Hongrie, Pologne : quand les droites extrêmes sont au pouvoir

Nul besoin d’aller très loin ni de remonter loin dans le temps pour savoir ce que fait une majorité autoritaire et ultranationaliste à la tête de l’État. À Budapest depuis 2010, à Varsovie depuis 2015, c’est une combinaison de lois liberticides, de réformes conservatrices et de mainmise sur les médias. L’expérience du pouvoir ne les a pas affaiblies.

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Dimanche 3 avril, une semaine avant le scrutin présidentiel français, le parti de Viktor Orbán est sorti grand vainqueur des élections législatives hongroises, avec 54 % des voix. Le Fidesz a recueilli là le meilleur score jamais obtenu à ce scrutin. Le premier ministre chantre de la « démocratie illibérale » peut entamer son 5e mandat – le 4e d’affilée.

Cette nouvelle victoire ne s’explique pas seulement par une sociologie électorale favorable, dans les campagnes et les petites villes, au parti ultraconservateur. Elle ne s’explique pas non plus, comme les fois précédentes, par la faiblesse de l’opposition : cette fois-ci, un front commun s’était constitué face à Orbán, avec une candidature unique pour un ensemble de partis allant des libéraux aux conservateurs modérés en passant par les écologistes et les socio-démocrates.

Si cette victoire est aussi écrasante, c’est parce qu’après trois mandats consécutifs à la tête de la Hongrie et des réformes à marche forcée, Orbán a désormais la main sur toutes les ressources pour faire passer et imposer ses messages politiques.

L’OSCE l’a écrit dans un rapport, au lendemain de la victoire. Comme en 2014 et en 2018, scrutins déjà qualifiés par l’Organisation de la sécurité et la coopération en Europe d’« inéquitables », la couverture médiatique de la campagne électorale a été biaisée et déséquilibrée : « Le processus a été entaché par le chevauchement omniprésent des messages du gouvernement et de la coalition au pouvoir qui a brouillé la frontière entre l’État et le parti, ainsi que par les biais médiatiques et les financements opaques de la campagne. »

Marine Le Pen et Viktor Orbán à Budapest, le 26 octobre 2021. © Photo Attila Kisbenedek / AFP

Avec des médias publics à la botte du pouvoir depuis 2011, des journaux régionaux rachetés par le riche ami d’enfance d’Orbán Lőrinc Mészáros, l’utilisation des finances étatiques pour placarder le pays d’affiches et remplir les boîtes à lettres de prospectus, des pratiques clientélistes pour s’assurer le vote des plus pauvres – notamment celui de la communauté rom –, et des circonscriptions électorales redessinées pour être favorables au Fidesz, il est assurément plus facile pour le parti installé d’être reconduit dans ses fonctions que pour un outsider d’accéder au pouvoir. En mars, la campagne d’affichage du Fidesz a coûté trois fois plus que les réglementations légales, écrit le correspondant de Mediapart à Budapest, Corentin Léotard.

C’est d’ailleurs précisément ce à quoi ont conduit la première défaite et les années d’opposition de Viktor Orbán, de 2002 à 2010 : pendant cette traversée du désert, le leader hongrois travaille à s’assurer les moyens d’une victoire, comme ceux de rester au pouvoir. Les ultraconservateurs polonais, eux, parviendront au pouvoir en 2015 et engageront également très vite des réformes institutionnelles menaçant l’indépendance de la justice et des médias. Mais s’ils sont confortablement réélus pour un deuxième mandat en 2019, ils feront face à davantage de résistance et finiront par ravaler quelques-unes de leurs mesures les plus conservatrices.

