Ukraine: le comédien Zelenski remporte haut la main la présidentielle

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Volodymyr Zelenski a remporté l’élection présidentielle dimanche 21 avril, avec un score écrasant de 73 % des voix. Novice en politique, il a fait campagne sans programme, dans une Ukraine lassée par le système oligarchique maintenu par le président sortant, Petro Porochenko.

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L’arrivée de l’humoriste Volodymyr Zelenski en tête du premier tour, avec une avance de 15 points sur le président sortant, avait déjà surpris tout le monde. Le deuxième tour, dimanche 21 avril, a définitivement secoué le paysage politique ukrainien : Zelenski a recueilli plus de 73 % des suffrages, bénéficiant d’un report maximal des voix des autres candidats du premier tour. Il n’y a jamais eu autant d’écart en Ukraine entre deux candidats à la fonction suprême.

Ce résultat écrasant, avec 62 % de participation, est lourd d’enseignements. Il montre l’extrême lassitude de l’électorat face à un président qui n’a pas su trouver de solution au conflit dans l’est du pays (plus de 12 000 morts depuis 2014), et qui a très vite tourné le dos aux réformes portées par le soulèvement du Maïdan à l’hiver 2013-2014.

Richissime, Petro Porochenko n’a pas mis fin au système oligarchique qui gouverne l’Ukraine depuis son indépendance, et la corruption ainsi que les intérêts des différents clans ont très vite repris leurs droits. Le résultat du scrutin montre également que le credo nationaliste du président, arc-bouté sur la défense de l’ukrainien dans un pays bilingue, a fini par agacer.

Cinq ans après le Maïdan, ce score sans appel pour un comédien sans expérience politique et sans programme dit aussi le niveau de défiance de l’électorat ukrainien vis-à-vis de sa classe politique et à quel point le « dégagisme » s’est emparé de l’Ukraine, dans des proportions encore plus grandes qu’ailleurs.

Zelenski avait d’ailleurs bien saisi cette lassitude : « Je ne suis pas votre opposant. Je suis le verdict que les Ukrainiens font de votre mandat ! » avait-il lancé à son adversaire vendredi soir pendant le débat qui se tenait dans le stade olympique de Kiev.

Volodymyr Zelenski à l'annonce des premiers résultats, dimanche 21 avril 2019. © Reuters Volodymyr Zelenski à l'annonce des premiers résultats, dimanche 21 avril 2019. © Reuters

Ce résultat place toutefois beaucoup d’attentes sur le nouveau président. Au vu de ce qu’il a distillé dans sa campagne, tout au long de laquelle il a évité un positionnement politique clair et a fui les débats – à l’exception de celui de l’entre-deux-tours –, Zelenski risque de décevoir, tant sa vision pour le pays paraît floue pour l’instant.

La fin du conflit dans le Donbass dépend par ailleurs de l’attitude de Moscou, les résistances à la lutte contre la corruption sont grandes, et les jeux d’influence des différents camps oligarchiques ne vont pas disparaître du jour au lendemain. À cet égard, Zelenski n’est pas indépendant du système : il est soutenu par Igor Kolomoïski, oligarque et ennemi personnel de Porochenko, qui a très largement contribué à sa campagne à travers la diffusion de ses spectacles sur sa chaîne de télévision.

« La déception sera presque inévitable, estime, à Kiev, le politologue Dmytro Ostrouchko. Ce serait surprenant qu’il n’y en ait pas. Près du quart de l’électorat a voté pour Porochenko, et l’électorat de Zelenski n’est composé que d’environ 30 % des voix : le reste de ceux qui ont voté Zelenski au deuxième tour sont ceux qui ont voté contre les élites, contre l’establishment : c’est la manifestation d’un mécontentement profond de la part de la population face au comportement de notre président sortant. Cela ne veut pas dire qu’ils espèrent que Zelenski va tout changer. »

Zelenski est surtout apparu pour les électeurs ukrainiens comme quelqu’un de léger, de sympathique, de proche des gens, comme le raconte le reportage de notre correspondant à Kiev. Sa spontanéité et son charisme l’ont emporté sur le côté à la fois sérieux et velléitaire de Porochenko, malgré toutes les réussites de ce dernier en termes de rapprochement avec l’Union européenne, comme la libéralisation des visas UE pour les citoyens ukrainiens.

Ce résultat sans appel en dit long sur la volonté de changement de la part des Ukrainiens, mais aussi, d’une certaine manière, sur la qualité de la démocratie du pays : contrairement à la plupart des pays postsoviétiques, l’alternance est possible en Ukraine, et on a assisté dimanche à une transition pacifique, et à une nouvelle tentative de sortie du système oligarchique.

De ce point de vue, cinq ans après le soulèvement du Maïdan – lui-même une réplique, plus forte, de la Révolution orange de 2004 –, le pays poursuit son chemin, loin des dictatures et des modèles autocratiques toujours en place dans plusieurs États de l’ex-URSS. « Je dis à tous les pays postsoviétiques : regardez-nous. Tout est possible », a d’ailleurs déclaré Volodymyr Zlenski dimanche soir à l’annonce des premiers résultats.

La victoire de Zelenski est d’autant plus écrasante qu’elle n’est pas clivée géographiquement, comme souvent l’Ukraine a pu l’être dans des élections passées. L’humoriste arrive en tête dans tous les Oblasts (régions) du pays, sauf dans celui de Lviv, dans l’ouest, traditionnellement plus nationaliste, et dans la circonscription des Ukrainiens de l’étranger, où Porochenko obtient respectivement à 64 % et à 54 % des suffrages.

Zelenski recueille plus de 60 % des voix dans la capitale, et remporte son meilleur score dans l’est, dans la région de Lougansk (dont une partie est en territoire séparatiste).

La géographie des résultats. En violet: Porochenko en tête ; Zelenski en tête. © Ukraïnska Pravda La géographie des résultats. En violet: Porochenko en tête ; Zelenski en tête. © Ukraïnska Pravda

« C’est un consensus comme nous n’avons jamais eu en Ukraine, souligne le député Sergueï Lechtchenko, qui a conseillé Zelenski pendant la campagne. Après la révolution du Maïdan, c’est une révolution électorale. C’est un mandat fort pour reprendre les réformes anticorruption et mettre fin au népotisme, mais aussi avancer sur d’autres sujets. Je travaille, pour ma part, sur l’égalité des genres. »

Dimanche soir, Zelenski a promis qu’il allait poursuivre le processus de paix de Minsk qui stagne depuis trois ans. « Nous irons jusqu’au bout pour avoir le cessez-le-feu (…). La chose la plus importante est de voir revenir nos citoyens vivants… J’ai en tête le retour de tous nos prisonniers, tous les prisonniers de guerre », a-t-il déclaré.

Reste à savoir de qui Zelenski va s’entourer. Des parlementaires et des experts auparavant proches de Porochenko, comme le député réformiste Sergueï Lechtchenko ou l’ancien ministre des finances Oleksandr Danyliouk, s’étaient rapprochés de lui pendant la campagne électorale. Nul doute que les manœuvres vont aller bon train dans les prochaines semaines. La volonté de changement affichée dépendra, aussi, de la composition du futur exécutif.

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