En Algérie, le pouvoir brandit la carotte de la fin de l’état d’urgence

Le pouvoir algérien tente de noyer la contestation avec un plan estimé à 11,6 milliards d'euros, et l'annonce de la fin de l'état d'urgence, en vigueur depuis 1992. En pure perte, selon des syndicalistes et analystes.

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En Algérie, le pouvoir sait aussi manier la carotte. Mardi, la présidence algérienne a annoncé la levée prochaine de l'état d'urgence instauré en février 1992. «Ce projet d'ordonnance entrera en vigueur dès sa publication imminente au Journal officiel», affirme un communiqué publié à l'issue d'un Conseil des ministres. Le communiqué ne donne en revanche ni date ni détails sur le contenu du décret. Le 2 février, un groupe de 21 députés avait déposé auprès du bureau de l'Assemblée une proposition de loi pour la levée de l'état d'urgence. Imposé au lendemain de la victoire il y a dix-neuf ans maintenant, l'état d'urgence était l'un des grands symboles sur lequel se focalisait l'opposition algérienne. Pourtant, aujourd'hui, c'est le scepticisme qui prédomine au sein de la Coordination nationale pour la démocratie et le changement (CNCD), représentée dans les principales villes d'Algérie.

«Qu'est-ce que ça va changer ? s'interroge Rachid Malaoui, président du syndicat autonome Snapap, en pointe dans les nombreuses luttes qui se succèdent en Algérie depuis 2008. Les marches vont continuer d'être interdites, comme les meetings. En Algérie, ce n'est pas la loi qui compte, ce sont les hommes et le pouvoir, qui agissent comme bon leur semble. Cette annonce n'est rien de plus qu'un recul tactique. Et puis, rappelez-vous : en Tunisie, il n'y avait pas d'état d'urgence, ça ne les a pas empêchés de réprimer comme on sait. L'Algérie, c'est un copié-collé de la stratégie des derniers jours de Ben Ali, les moyens en plus.»

L'annonce de la levée de l'état d'urgence semble s'inscrire dans une stratégie de la présidence algérienne de concéder quelques avancées aux manifestants pour éviter une généralisation de la contestation à l'ensemble des secteurs d'activité. Depuis le 5 janvier, au lendemain des émeutes qui avaient secoué le pays, la présidence a multiplié les différentes annonces concernant de nouvelles mesures sociales, qui constitueraient à terme un plan global estimé à 11,6 milliards d'euros. Des fonds débloqués du jour au lendemain, majoritairement en faveur des jeunes, comme la facilitation de l'accès au logement et à l'emploi (en accordant des prêts à des taux préférentiels), et la réévaluation du contrat d'insertion pour les jeunes diplômés (CID), qui passera de 12.000 dinars (120 euros) mensuels à au moins 15.000 dinars (150 euros), l'équivalent du salaire national minimum garanti (SNMG). «Le pouvoir saupoudre la rente pétrolière algérienne pour espérer calmer la grogne sociale et les jeunes, juge le politologue algérien Rachid Tlemcani, qui enseigne à l'université d'Alger. Mais je doute que cela marche. Le mouvement, même s'il est très mal relayé dans les médias, est trop large maintenant pour qu'il s'éteigne après quelques mesures mal coordonnées.»

Dans l'ombre des révolutions tunisienne et égyptienne, du chaos libyen, des luttes au Yémen ou à Bahreïn, des grèves se sont peu à peu mises en place dans les 48 wilayas (préfectures) d'Algérie, qui gagnent en intensité depuis la marche du 12 février. Ce n'est pas encore la grève générale, mais beaucoup de secteurs sont touchés : ce sont les employés communaux, qui ont marché mardi à Bejaïa; les infirmiers algériens, qui ont cessé le travail cette semaine; les greffiers qui paralysent l'appareil judiciaire depuis ce lundi; les étudiants, matraqués par la police à Oran ou Alger, et qui manifestent en masse; les chômeurs; qui ont aussi marché cette semaine à Constantine, Annaba, Alger...

«Une lutte des classes»

À l'échelon national pourtant, l'alchimie des luttes tarde à se faire. En cause : la dichotomie politique entre les partisans du départ de Bouteflika, et ceux qui estiment que cela ne suffira pas. Mardi, le désaccord a trouvé son expression politique, avec la scission de la coordination nationale. Les partis, comme le RCD de Saïd Sadi, iront désormais de leur côté, et la société civile, de l'autre.

«Dans la coordination, il y avait ceux qui souhaitaient le départ de Bouteflika. Ça, ce sont les partis, explique le politologue Rachid Tlemcani. Et il y a ceux pour lesquels ce n'est pas suffisant, qui demandent la chute du système algérien, de ce président mais aussi de ceux à qui il sert de paravent, le Département renseignement sécurité, c'est-à-dire la police politique, la sécurité militaire. Ça, ce sont les associations, les syndicats, des personnalités engagées à titre individuel, des avocats... Pourquoi cette dichotomie ? Parce qu'il y a aujourd'hui un scénario tout à fait probable: les élites, les partis comme le RCD, qui ont joué un temps le jeu du pouvoir avant de passer dans l'opposition, espèrent maintenant récupérer le rôle que tient Bouteflika, et assurer la transition politique. Derrière, il y a la société civile, les grévistes, qui ne veulent pas de ce scénario, de ce simple changement de façade. En fait, c'est vraiment une lutte des classes qui est en train de se jouer en Algérie.» Une analyse formellement démentie par le RCD, qui «n'a jamais voulu imposer ses vues ni dominer la coordination», comme le député Rafik Hassani l'expliquait à Mediapart vendredi dernier, la veille de la marche du 19 février à Alger.

En face, que se passe-t-il ? Contrairement à l'analyse que l'on pouvait faire à l'automne 2010, quand sa maladie revenait au centre des toutes les conversations, le président Bouteflika est bien présent sur le devant de la scène, et il préside de nouveau les conseils de ministres. Combien de temps tiendra-t-il ? Les grévistes finiront-ils par le convaincre de passer la main ? Des rumeurs insistantes, relayées par plusieurs quotidiens algériens, font état d'une démission avant la fin de son mandat, en 2014. Mais pour quelle solution de transition? Autant de questions importantes pour l'avenir du mouvement social général qui a embrasé le monde arabe depuis la fin 2010. Car avec sa rente pétrolière annuelle de 80 milliards de dollars et son potentiel économique, l'Algérie demeure le chaînon manquant qui pourrait faire basculer le Maghreb dans une nouvelle ère.

Pierre Puchot

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