Frénésie législative dès l’arrivée au pouvoir

Dès les premiers mois du retour aux manettes du Fidesz, en mai 2010, une frénésie législative s’empare du pouvoir. Dans ses discours, Viktor Orbán promet une « révolution » et annonce l’avènement d’un « système de coopération nationale » pour légitimer les bases d’un nouvel État censé mettre fin à la période postcommuniste. Dans les quatre-vingts pages du programme gouvernemental soumis au Parlement quelques semaines après sa prise de fonction, on peut lire : « Le nouveau Parlement est davantage que le 6e Parlement issu des élections libres en Hongrie. La nouvelle assemblée est en réalité une Assemblée nationale constituante et un Parlement fondateur d’un nouveau système. »

Les mots choisis par le nouveau pouvoir ne sont pas neutres : le pays change de nom officiel. La Magyar Köztársaság (République hongroise) devient Magyarország (Hongrie). Pas moins de 859 lois sont votées au cours du mandat, dont beaucoup à travers des procédures expéditives, par le biais d’une proposition de député, ce qui permet d’éviter les débats en commission parlementaire avec les partis de l’opposition.

Premier changement, de grande ampleur : le démantèlement de la Cour constitutionnelle. Il se trouve que la Cour hongroise, jusque-là, était très puissante – conséquence des négociations de la Table ronde en 1989, qui avaient permis le changement de régime. Elle pouvait être saisie par n’importe quel citoyen. Ses décisions ont conduit, entre autres, à l’abolition de la peine de mort et à l’instauration de nombreuses garanties pour la liberté d’expression. La réforme fait passer le nombre de ses juges de 11 à 15, introduit leur nomination à vie sur simple décision gouvernementale, et remet en cause toute la jurisprudence antérieure.

Dans la foulée est enclenchée une réforme de la justice. L’âge de départ à la retraite des juges hongrois est avancé de soixante-dix à soixante-deux ans, ce qui a pour effet d’éliminer pratiquement tous les présidents de tribunaux du moment, et un nouvel organe est mis sur pied, l’Office national judiciaire (OBH), qui a pouvoir de nommer et destituer tous les juges du pays.

Le secteur des médias est également remodelé. L’audiovisuel public est placé sous l’autorité d’un Conseil des médias, dont les membres, tous encartés Fidesz, sont nommés directement par le gouvernement, et qui peut infliger des amendes lorsque les productions « ne sont pas équilibrées politiquement ». Des dizaines de journalistes sont licenciés, et dans le secteur privé, des hommes d’affaires proches du pouvoir étendent petit à petit leur influence.

D’autres lois diminuent quasiment de moitié le nombre de députés, redécoupent les circonscriptions électorales et renforcent l’élément majoritaire dans le mode de scrutin. Pendant quatre ans, et surtout pendant les deux premières années du mandat, le Fidesz gouverne par le droit et cimente l’organisation du pays.

La nouvelle Constitution qui entre en vigueur le 1er janvier 2012 ne déroge pas à cette règle. Adopté en deux mois grâce à la majorité des deux tiers que le Fidesz détient à l’assemblée (ce qui est toujours le cas), le texte fait référence aux racines chrétiennes du pays, au mariage comme union entre un homme et une femme, et à la protection de la vie dès son commencement.

Dès les deux premières années qui suivent son retour au pouvoir, le Fidesz n’a donc plus rien de modéré. C’est de ce moment-là que datent les dernières grandes ruptures autour d’Orbán. Les quelques conseillers conservateurs qui l’entouraient encore le quittent. Ne reste qu’un cercle d’idéologues et de communicants zélés.

De son côté, le gouvernement polonais formé en 2015 autour de Beata Szydło va également éroder la séparation entre pouvoirs exécutif et judiciaire. Il modifie, dès les deux premiers mois de son exercice, les statuts du Tribunal constitutionnel pour en paralyser l’action. Il y nomme cinq personnes, puis impose une majorité qualifiée des deux tiers et un quorum de treize membres (sur quinze juges) pour toute décision à prendre. C’est cette même cour - l’équivalent polonais du Conseil constitutionnel – qui, en octobre dernier, a contesté la suprématie du droit communautaire européen sur le droit polonais, ouvrant une nouvelle crise, majeure, avec Bruxelles.

