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Mediapart jeu. 28 juil. 2016 28/7/2016 Dernière édition

Les républicains américains sont engagés dans un affrontement jusqu'au boutiste

22 décembre 2012 | Par Thomas Cantaloube

Moins de deux mois après leur défaite à la présidentielle, le débat sur le « précipice fiscal » (fiscal cliff) montre que les conservateurs américains continuent à défendre une minorité de privilégiés au détriment du reste du pays.

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L’affrontement Copé-Fillon donne-t-il l’image d’une droite archaïque, suicidaire et arc-boutée sur une vision ultra du conservatisme ? Sans aucun doute. Mais ce n’est rien à côté de ce que l’on observe en ce moment aux États-Unis. Et l’on n’évoque même pas le débat sur les armes consécutif à la tuerie de Newton, dans lequel certains élus proposent comme remède de laisser les enseignants porter des armes à l’école. Non, il s’agit juste du débat budgétaire sur ce qu’il est convenu d’appeler le « précipice fiscal » (fiscal cliff).

De quoi s’agit-il ? Il faut remonter à l’été 2011 pour comprendre. Durant cette période, la Maison-Blanche et l’opposition républicaine s’affrontent sur le plafond de la dette américaine. Barack Obama a besoin que le Congrès approuve une hausse de ce plafond afin de pouvoir continuer à emprunter pour combler le déficit budgétaire. Les Républicains, qui contrôlent une des deux chambres, y sont opposés. Certains d’entre eux, poussés par les extrémistes du Tea Party, souhaitent que les États-Unis diminuent drastiquement leurs dépenses, notamment en coupant dans les budgets sociaux. Et ils refusent bien entendu toute hausse des impôts qui permettrait de résorber le déficit budgétaire.

 

 

Au dernier moment, un compromis est trouvé, mais il est temporaire et bancal. Il comprend la mise en place d’une commission avec des représentants à parité des deux partis, qui doit trouver un accord sur une hausse des revenus et une baisse des dépenses. En cas d’échec de la commission, des coupes automatiques de 110 milliards de dollars par an sont prévues dans les budgets (réparties à équité entre le Pentagone, le plus gros poste budgétaire, et le reste du gouvernement). Cette automaticité, qui doit affecter des pans entiers des classes populaires et moyennes au travers des aides sociales, des déductions fiscales, de l’éducation et des services publics, est censée motiver la commission pour qu’elle trouve un compromis. Or celle-ci échoue très vite. Les coupes automatiques doivent donc entrer en vigueur le 2 janvier 2013.

Dans le même temps, cette date fatidique de début janvier doit voir les baisses d’impôts décidées par George W. Bush s’arrêter. Bush, qui savait que ces réductions profitant principalement aux plus riches creuseraient le déficit, les avait limitées dans le temps afin de faire passer la pilule et de se défausser sur son successeur. Obama les avait prolongées en 2010, arguant du fait qu’il ne voulait pas voir les impôts remonter en période de crise.

Voilà donc aujourd’hui le dilemme auquel sont confrontés les Américains : une hausse des impôts pour tous les citoyens et des coupes drastiques dans le budget fédéral. C’est une hypothèse qui ne plaît à personne, surtout dans le cadre d’une économie anémique. Un certain nombre d’économistes pensent même que cela pourrait déclencher une nouvelle récession. Le tout au nom d’une orthodoxie anti-déficits.

Dans un tel contexte, face à ce « précipice fiscal » (c’est le nom donné à la conjonction des deux événements précédemment décrits), les Républicains, qui contrôlent la Chambre des représentants, et les Démocrates, qui dirigent le Sénat et la Maison-Blanche, devraient pouvoir s’entendre. C’est hélas sans compter avec le jusqu’au boutisme des conservateurs.

Obama, qui porte une part de responsabilité dans cette situation pour avoir reculé par deux fois face au chantage des Républicains sur la prolongation des baisses d’impôts de Bush et sur le plafond de la dette, a proposé une porte de sortie : augmenter les revenus en laissant expirer les baisses d’impôts pour les ménages les plus aisés (définis comme ceux gagnant plus de 300 000 euros par an) et en supprimant un certain nombre de niches fiscales ; diminuer les dépenses en révisant le système des retraites et en faisant des économies dans le système de santé (un des plus coûteux au monde).

Est-ce que les Démocrates vont une nouvelle fois céder au chantage de la droite ?

Mais voilà, les conservateurs ne veulent rien entendre. Les élus républicains de la Chambre ont même retoqué une proposition de leur leader qui envisageait d’accepter une hausse des impôts pour les foyers gagnant plus d’un million de dollars par an (750 000 euros), soit 0,3 % de la population. Alors qu’au lendemain de la défaite de Mitt Romney à l’élection présidentielle, il y a à peine deux mois, certains conservateurs expliquaient qu’il leur fallait prendre leurs distances avec l’image de « parti des nantis » qui leur colle à la peau, ils font exactement l’inverse. Ils se posent désormais en défenseurs des 0,3 % les plus riches !

Concernant l’autre côté de l’équation, c’est à dire la réduction des dépenses, leur position est exactement inverse. Ils ne cessent d’assurer qu’il faut « couper le budget », « éliminer le gras », « affamer la bête », c’est à dire le gouvernement, mais dès qu’il leur est demandé quel programme ils entendent supprimer, quelle niche fiscale ils veulent éliminer, il n’y a plus un élu pour répondre. Car les Républicains savent que s’ils rentrent dans les détails, ils vont forcément mécontenter un pan de la population. Ils préfèrent donc laisser Obama se charger du sale boulot de décider qui va voir ses crédits d’impôts disparaître, qui va voir son boulot de fonctionnaire éliminé, qui va voir ses tickets d’aide alimentaires annulés.

Même si cette attitude n’est pas franchement neuve concernant le parti républicain, qui campe sur les mêmes positions depuis des années et n’offre aucune cohérence idéologique (le dernier président à avoir équilibré le budget est Clinton, et celui qui l’a fait explosé est Bush), cela commence quand même à sentir le roussi. La victoire d’Obama n’a pas seulement été celle d’un homme, et encore moins celle d’un parti, mais celle d’un programme politique. Un programme modéré, passant notamment par des hausses d’impôts pour les plus riches et le maintien du filet de sécurité social. Les Américains n’ont pas voté pour l’idéologie républicaine du moins d’impôts pour tous et de la réduction de l’interventionnisme gouvernemental.

Les conservateurs, qui avaient depuis une vingtaine d’années la mainmise sur le discours ambiant ont du mal à se faire à l’idée qu’ils sont désormais jugés extrémistes. Les derniers sondages sur le « précipice fiscal » montrent d’ailleurs nettement que les Américains rendent le parti républicain responsable de l’impasse actuelle.

Mais la question est, comme souvent : est-ce que les Démocrates vont une nouvelle fois céder au chantage de la droite ? Jusqu’à maintenant, Obama a tenu bon – ce qui ne lui est pas arrivé fréquemment – et il a recueilli de nombreux soutiens à gauche qui le poussent à aller jusqu’au bout et à se jeter dans le « précipice ». Car celui-ci est avant tout une construction politico-médiatique. Si rien n’est résolu d’ici le 2 janvier, les États-Unis ne vont pas se retrouver en cessation de paiement et les programmes gouvernementaux ne vont pas s’arrêter du jour au lendemain. Il y aura encore plusieurs semaines et plusieurs mois avant que les effets ne s’en fassent sentir. Un laps de temps qui pourra servir à la poursuite des négociations, en donnant l’avantage à Obama. Car les Américains sont en passe de réaliser qu’un des deux partis ne sert plus leurs intérêts et poursuit des politiques ultra-conservatrices profitant à un petit nombre de riches et de lobbyistes, qui sont parfois les mêmes, au détriment du reste du pays.