Le trouble business du propriétaire de l'AS Monaco avec l'agent Jorge Mendes

Par Michel Henry, Agathe Duparc, Michaël Hajdenberg Et Yann Philippin

L'oligarque russe Dmitri Rybolovlev, président de l'AS Monaco, disposait d'un fonds d'investissement qui achetait en secret des parts de joueurs. Certains sont passés par son club, malgré le risque de conflit d'intérêts. Le tout en partenariat avec le super agent portugais Jorge Mendes, qui a encaissé 6,85 millions d'euros grâce à ces opérations douteuses.

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C’est un drôle de mélange des genres. Propriétaire et président de l'AS Monaco depuis 2011, l’oligarque russe Dmitri Rybolovlev dispose en même temps, dans le plus grand secret, d’un fonds d’investissement offshore qui a acheté en toute discrétion des morceaux de joueurs, dont certains évoluant dans son club. Le tout en partenariat avec le super agent portugais Jorge Mendes, qui faisait au même moment la pluie et le beau temps sur les transferts de l’ASM. C’est ce que révèlent les documents Football Leaks, analysés par Mediapart et ses partenaires de l’EIC. Y a-t-il eu conflit d'intérêts ou manquement à l'éthique ? La Fifa et la Ligue de football professionnel (LFP) gagneraient à y jeter un œil.

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L'affaire trouve sa source dans une adresse apparemment anodine glissée à la fin d'un contrat. Le 30 juin 2014, un fonds d’investissement immatriculé à Chypre, Browsefish Limited, achète 30 à 40 % des droits économiques de six joueurs du club portugais de Braga, dont une pépite : Rafa Silva, ailier international portugais aujourd'hui au Benfica Lisbonne. A priori, rien de palpitant là-dedans : à l'époque, la TPO (third party ownership), l’achat de parts de joueurs par un tiers autre que les clubs vendeur et acheteur, était permise, sauf dans certains pays comme la France et le Royaume-Uni (lire notre enquête ici).

Sauf que Browsefish précise que sa véritable adresse est en réalité celle de la société « Rigmora Holding Limited, Le Formentor, 27 avenue princesse Grace, Monaco ». Or, Rigmora n’est autre que le family office de Dmitri Rybolovlev, par le biais duquel il gère une grande partie de son immense fortune. Preuve de leur étroite proximité, Rigmora et Browsefish sont enregistrés dans la ville chypriote de Limassol, à la même adresse : celle du cabinet d’avocats Neocleous & Co, qui gère la galaxie de sociétés offshore de Rybolovlev.

Extrait du contrat de TPO entre le club portugais de Braga et le fonds de TPO Browsefish. Son adresse de contact est celle de Rigmora, la holding chypriote de Rybolovlev © EIC Extrait du contrat de TPO entre le club portugais de Braga et le fonds de TPO Browsefish. Son adresse de contact est celle de Rigmora, la holding chypriote de Rybolovlev © EIC

Si diriger un club tout en possédant des parts de joueur semble difficilement compatible, le conflit d’intérêts s'aggrave quand le footballeur concerné finit par rejoindre Monaco. C'est le cas du milieu brésilien Fabinho, membre de l’écurie de Jorge Mendes, l'un des hommes les plus influents sur la planète foot, et dont Football Leaks a révélé le vaste système de dissimulation fiscale organisé pour le compte de ses clients.

Rien d'étonnant à retrouver le Portugais, agent de José Mourinho et Cristiano Ronaldo, dans ce deal. En 2013, Monaco est devenu son annexe, où il a placé ses joueurs Falcao, Moutinho, James Rodriguez et Ricardo Carvalho. Selon Libération, Monaco a acheté cette année-là à Mendes pour 130 millions d’euros de footballeurs, sur 166 millions dépensés. Certains sont repartis aussi vite l'année suivante, avec parfois une belle culbute, démontrant le talent de Mendes pour valoriser son compte en banque au mépris de toute notion de conflit d'intérêts.

Le milliardaire russe Dmitri Rybolovlev, propriétaire et président de l'AS Monaco © Reuters Le milliardaire russe Dmitri Rybolovlev, propriétaire et président de l'AS Monaco © Reuters

Car il était à la fois agent, parfois copropriétaire de joueurs, et inspirateur en chef de la politique sportive de l'ASM. Le tout avec la bénédiction de son président, novice en matière de foot mais pas manchot du carnet de chèques, depuis qu'il a fait fortune dans les potasses dont il a revendu le principal producteur russe en 2010, pour 6,5 milliards de dollars.

Rybolovlev est apprécié des gazettes pour la chronique judiciaire de son divorce : sept ans de rude bataille, avec au bout un pactole de 605 millions de dollars à payer à son heureuse ex-épouse. Il est également au cœur de démêlés judiciaires avec son ex-fournisseur d’œuvres d’art Yves Bouvier, affaire dans laquelle il est suspecté d’avoir fait confectionner de faux documents par la banque HSBC (lire notre enquête ici).

