Malgré la «grande coalition», les divergences entre Paris et Berlin restent profondes

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Les sociaux-démocrates du SPD, au gouvernement à Berlin, vont-ils favoriser le travail de François Hollande pour « réorienter » l'Europe ? À en juger par le conseil européen qui s'est achevé vendredi à Bruxelles, l'entreprise s'annonce hasardeuse.

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De notre envoyé spécial à Bruxelles

Rebecca Harms vient d'entrer, jeudi en fin d'après-midi, dans l'immense atrium du conseil européen. Elle soupire déjà, alors que les écrans géants diffusent les images de l'arrivée dans le bâtiment, quelques heures plus tôt, d'Angela Merkel, la chancelière allemande. « C'est toujours le même spectacle depuis des années au conseil : Angela Merkel, en tandem avec son ministre des finances, Wolfgang Schaüble », s'agace la co-présidente du groupe des Verts au parlement européen.

Le même spectacle ou presque. Car sur le papier, les choses ont changé pour la chancelière. Depuis sa reconduction à la tête de l'exécutif en début de semaine, ses alliés ne sont plus les mêmes. Exit les libéraux du FDP, que la crise financière avait rendus eurosceptiques, et bienvenus aux sociaux-démocrates du SPD, parti frère du PS français, a priori bien plus allants sur les questions européennes.

« La question reste ouverte de savoir si les sociaux-démocrates, qui ont passé leur temps, ces dernières années, à critiquer le couple Merkel-Schaüble, vont réussir à faire bouger les choses sur l'Europe », s'interroge, prudente, Rebecca Harms. Avec des implications directes, pour les Français : la formation de cette « grande coalition » va-t-elle redonner de l'air à François Hollande sur la scène bruxelloise ? Y trouvera-t-il un nouveau souffle pour la « réorientation » de l'Europe chère aux socialistes français ?

À en croire le « storytelling » officiel, l'heure serait au grand retour du couple franco-allemand, prêt à « relancer l'Europe », à l'approche des élections européennes de mai 2014. « Il est légitime que (la chancelière, ndlr) ait préparé ses élections. Et maintenant qu'elle a passé cet obstacle, nous pouvons travailler dans la durée », s'est félicité François Hollande, lors d'une conférence jeudi soir à Bruxelles. « Elle va pouvoir travailler quatre ans avec une majorité solide et large, elle va pouvoir prendre des initiatives. » L'accord, mercredi, sur les contours d'une union bancaire ouvrirait « une nouvelle phase », avec pour objectif partagé de « mettre les feux pour que la croissance reparte plus rapidement ».

Angela Merkel à son arrivée à Bruxelles le 19 décembre 2013. © Conseil européen. Angela Merkel à son arrivée à Bruxelles le 19 décembre 2013. © Conseil européen.
Autre bonne nouvelle aux yeux de l'Élysée : le contrat de la « grande coalition » allemande contient des mesures que les socialistes français appuient – par exemple l'instauration d'un salaire minimum. Certains, côté français, sont persuadés que l'arrivée du SPD va faire remonter les questions sociales en haut de l'agenda européen. « La bataille, c'est que la préoccupation sociale revienne au premier plan en Europe, sinon l'esprit européen va se dissiper », explique un ministre du gouvernement Ayrault. « Cette volonté rencontre une situation politique conjoncturelle en Allemagne qui redevient très active avec la grande coalition. On peut refaire un axe franco-allemand sincère, pas seulement basé sur le compromis. » L'heure serait donc à l'apaisement, et la guérilla interne au PS sur le rapport à Berlin ne serait plus qu'un mauvais souvenir.

Le conseil européen qui s'est tenu jeudi et vendredi à Bruxelles a pourtant démontré, une fois de plus, à quel point les positions française et allemande divergeaient, sur des sujets clés de la sortie de crise. Avec ou sans le SPD dans la coalition à Berlin. Premier élément de discorde : une réforme des traités. Mercredi devant les élus du Bundestag, Angela Merkel a une nouvelle fois plaidé en ce sens : « Nous faisons partie de ceux qui disent que si les bases juridiques ne suffisent pas, il faut faire évoluer les traités. »

À l'inverse, François Hollande, toujours traumatisé par le rejet du Traité constitutionnel européen en 2005, fait tout pour éviter ce scénario. Jeudi soir, il n'a pas exclu l'hypothèse, mais l'a repoussée à une échéance très lointaine : « Ce processus est possible. Il ne doit pas être regardé comme étant particulièrement difficile (…) Mais pour l'instant, nous n'en sommes pas là. » Les Allemands avaient, à l'origine, plaidé pour une réforme des traités accompagnant le chantier de l'« union bancaire », mais un accord est intervenu sur ce dossier sans en passer par la case ré-écriture des traités européens.  