Plus tard, le gouvernement PiS (Droit et justice) politisera le Conseil national de la magistrature, puis mettra en place une instance pour écarter les juges dérangeants du pays : la Chambre disciplinaire de la Cour suprême, dont la justice européenne demande depuis le démantèlement.

L’exécutif Szydło fait également adopter dès les premiers mois une loi pour prendre le contrôle des médias publics : la nomination comme la révocation de leurs directions deviennent une compétence du ministre du trésor. Très vite, l’audiovisuel public polonais se voit imposer une ligne éditoriale progouvernementale. Les journaux de la télévision TVP se transforment en bulletins de propagande et plus de trois cents journalistes de la chaîne sont licenciés.

Le gouvernement ne cesse d’attaquer verbalement la presse d’opposition. La revue de gauche Krytyka Polityczna se voit retirer ses subventions. Fin 2016, le PiS cherche même à limiter l’accès des médias au Parlement et soumet un projet visant explicitement à restreindre le nombre de journalistes accrédités à la Diète. Devant la mobilisation que cela suscite, il finit toutefois par reculer.

Manifestation de femmes à Varsovie pour le droit à l'avortement, en octobre 2016. © Photo Amélie Poinssot / Mediapart

Que ce soit le PiS en Pologne ou le Fidesz en Hongrie, les réformes sont donc similaires : il s’agit de mettre en place un ordre nouveau sur le plan institutionnel. Issus de la droite conservatrice modérée, ces deux partis d’Europe centrale se sont radicalisés précisément dans l’exercice du pouvoir et ont peu à peu fait tomber toutes les digues du « politiquement correct ».

Dans le monde d’Orbán, on ne se prête guère à l’exercice de l’interview. Les journalistes du pays sont soit des relais des messages gouvernementaux, soient des opposants à qui l’on ne parle pas. Une fois par semaine, le porte-parole du gouvernement donne une conférence de presse, mais les journalistes qui y sont invités sont triés sur le volet.

Les titres de presse critiques vis-à-vis du pouvoir ont été interdits, ou forcés de mettre la clef sous la porte par l’assèchement de leurs ressources publicitaires. Ce fut notamment le cas de Népszabadság en 2015, de Magyar Nemzet en 2018, du site Index.hu en 2020 et de la principale radio privée indépendante en 2021, Klubradio. Seule une micro-bulle d’opposition, sur Internet essentiellement, existe encore.

Un nouveau récit national

La mainmise du pouvoir s’exerce également sur le récit national, et d’un pays à l’autre on retrouve une instrumentalisation de l’histoire et la relecture d’un passé douloureux.

En Hongrie, la période que le pouvoir, symboliquement, met en valeur, c’est celle de la régence Horthy – qui incarne, pendant l’entre-deux-guerres, la compromission du pays avec l’Allemagne hitlérienne et sous laquelle a été votée la première loi antisémite d’Europe –, et celle dont il veut effacer les traces, c’est la période communiste. Cela se voit à travers le choix de certaines statues ou aménagements urbains à Budapest ; cela se lit aussi dans les musées et les programmes scolaires, qui réhabilitent des écrivains d’extrême droite et antisémites.

À Budapest, une institution est même créée pour aller en ce sens : l’institut Veritas. Placé sous l’autorité du premier ministre, cet institut voit le jour début 2014. Son objectif : « Étudier et réévaluer la recherche historique des cent cinquante dernières années en Hongrie, en particulier ceux des événements historiques qui génèrent beaucoup de débats sans avoir toutefois jamais atteint une compréhension qui fait consensus ». Pas un mot n’apparaît dans cette présentation sur l’Holocauste, comme s’il ne s’était rien passé entre le régime Horthy et l’après-guerre…

De manière générale – et c’est particulièrement visible au musée de la Terreur, en plein cœur de la capitale hongroise –, le récit qui s’installe progressivement est celui d’un peuple hongrois victime et héroïque, particulièrement sous le régime communiste. Mais c’est aussi, comme le discours du PiS en Pologne, une relecture de la transformation du pays après 1989 : les deux partis cultivent une vision revancharde remettant en cause la nature pacifique de la transition.

En Pologne, le PiS joue la corde de la victimisation et cherche à minorer l’attitude parfois criminelle du peuple polonais sous le IIIe Reich. Le gigantesque travail de mémoire entrepris sur la Shoah depuis les années 1990 est remis en cause – notamment des travaux majeurs comme ceux des historiens Jan Gross, Barbara Engelking, ou encore Jan Grabowski.

À l’été 2018, le parti Droit et justice fait voter une loi visant à protéger la « réputation » et la « dignité » de la nation polonaise qui fait encourir une peine allant jusqu’à trois ans de prison et une amende à quiconque déclarerait publiquement que des Polonais – ou l’État polonais – seraient responsables de crimes commis par les nazis ou auraient collaboré avec eux. L’an dernier, deux historiens ont été condamnés à présenter des excuses à la nièce d’une personne apparaissant dans leur ouvrage…

Au début de l’année, ces réformes rances gagnent le secteur de l’éducation. Une loi est votée pour centraliser l’école primaire alors que collectivités locales, parents d’élèves et directions d’établissement y jouissaient auparavant d’une importante autonomie. Le gouvernement entend en outre mettre fin aux ateliers antidiscrimination qui sensibilisaient les enfants à la question des minorités ethniques ou sexuelles et une réforme de l’enseignement supérieur et de l’Académie polonaise des sciences est attendue ce printemps.

C’est une vision ultraconservatrice de la famille et de la société qui s’impose, mais sans soutien particulier aux plus démunis. Sous son premier mandat, le PiS lance la mesure dite « 500+ », une allocation de 500 zlotys mensuels (environ 116 euros) pour les couples à la naissance de leur deuxième enfant – la mesure sera ensuite étendue à l’arrivée du premier enfant. Sous son troisième mandat, Orbán offre aux couples qui s’engagent à avoir trois enfants une aide à l’achat d’un logement.

Dans ce paysage, les femmes sont, tout à fait à reculons des acquis du régime communiste, reléguées à un statut de reproductrices et leurs droits sont grignotés. À Varsovie, après une première tentative en 2016, la disparition du droit à l’avortement, déjà extrêmement restrictif, entre en vigueur fin 2020. L’IVG n’est désormais plus accessible qu’aux femmes enceintes dont la vie ou la santé est en danger, ou dont la grossesse résulte d’un viol ou d’un inceste. Au cours de la même période, un climat homophobe s’empare des médias publics, et une centaine de collectivités locales se déclarent « zones sans idéologie LGBT ».

À Budapest, en 2017, le gouvernement hongrois se fait l’hôte du World Congress Families – une organisation américaine rassemblant des lobbies pro-life et homophobes du monde entier, et Viktor Orbán, qui forme des exécutifs quasi intégralement masculins, véhicule lui-même des stéréotypes archaïques des rôles masculin et féminin.

À l’automne 2018, l’exécutif hongrois part en guerre contre les études de genre et fait retirer ces cursus des universités hongroises. Trois ans plus tard, c’est la supposée propagande homosexuelle dans les écoles qui est dans le viseur : une loi est votée pour interdire la « promotion » de l’homosexualité auprès des personnes mineures. Les élections législatives du 4 avril ont d’ailleurs été accompagnées d’un référendum anti-LGBTI+ visant à assimiler l’homosexualité à la pédophilie.

Xénophobie d’État

Enfin, le tableau ne serait pas complet si l’on ne parlait pas de la xénophobie d’État, qui a bénéficié de tous les moyens de communication à la disposition des deux gouvernements. C’est à partir de 2015 que cette propagande se met en route, à l’occasion de l’arrivée en Europe de personnes exilées d’Irak et de Syrie.

À peine esquissé par la Commission européenne, le projet de répartition de 160 000 demandeurs d’asile sous forme de quotas entre les différents États membres est d’emblée rejeté par Varsovie et Budapest. Le gouvernement Orbán, qui aurait dû en accueillir 1 294 et n’en accueillera aucun, utilise pour asseoir sa position une arme à laquelle il fera appel à de maintes reprises sous ses différents mandats : le référendum. « Voulez-vous que l’Union européenne soit en mesure de décider l’installation de citoyens non hongrois sans l’aval du Parlement ? » demande Victor Orbán à la population hongroise pour la mobiliser contre la solidarité européenne. L’abstention sera cependant massive et invalidera la consultation.

L’exécutif hongrois dépose même un recours contre ce programme auprès de la Cour de justice européenne – démarche déboutée –, et entre 2015 et 2017, il fait construire des clôtures aux frontières sud du pays, face à la Serbie et à la Croatie. Projet similaire en Pologne, où une arrivée toute relative de personnes exilées via le Bélarus fin 2021 entraîne une répression féroce de la part des autorités : refoulements à la frontière, entorses au droit d’asile, construction d’une clôture à la frontière.

Depuis 2015, les discours du chef de l’exécutif hongrois font apparaître tous les poncifs xénophobes : dans l’univers d’Orbán, les migrants contribuent à l’augmentation du chômage, à la hausse de la criminalité et à la progression du terrorisme ; ils ruinent le système social ; ils viennent d’une autre culture incompatible avec la culture hongroise et sont impossibles à assimiler...

Mobilisation des ONG à Budapest, peu avant que la loi « anti-ONG » soit adoptée, en avril 2018. © Photo Amélie Poinssot / Mediapart

À plusieurs reprises, le long des routes du pays, des panneaux publicitaires sont couverts de grandes affiches financées par le gouvernement pour dénoncer un supposé flux migratoire en Hongrie (seulement 220 000 personnes ont traversé la Hongrie en 2015). Sur les unes, on voit une longue file compacte de jeunes hommes originaires du Moyen-Orient, se dirigeant tout droit vers la personne qui les regarde, surmontée d’un gros panneau « stop ». Sur les autres, on voit un George Soros rieur, entourant de ses bras les leaders des principaux partis d’opposition hongrois, chacun tenant de grosses tenailles face à une clôture entrouverte.

Par la suite, les cibles se démultiplient. Après les personnes migrantes et le milliardaire américain Soros, c’est l’université d’Europe centrale (CEU), que ce dernier avait créée en 1991, qui se retrouve dans l’œil du cyclone : fin 2018, faute d’un accord avec les autorités hongroises pour maintenir la reconnaissance de ses diplômes, la CEU est contrainte de déménager en Autriche.

À l’été 2020, c’est l’université d’art dramatique et cinématographique (SZFE), une institution prestigieuse vieille de 155 ans, qui passe sous le contrôle du pouvoir via la création d’une fondation. La vague de protestation internationale que cela suscite n’y changera rien. Sept autres écoles supérieures publiques sont transférées à des fondations privées pendant la même période.

Puis vient le tour des ONG : au début de son troisième mandat consécutif, Orbán fait voter une série de lois visant les organisations engagées dans l’aide aux personnes exilées et la défense des libertés publiques. Quiconque aide une personne « illégale » à faire une demande d’asile ou à obtenir un permis de séjour devient passible d’une peine de prison. De manière similaire à ce qui s’est passé en Russie, les ONG recevant des financements étrangers seront imposées par le fisc hongrois à hauteur de 25 %. Parallèlement, un amendement à la Constitution est adopté, disposant qu’une « population étrangère » ne peut pas être installée en Hongrie.

Face à toutes ces dérives, l’Union européenne n’a pas été inactive. Au total, depuis 2010, le Parlement européen a fait voter cinq rapports attestant des reculs démocratiques en Hongrie. Le dernier, en septembre 2018 – le rapport Sargentini –, a d’ailleurs recueilli l’unanimité des voix du Rassemblement national contre lui. Plusieurs procédures ont en outre été engagées par la Commission européenne à l’encontre de la Pologne et de la Hongrie.

Autoritarisme néolibéral

Plus que de régime hybride, comme certains chercheurs hongrois qualifient aujourd’hui la trajectoire de la Pologne et de la Hongrie et leurs entorses à l’État de droit, on pourrait parler d’autoritarisme néolibéral. Dans les deux pays, c’est en effet une politique traditionaliste qui se met en place, mais sans aucune différenciation sociale et avec des avantages considérables accordés aux entreprises.

C’est ainsi que, sous Orbán, la Hongrie a subi d’importantes coupes dans les budgets santé et éducation et dans les allocations sociales, pourtant déjà limitées dans le pays. La durée d’indemnisation du chômage est passée de neuf à trois mois maximum, les indemnités de compensation des bas revenus ont été supprimées, et les SDF ont peu à peu été criminalisés : en 2013, une première loi fait du « sans-abrisme » un délit passible d’une amende et, cinq ans plus tard, une deuxième loi autorise à mettre en prison les personnes qui refusent, sur injonction de la police, de rejoindre un foyer. En guise d’assistance sociale, des programmes de travaux publics sont mis sur pied, dans lesquels les personnes employées sont rémunérées à la moitié du revenu minimum.

Le code du travail est attaqué à plusieurs reprises. En 2012, une première réforme permet de faciliter les licenciements, d’augmenter le seuil annuel d’heures de travail supplémentaires, et de régionaliser le salaire minimum. D’autres mesures viennent ensuite assouplir la législation au profit des employeurs. L’emploi se précarise, et derrière un faible taux de chômage, le nombre de travailleurs pauvres dans le pays augmente fortement. Fin 2018, une nouvelle loi, qui soulève une vague de protestations, flexibilise encore davantage la main-d’œuvre salariée : elle étend sur trois ans le décompte du temps de travail, et rehausse, une nouvelle fois, le seuil des heures supplémentaires annuelles.

Parallèlement, le régime fiscal hongrois reste très inéquitable puisque, depuis 2011, il repose sur une flat tax à 15 % tandis que la TVA hongroise a été augmentée en 2012 à 27 % – soit le niveau le plus élevé de l’Union européenne. C’est tout l’inverse pour les entreprises : en 2017, la flat tax y passe de 15 à 9 %, soit le plus faible taux du continent.

En Pologne, le PiS cherche également à se faire passer pour un parti aux préoccupations sociales et c’est de cette façon qu’il a conquis une grande partie des voix des laissés-pour-compte du virage ultralibéral des années 1990. Mais ses quelques mesures, comme l’abaissement de l’âge de départ à la retraite de 67 à 65 ans pour les hommes et à 60 ans pour les femmes, ne s’accompagnent pas de réformes de fond pour modifier le système sur lequel repose l’économie polonaise.

Rien n’est prévu, par exemple, pour lutter contre le recours des employeurs aux « contrats poubelles » qui leur permettent de ne pas avoir à payer de cotisations sociales à des salariés forcés de devenir des auto-entrepreneurs ; rien n’est prévu non plus pour développer les logements sociaux (quasi inexistants en Pologne), accompagner les chômeurs, ou encore introduire davantage de progressivité dans l’impôt sur le revenu.

L’accès au pouvoir suprême aura donc permis au Fidesz comme au PiS de profondément changer leurs pays. Il a donné une large caisse de résonance à leurs idées. À l'échelle nationale comme à l'échelle européenne, ces deux partis ont contribué à la droitisation de l'électorat et à la propagation d'une parole officielle xénophobe, qui a lourdement pesé sur les choix européens faits sur les dossiers migratoires. Si la société polonaise possède encore de grandes poches de résistance, la société civile hongroise, elle, a été cassée. Les dégâts causés par cette politique ne se limitent pas à la durée d’un mandat.

Amélie Poinssot



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