Selon plusieurs sources, Dmitri Rybolovlev et Mendes sont très proches, le premier qualifiant souvent l’agent portugais de « type extraordinaire ». En juin 2014, pour l'anniversaire de la fille du milliardaire russe, Ekaterina Rybolovleva, qui fêtait ses 25 ans, Mendes faisait partie des invités triés sur le volet. Les festivités avaient pour décor Skorpios, l’île grecque mythique d’Aristote Onassis rachetée quelque temps auparavant par le président de l’AS Monaco pour sa fille aînée. Trois jours d’agapes durant lesquelles il était strictement interdit de photographier les convives, plusieurs ministres du gouvernement chypriote ayant même été invités, dont la femme du président Níkos Anastasiádis. Cristiano Ronaldo, le poulain le plus célèbre de Mendes, était également convié, mais il n’est finalement pas venu.

Toujours en 2014, Dmitri Rybolovlev et Jorge Mendes étaient également à la même table lors du gala de charité de l'Amfar (la fondation américaine pour la recherche contre le sida), où se pressent les stars et puissants de ce monde. Il faut débourser 100 000 euros pour réserver une table à cette soirée très courue, organisée chaque année en marge du festival de Cannes.

Browsefish, le fonds d’investissement secret de Rybolovlev, a été créé le 5 décembre 2013, en plein pendant la lune de miel entre l’agent et le milliardaire. Et il se trouve que Browsefish travaille énormément avec Gestifute, la société de Jorge Mendes. À première vue, Rybolovev semble avoir conclu un arrangement avec l’agent : je me fournis en joueurs chez toi, et tu m’associes en échange dans ton commerce de morceaux de joueurs (la fameuse TPO).

Sauf que les affaires se font à sens unique, selon un audit confidentiel de Gestifute figurant dans les Football Leaks (notre document ci-dessous). Entre janvier 2014 et juin 2015, les ventes de parts de joueurs au fonds de Rybolovlev ont représenté 87 % de l’activité de TPO de Gestifute, et ont généré 6,85 millions d’euros de plus-value pour la société de Mendes ! Laquelle réalise des marges hallucinantes sur ces opérations. Un footballeur (non identifié dans l’audit) a été acheté 150 000 euros par Gestifute et revendu 2,88 millions à Browsefish, soit dix-neuf fois plus cher.

Extrait de l'audit confidentiel de Gestifute mené par le cabinet PriceWaterhouseCoopers. On voit que la société de Jorge Mendes a vendu le "Joueur 11" au fonds de Rybolovlev dix-neuf fois plus cher que son prix d'achat. © EIC Extrait de l'audit confidentiel de Gestifute mené par le cabinet PriceWaterhouseCoopers. On voit que la société de Jorge Mendes a vendu le "Joueur 11" au fonds de Rybolovlev dix-neuf fois plus cher que son prix d'achat. © EIC

À ce niveau, on peut se demander si ce business de TPO n’est pas un moyen pour le propriétaire de l’AS Monaco de verser des commissions déguisées à son agent préféré. Contactés par Mediapart, Rybolovlev et Mendes n’ont pas donné suite.

Certains deals sont particulièrement troubles. Dont celui de Fabinho, à l'époque joueur de seconde zone de l’écurie Mendes. Le 2 janvier 2014, Browsefish acquiert 48,5 % du joueur, c’est-à-dire la moitié des 97 % que l'agent avait achetés au club portugais de Rio Ave pour 1 million d’euros. Rybolovlev a payé 2,325 millions, soit quatre fois plus cher que ce qu’avait déboursé Mendes deux ans plus tôt. Un bon bénéfice pour l’agent, même si Browsefish obtient au passage, compris dans la somme, une part de deux autres joueurs moins prestigieux (Nabil Ghilas et Vitor Emanuel Cruz da Silva).

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Douze journaux européens regroupés au sein du nouveau réseau de médias European Investigative Collaborations (EIC), dont Mediapart est l’un des membres fondateurs, révèlent à partir du vendredi 2 décembre l’opération Football Leaks, la plus grande fuite de l’histoire du sport.

Obtenus par l’hebdomadaire allemand Der Spiegel et analysés par tous les journaux membres de l’EIC, 18,6 millions de documents – soit un volume de 1 900 gigaoctets – offrent une plongée spectaculaire dans les secrets de l’industrie du football. Fraude et évasion fiscales, réseaux de prostitution, connexions mafieuses, exploitation de joueurs mineurs… Football Leaks documente de manière inédite la face noire du sport le plus populaire d’Europe.

Soixante journalistes, associés à huit informaticiens qui ont développé des logiciels spéciaux pour l’opération, ont enquêté pendant plus de six mois. Les publications d’intérêt public de Football Leaks, qui reposent sur des documents authentiques et de nombreux témoignages, s’étaleront de façon simultanée pendant trois semaines.

Outre Mediapart, le projet Football Leaks rassemble Der Spiegel (Allemagne), The Sunday Times (Royaume-Uni), Expresso (Portugal), El Mundo (Espagne), L’Espresso (Italie), Le Soir (Belgique), NRC Handelsblad (Pays-Bas), Politiken (Danemark), Falter (Autriche), Newsweek Serbia (Serbie) et The Black Sea, un média en ligne créé par le Centre roumain pour le journalisme d’investigation, qui couvre l’Europe de l’Est et l’Asie centrale.