En Espagne, le mouvement social donne des raisons d'espérer

Par

Des dizaines de milliers de personnes ont manifesté samedi à Madrid contre l'austérité. L'Espagne d'aujourd'hui exécute un grand écart difficile à tenir : bloquée sur le plan institutionnel, avec une droite réactionnaire au pouvoir, mais bouillonnante dans les mouvements et dans les marges.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Madrid a renoué samedi avec les mobilisations des grands jours, de l'ampleur de celles qui avaient paralysé le pays en 2011 et 2012. Des dizaines de milliers de manifestants ont dénoncé les politiques d'austérité menées par le gouvernement de Mariano Rajoy (parti populaire, droite), et réclamé des solutions pour les six millions de chômeurs espagnols. « Moins de corruption, plus d'éducation », « Sauvons les personnes, pas les banques », « Non au paiement de la dette » ou encore « Ma fille serait venue, mais elle a émigré », sont certains des slogans vus dans les rues de la capitale.

La mobilisation marquait l'aboutissement des six « marches de la dignité » parties, depuis près d'un mois pour certaines, de Catalogne, d'Andalousie ou d'Estrémadure. Elle s'est terminée par de violents incidents dans la soirée, qui ont fait au moins 101 blessés (67 policiers, 34 manifestants, selon les sources officielles). Avec ce défilé monstre du « 22-M » (pour 22 mars), ceux qui répètent depuis des mois que les mouvements « indignés » surgis en 2011 n'ont « rien donné » trouveront sans doute matière à réfléchir.

Tout se passe comme si, sous l'effet de la crise, l'Espagne de 2014 dessinait un grand écart – dont on se demande jusqu'à quand elle pourra le tenir : bloquée sur le plan institutionnel, ultra-dominée par le parti populaire (au pouvoir à Madrid et dans la majorité des régions du pays), mais bouillonnante dans ses mouvements et ses marges, où se fabrique un peu de cette « micropolitique » qu'appelait de ses vœux, en 2011, le Belge David Vercauteren.

Une des artères de Madrid, samedi 22 mars © Reuters. Une des artères de Madrid, samedi 22 mars © Reuters.
Si l'on s'en tient aux grands titres de la presse, le paysage espagnol est sinistre. Les deux principaux chantiers législatifs, poussés par le PP, ont de quoi déprimer. L'un propose de supprimer le droit à l'avortement et vient de passer une étape décisive en février, pour une adoption possible à la sortie de l'été. Moins médiatisé en France, le projet de « loi de sécurité citoyenne » vise, lui, à limiter le droit à manifester.

Ce texte prévoit une batterie d'amendes significatives, à l'encontre de ceux qui « disposeraient des éléments qui empêcheraient la libre-circulation des véhicules et des personnes », ou encore qui « filmeraient ou diffuseraient des images de policiers qui menaceraient leur sécurité ». Qu'importent les réactions de la communauté internationale ou l'opposition de la gauche, les deux textes devraient aboutir dans l'année.

Toujours sur le plan institutionnel, le pays connaît un vide politique vertigineux. Les socialistes du PSOE, dans l'opposition, sont favoris des élections européennes de mai, mais continuent de payer les frais de leur politique d'austérité des dernières années Zapatero. Au pouvoir, le PP, déstabilisé par une avalanche d'affaires politico-financières (par exemple ici, avec le scandale Barcenas), joue avec le feu en combinant sa politique de rigueur, à des lois de régression sociale. Les deux partis qui ont assumé la transition politique, dans les années 80, sont à bout de souffle.

Mais leur déconfiture ne s'accompagne pas d'un renouveau de l'offre politique. Les deux collectifs qui devraient profiter de la situation, lors du scrutin de mai, ne sont pas exactement de nouveaux venus : les écolo-communistes de Izquierda Unida (IU), qui pourraient tripler leur score par rapport au scrutin de 2009, et les centristes d'UPyD emmené par l'ex-socialiste Rosa Diez. Le parti X, lancé par une frange des « indignés » de 2011, n'a pas décollé. Les performances de la jeune formation verte Equo restent confidentielles. Il faudra suivre ce que donne l'initiative « Podemos » (« Nous pouvons »), qui veut mettre sur pied des primaires citoyennes, pour fédérer les candidatures de gauche, et « transformer l'indignation en changement politique ».

Mais l'essentiel, en Espagne, se passe ailleurs. Sur les places, dans les quartiers, dans les rues, dans la droite ligne de l'occupation de la place Puerta del Sol en 2011. Si l'épisode des grèves générales massives de 2012 est une affaire classée, d'autres formes de protester se sont imposées.

Les « marées », ces plateformes de mobilisation thématiques contre la politique d'austérité, organisées selon des règles de démocratie directe, mêlant associations de quartier et relais syndicaux, continuent de s'étendre. Et certaines gagnent des batailles – un événement plutôt rare, ces jours-ci en Europe, pour un mouvement social… Après 14 mois de mobilisation, les professionnels de santé de la région de Madrid (la « marée blanche ») ont obtenu le retrait d'un vaste projet de privatisation d'une partie des hôpitaux publics (lire ici).

Plus réjouissant encore, à l'échelle du pays tout entier, la « PAH » continue d'engranger les victoires sur le front du logement. Cette association d'aide aux victimes de prêts hypothécaires, formée peu après l'explosion de la bulle immobilière, fédère les luttes locales, aux quatre coins de l'Espagne, contre les expulsions des ménages piégés par la crise, et connaît un succès impressionnant (lire notre reportage publié en 2012 sur une mobilisation anti-expulsion). Le collectif tente d'en finir avec cette contradiction écœurante : les expulsions se poursuivent à un rythme soutenu (plus de 35 000 familles endettées ont perdu leur logement sur les seuls six premiers mois de 2013), alors que l'Espagne est le pays d'Europe qui compte le plus grand nombre de logements vides (pas moins de 3,4 millions). À la tête de la PAH, la Catalane Ada Colau est devenue l'une des figures de cette ébullition espagnole, qui refuse de se résigner, face au blocage des partis politiques installés. Son slogan – « Si se puede » (C'est possible) – a été repris par la plupart des mouvements.

Au-delà de ces succès assez spectaculaires, des signes plus discrets confirment un dynamisme qui tranche avec une certaine résignation française. À l'ombre de la crise des géants de la presse papier (lire notre enquête sur le groupe Prisa qui publie El País), de nouveaux médias se créent – La Marea, un mensuel organisé sous forme de coopérative et financé par les abonnements de ses lecteurs, le site d'enquête indépendant InfoLibre (partenaire de Mediapart, et dont on peut retrouver des articles traduits en français ici) ou encore celui d'El Diario. Ce dernier publie également de très stimulants trimestriels thématiques vendus en kiosque, au croisement de l'investigation et de la sociologie politique, sans équivalent en France (on pense à ce numéro entièrement consacré à disséquer les courriers électroniques de l'ex-patron de la banque Caja Madrid, révélateurs saisissants de l'imbrication des intérêts politiques et financiers en Espagne, qui constitue l'un des méfaits à l'origine de la crise).

En parallèle, de nouveaux concepts intellectuels circulent, pour s'attaquer au legs du franquisme dans la démocratie espagnole d'aujourd'hui. Comme celui de « culture de transition » (« la CT »), qui irrigue nombre de textes, publications et mouvements des derniers mois, en référence, précisément, à cette culture politique officielle, née de la transition vers la démocratie, au début des années 80, et dont l'Espagne devrait pour de bon se défaire, si elle prétend à sortir de la crise en cours. C'est un signe, parmi d'autres, de la porosité entre mouvements sociaux et milieux intellectuels.

Autre manière de revisiter les ratés de la jeune démocratie espagnole, un film stupéfiant est à l'écran, ces jours-ci à Madrid, dans la salle consacrée à la « non-fiction » du centre culturel Matadero (ça existe, en France, une salle de cinéma exclusivement pour les documentaires et le cinéma expérimental ?) : El futuro reconstitue une fête, dans une maison quelque part en Espagne, en 1982. Le parti socialiste vient de remporter les élections générales (le film s'ouvre sans le dire sur le discours de victoire de Felipe Gonzalez en 1982). La tentative d'un coup d'État en 1981 n'est plus qu'un mauvais souvenir, tout comme les années de la dictature de Franco. On est heureux, on y croit, aux promesses du PSOE d'alors. Le futur s'annonce radieux. Sauf que le spectateur de 2014 qui observe la fête, lui, connaît la suite : les erreurs et l'effondrement.

Son réalisateur, Luis Lopez Carrasco, travaille cette matière passionnante – la déception en politique, le rétrécissement des possibles. Et prouve, en quelques scènes de reconstitution historique a priori banales (une fête chez un couple), qu'il a tout compris à l'ampleur de la crise en cours en Espagne. El Futuro, montré au festival de Locarno l'an dernier, et dont on ne désespère pas qu'il sorte un jour en salles en France, est l'un des antidotes les plus efficaces au marasme ambiant en Espagne.

Trailer El futuro de Luis López Carrasco © Festival de Cine Europeo de Sevilla


Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale