La révolte étudiante qui fait vaciller le gouvernement indien

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La sédition, un concept britannique d’un autre âge

Tout est ensuite allé très vite. Un ancien professeur et plusieurs étudiants ont été arrêtés, dont Kanhaiya Kumar, leader du Jawaharlal Nehru University Students' Union (JNUSU), syndicat étudiant majoritaire à la JNU. Ce dernier a été placé en garde en vue, puis en détention provisoire pour une durée de trois semaines. Au moment de sa comparution devant les juges, des heurts ont eu lieu au tribunal, des avocats qui se révéleront être proches du gouvernement Modi s’étant jetés sur lui ainsi que sur les journalistes présents pour les frapper, sous le regard impassible de la police. « Nous continuerons à attaquer les anti-patriotes, quoi qu'il arrive. Nous ne tolérerons aucune insulte à notre mère patrie », ont fait savoir ces derniers en manifestant à leur tour dans les rues de Delhi, quelques jours plus tard. Bien qu’il ait participé au rassemblement du 9 février, Kanhaiya Kumar n’a pas proféré de slogans anti-indiens, assure son entourage. Il est néanmoins poursuivi pour sédition, un délit inscrit en 1860 dans le code pénal par un occupant anglais dont l’héritage juridique reste encore aujourd’hui à la source de bien des problèmes en Inde. Le mahatma Gandhi disait du 124-A qu’il était « l’article roi du code pénal pour qui veut s’en prendre à la liberté des citoyens ».

Au temps du Raj britannique, la sédition était entendue comme un « soulèvement concerté et préparé contre l’autorité établie » et elle était considérée comme « un crime contre la sûreté de l’État », rappelle le dictionnaire Larousse. En 2016, elle reste passible de la perpétuité en Inde et conduit à la peine capitale dans des pays tels que l’Arabie saoudite, l’Iran, la Malaisie, l’Ouzbékistan, le Soudan ou la Turquie. D'après les défenseurs des droits de l'homme, les nationalistes hindous veulent détourner une loi remontant à l'époque coloniale dans le but de museler toute contestation. Il est vrai que la police s’est montrée pleine de zèle dans cette affaire et que le gouvernement Modi a bien du mal à justifier les poursuites engagées contre Kanhaiya Kumar. La plus grosse bourde a été commise par le ministre de l’intérieur, Rajnath Singh. Celui-ci a prétendu que les étudiants de la JNU étaient soutenus par le Pakistanais Hafiz Saeed, fondateur de Lashkar-e-Taiba. « Voilà la vérité qui doit être portée à la connaissance de la nation », a-t-il déclaré. Sauf que la “vérité” en question reposait sur un tweet de revendication dudit Saeed qui s'est révélé être un faux. Le ministre ne s’est même pas excusé.

Depuis, la seule parade gouvernementale à toute cette agitation a été d'ordonner à toutes les universités de faire flotter le drapeau indien sur leur campus, tandis que Narendra Modi reste silencieux, comme toujours lorsque le pays qu’il dirige est en proie à des tensions politiques ou communautaires. Ses partisans, en revanche, ne se privent pas de jeter de l’huile sur le feu. Pour la chroniqueuse Tavleen Singh, que les militants communistes considèrent parmi les journalistes indiens comme « la plus ardente supportrice » de l’actuel premier ministre, le rendez-vous du 9 février fleurait bon « le djihad » et l’hommage rendu à Afzal Guru n’était qu’une excuse pour lancer un défi « à la sécurité nationale ». L’arrestation de Kanhaiya Kumar a au moins le mérite, dit-elle, de « faire sortir du bois » tous les « gauchistes » qui osent mettre sur le même plan – alors qu’ils n’ont selon elle rien de comparable – l’islamisme radical qui ne rêve que de « la destruction de l’Inde » et l’Hindutva, l’idéologie hindoue dont se réclament le Corps des volontaires nationaux (Rashtriya Swayamsevak Sangh, RSS) et sa vitrine politique, le BJP de Narendra Modi.

« Nous n’avons pas besoin que le RSS nous délivre un certificat de patriotisme », explique Kanhaiya Kumar dans un texte qui a été diffusé au lendemain de son interpellation. « Nous appartenons à ce pays et nous aimons cette terre (...), nous ne tolérerons pas que quiconque s’en prenne à la Constitution, extrémistes hindous ou autres. » Celui par qui la révolte étudiante a éclaté ajoute que le Conseil de tous les étudiants de l’Inde (Akhil Bharatiya Vidyarthi Parishad, ABVP), syndicat étudiant de droite rattaché au RSS, orchestre « une campagne honteuse et affligeante ». « Je le mets au défi de venir débattre avec nous des questions fondamentales qui se posent à l’Inde », écrit Kanhaiya Kumar. Les militants du RSS, poursuit-il, ont aidé en leur temps les Britanniques « à combattre les partisans de l’Indépendance », ils ont « un problème » avec ceux qui défendent les valeurs démocratiques. « Qui était Afzal Guru ? Qui sont ces gens qui en arrivent à un point tel qu’ils souhaitent se faire exploser dans des attentats ? Si ces questions ne sont pas soulevées à l’université, alors l’université ne sert à rien », termine Kanhaiya Kumar, en précisant à toutes fins utiles que son syndicat est « contre la violence et contre le terrorisme ».

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