« On se méfie de la tendance qui consiste à vouloir résoudre tous les problèmes par l'institutionnel. Et c'est vrai que c'est un sujet compliqué, d'un point de vue de politique intérieure », reconnaît-on côté français. « Angela Merkel peut en parler librement au Bundestag, mais elle sait bien que la mise en chantier d'un nouveau traité, aujourd'hui, conduirait à un désastre annoncé en France », tranche Thomas Klau, de l'ECFR.

La mésentente règne également entre Paris et Berlin sur les manières de renforcer la coordination des politiques économiques sur le continent. Berlin est revenu à la charge jeudi soir, pour avancer sur des « arrangements contractuels », ces contrats d'un nouveau genre par lesquels un État membre s'engagerait, auprès de ses partenaires européens, à réaliser telle ou telle réforme structurelle. Les bons élèves seraient récompensés par une incitation financière (lire notre article).

« Pas de convergence entre le SPD et le PS »

Paris, qui compte sur le soutien de l'Italien Enrico Letta (centre gauche), serait partant, à condition de préciser le volet « solidarité ». Mais le flou règne sur les manières de financer le dispositif. « Vu les désaccords des uns et des autres, c'est une idée qui risque de rester dans l'air encore longtemps », résume un diplomate européen. Les décisions sur ce sujet particulièrement épineux ont été reportées au conseil européen d'octobre 2014 – autant dire une éternité.  

François Hollande, lui, a choisi de monter au créneau pour défendre une « Europe de la défense », l'autre grand sujet de ce conseil de fin d'année. Mais force est de constater qu'il n'a pas rencontré l'enthousiasme de ses principaux partenaires sur le sujet, dont l'Allemagne (voir les maigres résultats sur le soutien à l'opération en Centrafrique). Tout se passe comme si les divergences franco-allemandes restaient profondes, et la présence du SPD n'y change pas grand-chose. « Est-ce que la présence du SPD va faciliter les discussions pour nous à Bruxelles ? Oui, un peu. Mais on sait que sur le fond, les approches sont différentes », confirme une source française.

« La France ne doit pas fantasmer sur tel ou tel équilibre interne en train d'être modifié à Berlin. De la même façon qu'il ne faut pas rejeter toute la responsabilité, comme certains l'ont fait, sur Angela Merkel, il ne faut pas non plus attendre les sociaux-démocrates comme le Messie », réagit le député socialiste Matthias Fekl, qui connaît bien les dossiers allemands.

Cet appel au réalisme s'explique aussi par un triste constat : le PS et le SPD ont beau être des partis frères, ils ne sont pas habitués à travailler ensemble. Les travaux lancés en 2011 par les deux formations n'ont rien donné (lire notre article de juin 2011). « Il n'y a pas de convergence entre le SPD et le PS, il n'y a pas de travail de fond, de part et d'autre, pour construire un programme commun », juge Thomas Klau.

Pour cet expert, il y a d'ailleurs peu de chance que les positions de l'Allemagne sur l'Europe évoluent dans les mois à venir, notamment parce qu'Angela Merkel a déjà opéré des changements – discrets – ces derniers mois, et que Berlin n'ira pas plus loin. « Ils ont accepté que la commission donne davantage de temps à la France ou l'Espagne pour réduire leurs déficits publics. Ils ont également défendu l'action de la Banque centrale européenne, contre l'avis de la Bundesbank, qui reproche à la BCE de ne pas se concentrer sur la seule lutte contre l'inflation », explique-t-il.

Pour l'élu socialiste Matthias Fekl, plus optimiste, l'exécutif français aurait tout intérêt à appuyer sur deux leviers, pour se dégager de nouvelles marges de manœuvre : « D'un côté, la volonté du SPD de davantage d'intervention publique. De l'autre, la volonté de la chancelière Merkel, qui effectue sans doute son dernier mandat, de conclure de vraies avancées européennes. »

Le chantier de la directive sur les travailleurs détachés, dossier cher au gouvernement français (lire notre article), pourrait servir d'exemple vertueux. « Si nous sommes parvenus à convaincre les Polonais sur certains points clés, c'est aussi parce que l'Allemagne nous soutenait dès le départ », insiste-t-on côté français. « Or, ce soutien n'aurait pas été aussi net, si le SPD n'avait pas imposé, entre-temps, l'instauration d'un salaire minimum. »

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