À Paris, la nasse se referme sur les Tunisiens de Lampedusa

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«Deux cents personnes enfermées, bien sûr que ça explose»

Ignorés des pouvoirs publics sauf de la police, ils se retrouvent livrés à eux-mêmes. Leurs expériences ont pu virer à la poudrière, comme au gymnase occupé de la rue de la Fontaine-au-Roi ou sur le boulevard de Belleville. «Dans le gymnase, à un moment, on a dû jeter l'éponge, il y avait trop de tensions là-bas», indique un bénévole de l'association Une Chorba pour tous, qui a servi des repas à cet endroit et au square de la Porte de la Villette.

«Deux cents personnes enfermées comme ça, bien sûr que ça explose, ajoute-t-il. Des jeunes, sans repères, pour certains déchirés à l'alcool ou aux cachets... alors forcément il y a des bagarres et des vols. Surtout qu'il y a d'anciens détenus parmi eux. On les reconnaît à la balafre du coin de la bouche à l'oreille, ceux-là il n'y a pas de doutes, ils sont passés par la case prison.» «Mais, estime-t-il, l'agressivité ne naît pas de nulle part. En l'absence de politique publique cohérente, les associations sont dans l'incapacité d'agir. Voilà le résultat.» «Ces parcs, ce sont des machines à fabriquer des criminels», renchérit Ammar Laamari. «Quand vous ne savez pas où dormir, quand vous n'avez pas de quoi vous lavez, il y a des gens qui craquent, c'est inévitable», insiste Pierre Henry de FTDA.

«Les premières violences, on les observe entre eux, poursuit Dominique Bordin. Sur le boulevard de Belleville, notamment, le portable est l'enjeu de nombreux vols, car c'est l'outil indispensable pour appeler la famille et trouver du travail: quand ils proposent leurs services, ils laissent leur numéro de téléphone. En termes d'emploi, la concurrence est rude. Ils ont fait chuter les tarifs du marché noir. Il y en a un, embauché dans un restaurant, qui m'a dit être payé 15 euros par jour sans les repas, alors qu'il a un brevet professionnel dans la restauration. On doit intervenir pour des bagarres avec les biffins. Ces formes de concurrence de l'occupation de l'espace public amènent à des situations de violence.»

Problème, les associations ne parviennent pas à se coordonner. Outre France terre d'asile et Aurore, deux structures ont été sollicitées par la mairie depuis fin avril-début mai pour distribuer des repas, La Chorba et Une Chorba pour tous. À Emmaüs, la ville a demandé de renforcer ses maraudes dans le secteur nord de la capitale. «La difficulté, c'est que nous aussi nous sommes fatigués, indique Rim, de La Chorba. L'État ne fait rien et la mairie de Paris essaie de les faire partir. On est débordés. Il n'y a aucune prise en charge globale, ces jeunes se retrouvent seuls, ça peut dégénérer à tout instant», ajoute-t-elle, sa cantine accueillant jusqu'à un millier de personnes, parmi lesquelles 200 Tunisiens.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
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Les témoignages des migrants tunisiens ont été recueillis au cours de trois reportages différents. Le premier entretien, avec Bilel Sboui, s'est déroulé le 3 mai devant le 51, avenue Simon-Bolivar. Le second, avec Noureddine Jaballah et Madhi Khalifa, le 28 juin, au foyer Aurore de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Le troisième, avec Anis Hlel, Mohamed Atig, Tarek et Mohamed, le 18 juillet, devant le 158, rue de Charenton, local mis à la disposition par la mairie de Paris pour venir en aide aux migrants.

Les autres entretiens ont été réalisés soit en face-à-face, soit au téléphone.

Merci à Adel et Wassim.

Au foyer Aurore, la traduction a été assurée par Kader Boutebel.