À Paris, la nasse se referme sur les Tunisiens de Lampedusa

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Les policiers nous disent: «dégage, dégage»

L'épuisement se lit sur les corps. «Ils ont des symptômes liés à leur vie dehors. J'ai soigné des cas de gale, des mycoses, toutes sortes d'infections, quelques abcès», indique Patrick Willems, médecin généraliste intervenant à Aurore. «Il y a aussi beaucoup d'insomnie et de maux de ventre résultant du stress et de l'anxiété sur l'incertitude du lendemain. Les services d'urgence devraient les accepter sans condition. Ce n'est pas le cas», regrette-t-il.

«On a envoyé des gens à La Pitié-Salpêtrière, ils se sont fait renvoyer. À l'accueil, ils ont même menacé d'appeler la police», s'indigne Ammar Laamari de la FTCR. «Le principal problème, c'est avec les soins dentaires. Aucun hôpital ne les reçoit. Il y a un bus, le jeudi à Porte de la Chapelle. Si tu as une rage de dents le vendredi, tu dois attendre six jours, c'est impossible», s'emporte-t-il. 

Noureddine, migrant tunisien au foyer Aurore © Mediapart

 

Harcèlement quotidien, usage de la violence: l'attitude des policiers est aussi mise en cause. Pour ceux qui n'ont pas de toit, les conditions de vie sont dramatiques. «Ils sont expulsés de la Porte de la Villette alors ils vont au-delà du périphérique. Ils sont chassés de Botzaris, alors ils vont aux Buttes-Chaumont. Franchement, ce n'est pas en les houspillant qu'ils vont les faire disparaître», s'énerve Rim, membre de La Chorba, une association distribuant des repas avenue de la Porte de la Villette. Tarek et Mohamed, rencontrés rue de Charenton, en face d'un local d'aide aux migrants tunisiens, se sont fait interpeller un soir à Stalingrad: «Ils nous ont plaqué contre le mur, et moi, ils m'ont pris mon argent. J'avais 50 euros sur moi, ils m'ont tout volé», dit l'un d'eux. Attablé à leurs côtés, Mohamed Atig, sans abri depuis son arrivée en France, insiste: «Ils nous réveillent sous la pluie, le vent, le froid. Ils nous disent: “dégage, dégage”. À la Porte de la Villette, il y a eu des personnes blessées, certains se sont fait gazer. J'en connais un qui a dû aller à l'hôpital à cause de brûlures aux yeux. Une fois, ils m'ont arrêté. J'ai voulu rester un peu au commissariat pour rester au chaud. Ils ont refusé.»

Juridiquement, les migrants tunisiens ont peu de droits. L'accès à l'aide médicale d'État n'est possible qu'après trois mois de séjour sur le territoire. Même les détenteurs du permis de séjour de six mois délivrés par l'Italie sont mal protégés. Pourtant, les retours forcés ne sont pas si nombreux en raison d'une récente décision de la Cour de justice de l'Union européenne et de la réforme de la garde à vue. Ce qui explique qu'aux arrestations massives du début s'est substituée la pression policière quotidienne pour les chasser d'un endroit à l'autre.

Pas de mobilisation sans confiance
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Les témoignages des migrants tunisiens ont été recueillis au cours de trois reportages différents. Le premier entretien, avec Bilel Sboui, s'est déroulé le 3 mai devant le 51, avenue Simon-Bolivar. Le second, avec Noureddine Jaballah et Madhi Khalifa, le 28 juin, au foyer Aurore de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Le troisième, avec Anis Hlel, Mohamed Atig, Tarek et Mohamed, le 18 juillet, devant le 158, rue de Charenton, local mis à la disposition par la mairie de Paris pour venir en aide aux migrants.

Les autres entretiens ont été réalisés soit en face-à-face, soit au téléphone.

Merci à Adel et Wassim.

Au foyer Aurore, la traduction a été assurée par Kader Boutebel.