Comment Anis le Tunisien de Lampedusa sillonne Paris

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Depuis trois mois qu'ils sont arrivés à Paris, les migrants tunisiens se sont approprié l'espace public, à leur manière. Ils vont et viennent, marchent beaucoup et circulent en métro à la recherche de petits boulots. Ils se retrouvent autour de l'axe Stalingrad-Couronnes. À la Porte de la Villette, des repas leur sont servis chaque soir. Passage en revue des lieux les plus traversés avec Anis Hlel, qui se replie, la nuit tombée, dans le parc de Belleville. Deuxième volet de notre enquête.

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Élancé, casquette tête de mort vissée sur la tête, jeans, baskets, Anis Hlel quadrille Paris de long en large depuis qu'il est arrivé en France il y a trois mois après avoir traversé la Méditerranée. Ce Tunisien de 25 ans est volontaire pour retracer longuement son parcours. Ce n'est pas si courant. Son état, il le décrit en trois mots: «fatigué», «stressé», «dégoûté». Mais, signe qu'il n'a pas renoncé, il continue de penser que la parole peut infléchir le cours des choses. Et a même une idée de titre pour cet article: «Pourquoi une France comme ça?»

Rencontré en face d'un local d'aide aux migrants tunisiens rue de Charenton, près de la gare de Lyon, il raconte ses pérégrinations quotidiennes pour chercher un emploi. Il s'y prend méthodiquement. «Chaque jour, je choisis une nouvelle ligne de métro, la 1, la 2, la 3, dans l'ordre. Je m'arrête à chaque station, toutes, l'une après l'autre, et là je cherche dans le quartier. J'essaie tout, le bâtiment, les restaurants, les taxiphones, les boulangeries, les agences de tourisme. Mais, pour l'instant, pas de réponse. Même une journée, même une heure, rien. Les patrons me disent qu'ils ne peuvent pas me prendre parce que je n'ai pas de papiers.» À la différence de la plupart de ses compagnons d'infortune, il parle bien le français et dispose d'une double formation en informatique et tourisme. «J'ai fait un CV pour faciliter le contact avec les patrons», ajoute-t-il comme preuve de sa motivation.

Carte des migrants tunisiens de Lampedusa à Paris. juillet 2011. © Carine Fouteau Carte des migrants tunisiens de Lampedusa à Paris. juillet 2011. © Carine Fouteau

Débarqué à Lampedusa, il a parcouru l'Italie et la France du sud au nord, en train. Rome, Vintimille, Nice, Marseille, Paris, il liste les noms de villes-gares traversées. À peine arrivé à destination, il a appris par cœur le plan de métro de la capitale. Les quartiers, il les désigne par le nom des stations: Stalingrad, Jaurès, Belleville, Couronnes, Buttes-Chaumont, Crimée. Comme tous, il connaît les correspondances à éviter, Stalingrad par exemple, là où les contrôles de police sont fréquents.

Originaire de Sfax, Anis Hlel n'avait jamais mis les pieds en France. Il s'est aventuré à la tour Eiffel, sur les Champs-Élysées, au Stade de France, «pour voir, je suis à Paris quand même». «On n'est pas touriste, mais ça ne nous empêche pas de visiter.» Il est même allé à Cherbourg. «J'ai rencontré une femme de 45 ans par internet. Elle m'a dit de venir chez elle. J'y suis allé, mais elle ne voulait pas que je sorte dehors, elle avait peur que je me fasse arrêter. Mais moi je ne voulais pas rester enfermé. Elle voulait me donner de l'argent, et me garder pour elle. Je suis retourné à Paris.»

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Les photos ont été prises au foyer Aurore rue du Faubourg-Saint-Honoré le 28 juin 2011. Anis y est passé plusieurs fois, mais il n'a pu y rester, faute de place.

Sur la carte, j'ai rassemblé quelques données visant à raconter différemment la manière dont les Tunisiens de Lampedusa occupent l'espace public parisien.