Le honteux soutien de la France à Christine Lagarde

Par

Christine Lagarde a déposé sa candidature pour un deuxième mandat à la tête du FMI, sachant que sa reconduction serait sa meilleure protection contre les avancées de la justice dans l'affaire Tapie. Elle a aussitôt reçu le soutien du gouvernement. Au mépris des règles de l'État de droit.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Comme une mécanique bien réglée, l’actuelle directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), Christine Lagarde, avait à peine annoncé, ce vendredi 22 janvier, qu’elle était candidate à sa propre succession et qu’elle briguait un second mandat à la tête de l’institution financière, qu’elle a aussitôt reçu l’appui du gouvernement français. Sans la moindre allusion, sans même la moindre mention du scandale Tapie dans lequel elle a joué un rôle important qui va lui valoir d’être renvoyée devant la Cour de justice de la République (CJR) pour son « incurie », le ministère des affaires étrangères, Laurent Fabius, a aussitôt chanté ses louanges et confirmé qu’elle aurait le plein soutien des autorités françaises.

De cette descente aux enfers des dirigeants socialistes, qui conduisent sur tous les plans une politique de plus en plus détestable, allant même jusqu’à piocher, avec la déchéance de nationalité, dans l’arsenal des dispositions antirépublicaines qui n’étaient jusque-là défendues en France que par l’extrême droite xénophobe, on est certes depuis quelque temps accoutumé. Mais tout de même ! Voir le pouvoir socialiste apporter son soutien une nouvelle fois à une personnalité qui est sévèrement mise en cause par la justice à cause de faits graves, au cœur de l'un des plus importants scandales de ces dernières décennies, n’en suscite pas moins un nouvel effet de sidération : comment un tel soutien, qui vise forcément à intimider la justice et à l’entraver, est-il concevable ? Comment une telle violation des règles éthiques les plus élémentaires est-elle possible ? À l’évidence, cela dépasse l’entendement. Et cela nourrira naturellement la colère contre les élites, trop souvent réputées au-dessus des lois, qui profitent perpétuellement d'une insupportable impunité, à cause de laquelle prospère le populisme radical.

Ce soutien de la France est d’autant plus ahurissant qu’il contrevient au scénario qui était jusque-là imaginé. Comme le mandat de Christine Lagarde arrive à échéance au prochain mois d’août, on faisait l’hypothèse que la France la laisserait l'achever, et qu’elle ne serait renvoyée devant la CJR qu’ultérieurement, sans doute à l’automne prochain. En somme, la France disposait d’une porte de sortie élégante, sans brusquer les choses.

Mais ce n’est donc pas ainsi que les choses se sont passées. Comme les candidatures pour le poste de directeur général du FMI peuvent être déposées entre le 21 janvier et le 10 février, Christine Lagarde est sortie de sa boîte tout de suite. « Oui, je suis candidate pour un deuxième mandat », a-t-elle annoncé sur France 2, au lendemain de l'ouverture du processus de désignation par l'institution financière.

Mais elle n’a pris de court personne. Visiblement, tout avait été secrètement mis au point les jours précédents. Car de Davos, le « QG » planétaire des milliardaires et de la haute finance où les ministres socialistes français jouent des coudes pour se faire remarquer, Laurent Fabius a aussitôt fait savoir que la France donnait sa bénédiction à cette candidature, à la faveur d’un entretien à BFM Business. « Je veux vous confirmer que notre candidate pour le FMI est bien Christine Lagarde. Elle a fait un excellent travail et nous serons très heureux si elle est renouvelée », a dit sans la moindre gêne le ministre socialiste des affaires étrangères, à l'occasion d'un entretien qui peut être visionné ici. Un peu plus tôt, Manuel Valls avait lui-même assuré faire « la plus grande confiance » à Christine Lagarde.

On devine les arguments boiteux qui seront avancés pour justifier cet accommodement : l’usage veut que la direction de la Banque mondiale revienne à un Américain, et celle du FMI à un Européen, et le plus souvent à un Français ; alors la France ne va tout de même pas perdre la direction d’une institution financière aussi prestigieuse et influente que le FMI pour une sombre et grotesque histoire d’arbitrage, n’est-ce pas ?

