev, le 5 avril 2019. © REUTERS/Valentyn Ogirenko

Le comédien a snobé les débats avec ses opposants et les entretiens aux médias, pour se lancer dans une tournée de spectacles réalisée par son studio de divertissement « Kvartal 95 - Quartier 95 ». Il a fait montre d’une activité effrénée sur les réseaux sociaux. « Nous sommes là pour animer les pages sur Facebook, Instagram, Telegram, Youtube, et d’autres, et pour convaincre nos internautes que voter est à la fois facile, et très important. » Le succès est incontestable : près de 60 % des 18-29 ans ont soutenu Volodymyr Zelenski au premier tour, selon des sondages « sortie des urnes ».

La surprise importante du premier tour reste néanmoins la victoire de l’acteur dans 19 des 24 régions du pays. « C’est la fin définitive du fameux clivage est-ouest », se réjouit le philosophe Volodymyr Yermolenko. Les analystes avaient pris l’habitude de diviser l’Ukraine post-soviétique entre un ouest pro-européen et ukrainophone et un est pro-russe et russophone. Le score de Volodymyr Zelenski confirmerait « l’acceptation du vecteur pro-occidental par la majorité de la population, y compris les russophones », explique Volodymyr Yermolenko.

Le fait que les grandes villes de province comme Odessa, Kharkiv et Dnipro ont toutes soutenu Volodymyr Zelenski confirmerait cette théorie. Il constitue aussi l’une des erreurs de campagne de Petro Porochenko. Le président avait conclu des alliances électorales avec les maires au cours des dernières années, malgré la réputation sulfureuse de certains. Des alliances qui ne se sont pas traduites dans les urnes.

De manière générale, « les fraudes et violations ont été circonscrites à des situations locales particulières, analyse la journaliste Alya Shandra. Elles ne remettent pas en cause la validité du résultat au niveau national ». L’analyse sociologique de l’électorat devrait donc être prise au sérieux. Elle est cependant « loin d’être la seule clé de lecture », prévient l’éditorialiste Pavlo Kazarin.

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