À Paris, la nasse se referme sur les Tunisiens de Lampedusa

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«Je l'ai fait, j'ai tenté ma chance»

Sur leur nombre même, personne n'est d'accord. «Ils sont 800 ou 900 dans tout Paris», estime le responsable du centre d'hébergement géré par Aurore, Alain Lastécoueres. «Mais non, ils sont aux alentours de 4.000», lance Ammar Laamari, bénévole à la Fédération des Tunisiens pour une citoyenneté des deux rives (FTCR). «Ils sont moins de 600, y compris ceux qui sont hébergés dans le dispositif d'urgence», assure de son côté Dominique Bordin, coordinateur à la mission sans-abri de la mairie de Paris. Selon lui, depuis un mois, les arrivées se tarissent. Et les départs s'accroissent, l'aide au retour ayant été acceptée par 200 personnes.

Pour la plupart, c'est leur première fois en France. La centaine d'entretiens réalisés par Aurore au foyer du faubourg Saint-Honoré donne un aperçu de leur profil. Célibataires, jeunes (entre 20 et 30 ans), parlant mal le français, l'écrivant encore moins, originaires du sud de la Tunisie, peu formés mais faisant valoir des expériences professionnelles variées. Pas de femmes, et quelques mineurs. «C'est une migration économique, de jeunes gens issus des classes populaires, peu éduqués. Certains viennent de la frontière avec la Libye, où ils étaient employés comme ouvriers. Depuis la guerre, ils ne peuvent plus y retourner», indique le responsable. «Ils sont prêts à tout faire, ce qu'ils veulent c'est un toit et un logement», insiste-t-il.

Le manque d'accueil en France explique leur désarroi. Mais celui-ci tient aussi à l'absence de projet migratoire préparé de longue date. Avec la chute de Ben Ali, la surveillance des frontières maritimes a cessé, ouvrant la voie à une route d'émigration peu empruntée jusque-là. Les instructions données au cours des dernières semaines de renforcer les contrôles commencent à produire leurs effets en sens inverse.

Mahdi Khalifa a pris sa décision. Arrivé le 11 février dans un train Milan-Paris, il vient d'accepter l'aide au retour. «J'ai toujours rêvé de venir en France. Je l'ai fait, j'ai tenté ma chance. Avant, ce n'était pas possible. La révolution a facilité les choses. J'ai rassemblé l'argent, et me voilà. En Italie, je ne pouvais pas rester à cause de la langue. En France, je ne parle pas non plus, mais je comprends, j'ai appris à l'école. Ici, j'ai tout essayé pour avoir du travail. Ça n'a pas marché.»

Lors de ses maraudes, Dominique Bordin recueille des dizaines de témoignages: «Cette population est différente de celle des Afghans, qui savent exactement pourquoi ils viennent. Les jeunes Tunisiens ont une vision moins construite, plus idéalisée de leur migration. Ils rêvaient de partir, ils sont venus sur le mythe d'un ailleurs meilleur. Avec le relâchement des contrôles, cela a été possible. Tout un système de tontine s'est mis en place pour acheter les moteurs, les bateaux. Et ils ont sauté le pas. Malgré la proximité des relations entre la France et la Tunisie, ils sont tombés de haut en voyant ce qui les attendait ici.»

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
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Les témoignages des migrants tunisiens ont été recueillis au cours de trois reportages différents. Le premier entretien, avec Bilel Sboui, s'est déroulé le 3 mai devant le 51, avenue Simon-Bolivar. Le second, avec Noureddine Jaballah et Madhi Khalifa, le 28 juin, au foyer Aurore de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Le troisième, avec Anis Hlel, Mohamed Atig, Tarek et Mohamed, le 18 juillet, devant le 158, rue de Charenton, local mis à la disposition par la mairie de Paris pour venir en aide aux migrants.

Les autres entretiens ont été réalisés soit en face-à-face, soit au téléphone.

Merci à Adel et Wassim.

Au foyer Aurore, la traduction a été assurée par Kader Boutebel.