Et c’est ainsi que dans un beau concert d’unanimité, beaucoup de pays, sachant sans doute à l’avance que le pouvoir socialiste français et Christine Lagarde avaient trouvé cet arrangement, n’ont pas cherché la petite bête. Juste avant la France, ou juste après, on a donc assisté à de stupéfiantes salves d’applaudissements en faveur de Christine Lagarde.

« Je serais ravi de soutenir Lagarde pour un nouveau mandat à la tête du FMI. C'est une dirigeante remarquable », a ainsi déclaré George Osborne, le ministre des finances britannique. Son homologue allemand Wolfgang Schäuble a fait de même, jugeant que la dirigeante avait été « une gestionnaire de crise prudente et couronnée de succès à un moment difficile ». Représentant le premier actionnaire du FMI, le secrétaire américain au Trésor Jacob Lew a, de son côté, dit espérer « pouvoir continuer à travailler » avec elle.

En apparence, le pouvoir socialiste a donc bien réussi son coup. Aussi graves que soient les griefs pesant sur Christine Lagarde, ils sont parvenus à l’installer sur la rampe de lancement, pour obtenir un deuxième mandat.

Car tout est là : ce sont effectivement des griefs très graves qui pèsent sur Christine Lagarde. Pour en prendre la mesure, il suffit de se reporter à notre dernière enquête : Tapie: la justice reproche à Christine Lagarde son incurie. Dans cette enquête, nous révélions l’arrêt de renvoi devant la Cour de justice de la République. Pour mémoire, revoici cet arrêt de renvoi auquel presque aucun média n’a fait écho, l’AFP ne jugeant pas même utile d’y consacrer une dépêche :

L'ordonnance de renvoi de Christine Lagarde by Laurent MAUDUIT

L'arrêt de renvoi de Chrsitine Lagarde devant la CJR

Il suffit de lire ce document pour découvrir, page après page, la gravité des faits que la justice impute à Christine Lagarde. La commission d'instruction de la CJR y taille en pièces les explications de la patronne du FMI dans l'affaire Tapie, qu'elle juge « affligeantes ». Et elle fait notamment ce constat : « Le comportement de Mme Lagarde ne procède pas seulement d'une incurie mais aussi d'une conjonction de fautes qui, par leur nature, leur nombre et leur gravité, dépassent le niveau d'une simple négligence », estiment les magistrats.

Le cynisme des dirigeants socialistes est d’autant plus spectaculaire que l’histoire bégaie. Sachant qu’elle risquait d’être rattrapée par la justice, c’est précisément pour cette raison que Christine Lagarde avait choisi, le 25 mai 2011, de déposer sa première candidature pour devenir directrice générale du FMI – ce jour-là, comme le montre la vidéo ci-dessous, Mediapart l’avait d’ailleurs interpellée sur le sujet lors de sa conférence de presse.


Lagarde announces candidature to head IMF... par Mediapart Mediapart interpelle Christine Lagarde

Et par la suite, Christine Lagarde a toujours joué de sa position de directrice générale du FMI pour essayer de se protéger des avancées de la justice. Et les dirigeants socialistes lui ont constamment apporté leur concours. On se souvient ainsi que la veille du jour où Christine Lagarde a été entendue la première fois par la commission d’instruction de la CJR, le ministre socialiste des finances de l’époque, Pierre Moscovici, avait fait une déclaration au Monde pour dire que, quoi qu’il arrive, la France lui garderait son soutien. Ce qui était évidemment une forme de pression sur les magistrats, pour les inciter à ne pas mettre en examen Christine Lagarde, ce qu’ils n’ont d’ailleurs pas osé faire dans un premier temps, la plaçant seulement sous le statut de témoin assisté.

Et voilà donc que, comme dans une sinistre comédie, l’histoire recommence. Sachant que les griefs qui pèsent sur elle sont lourds, Christine Lagarde annonce de nouveau sa candidature, car elle sait que sa reconduction serait sa meilleure protection contre la justice. Et voilà que le pouvoir socialiste se prête au jeu, cherchant à faire une nouvelle fois entrave aux avancées de la justice.

Au mépris des règles les plus élémentaires de l’État de droit. Au mépris de l’éthique. Au mépris de la démocratie…

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale