Trump 2017 : chaos à la Maison Blanche

L’ombre de la Russie pèse de plus en plus sur Donald Trump

Les soupçons dévorants et les révélations quotidiennes sur une collusion avec la Russie affaiblissent le président et compromettent la marche de l’exécutif et ses projets de remplacement de l’assurance santé.

Philippe Coste

23 mars 2017 à 18h38

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New York (États-Unis), de notre correspondant.-  Quand ses humeurs ou les circonstances l’exigent, Donald Trump vire facilement ses collaborateurs, mais il n’est pas du genre à les rayer de sa mémoire. En 2001, le millionnaire ne s’était pas contenté de congédier un cuisinier coupable de n’avoir pas assez râpé de parmesan dans une salade servie lors d’un déjeuner à sa résidence de Mar-a-Lago ; il s’était ensuite acharné pendant des semaines à dissuader tout autre employeur de Floride de lui offrir un nouveau job.

Preuve inverse, Trump, aujourd’hui président des États-Unis, continuait encore la semaine dernière à encenser Michael Flynn, « un chic type maltraité par la presse bidon », un mois et demi après avoir dû demander la démission de son conseiller de sécurité nationale ; et ce pour avoir menti au vice-président Michael Pence en lui jurant que ses conversations avec l’ambassadeur de Russie à Washington ne concernaient pas une future levée des sanctions contre Moscou.

D’où la surprise générale, quand, ce 21 mars, le président par la voix de son fidèle et héroïque porte-parole Sean Spicer, a pour la première fois feint d’ignorer un ancien lieutenant, Paul Manafort, le jour même où une enquête de l’agence Associated Press révélait les services qu’il a rendus à un puissant oligarque proche de Poutine. « Il a eu un rôle limité pendant une période limitée de la campagne », a assuré Spicer devant des journalistes médusés, tous familiers de l’équipe de Trump. Le « rôle limité » de Paul Manafort aura consisté à n’être que le directeur de campagne omnipotent et omniprésent du candidat pendant les cinq mois décisifs marqués par sa nomination par la convention républicaine de juin 2016. Plus encore, son amitié avec Trump remonte à plus de 30 ans, quand la star de l’immobilier avait recruté le lobbyiste et conseiller politique pour l’aider à obtenir des licences de casinos auprès d’élus américains.

Alors, pourquoi minimiser aujourd’hui l’importance d’un de ses plus proches acolytes ? La réponse, maintenant évidente, tient à l’annonce officielle par le directeur du FBI James Comey, devant le Congrès, le 21 mars, qu’une enquête a bien été ouverte sur une collusion possible de la campagne de Trump avec le gouvernement russe. Un signe de plus, sur fond de soupçons dévorants et de révélations quotidiennes par les médias, que l’étau se resserre autour du président et compromet la marche de l’exécutif américain.

Paul Manafort, entre Donald et Invanka Trump, lors de la convention républicaine en juillet 2016 © Reuters

Le lâchage final de Paul Manafort, certainement requis par l’entourage « raisonnable » de Trump, marque un tournant dans la saga sidérante de la Maison Blanche. Le guerrier impavide de la campagne avait certes déjà été évincé, en août 2016, lorsque l’agence Associated Press (AP) avait pour la première fois détaillé ses activités en Ukraine. Mais malgré les confidences du FBI et de la CIA au candidat à son sujet, il continuait d’exercer des fonctions parallèles pour l’administration Trump. Pourquoi se séparer d’un tel talent ? Si ce conseiller politique roué a travaillé depuis les années 1970 pour nombre de présidentiables américains, dont Gerald Ford, Ronald Reagan, Bob Dole, Bush père, il a notamment participé, à l’étranger, à la campagne d’Édouard Balladur en 1994, rémunéré par des rétrocommissions sur la vente de sous-marins français au Pakistan, et s’affichait à Washington comme l’une des figures du « lobby des tortionnaires », en raison de ses missions pour Mobutu au Zaïre, le rebelle sanguinaire Joseph Savimbi en Angola, Ferdinand Marcos et même les services secrets pakistanais (la fameuse ISI), pour lesquels il a monté une campagne de désinformation destinée à les dédouaner de toute responsabilité dans les attaques terroristes contre l’Inde. En Ukraine, l’homme de main politique a servi le politicien prorusse Viktor Ianoukovitch à partir de son élection truquée de 2004 et œuvré contre la révolution orange jusqu’à son élection à la présidence de 2010, en dépit des protestations répétées de l’ambassade locale, qui accusait l’Américain de nuire sciemment aux intérêts des États-Unis dans la région.

En mai 2016, le premier scoop de l’agence AP avait révélé que Manafort travaillait secrètement depuis 2014, date de l’exil de Ianoukovitch en Russie, à réhabiliter l’image du Parti des régions, sa formation politique prorusse, auprès de l’opinion et des élus européens et américains, moyennant une rémunération de 12 millions de dollars ; le tout sans avoir légalement déclaré son activité pour une puissance étrangère. Le directeur de campagne de Trump, en quittant finalement son poste en août 2016 en pleines rumeurs de piratage par Moscou, reconnaissait son indélicatesse, mais niait avoir jamais été employé directement par le gouvernement russe.

À lire la dernière livraison de l’Associated Press, en date du 21 mars, Manafort mentait aussi sur ce point. Des documents trouvés à Kiev dans la résidence abandonnée de Ianoukovitch prouvent que le « political operator » a reçu entre 2006 et au moins 2009 près de 10 millions de dollars par an de l’oligarque Oleg Deripaska, un proche de Poutine, pour promouvoir les intérêts du Kremlin en Ukraine et auprès des médias et des hommes politiques aux États-Unis. Le contrat incluait aussi un conseil en investissement. Deripaska a ainsi confié en 2014 19 millions de dollars au lobbyiste américain dans le but d’acheter une chaîne de télévision ukrainienne. Ce dernier a alors rompu le contact avec son client russe et visiblement empoché l’argent. Deripaska a curieusement arrêté les poursuites après la nomination de Donald Trump comme candidat républicain en juillet 2016.

Si Manafort est devenu aujourd’hui trop encombrant, radioactif même, pour Donald Trump, d’autres compagnons de route du président pourraient être bientôt dans le collimateur des autorités. Lors de son audition devant la Chambre des représentants, James Comey, accompagné par Mike Rogers, le patron de la NSA, s’est refusé à citer le moindre nom de suspect, mais il n’a pas été avare de détails sur les motivations de Moscou. Le gouvernement russe, mû par sa haine de Hillary Clinton, soutenait Donald Trump depuis janvier 2016, au cas où, mais ne croyait plus à la victoire du candidat populiste à partir du mois d’août, et s’était résolu, après quelques tentatives infructueuses de piratage des registres électoraux de trois États, à seulement discréditer et affaiblir la future présidente par des déballages compromettants ou diverses campagnes de désinformation. Comme le monde entier, la victoire de Trump les a pris au dépourvu.

« Trump s’accroche à ses affirmations comme un soulard à sa bouteille de Gin vide »

Face au quasi-silence des membres républicains de la commission, plus intéressés par l’origine des fuites à la presse que par le fond du dossier, il est revenu au premier membre démocrate Adam Schiff de relier publiquement les points de l’affaire. Sans attendre la moindre réponse du chef du FBI, tenu au secret de l’instruction, il s’est étonné que la visite de l’ambassadeur russe Sergey Kislyak et sa rencontre avec Paul Manafort et le futur ministre de la justice Jeff Sessions dans les coulisses de la Convention républicaine de Denver coïncide avec le retrait de la question de l’Ukraine et de la Crimée de la plateforme électorale républicaine. Le même élu a aussi rappelé un hasard troublant. Deux jours avant la divulgation par Wikileaks des emails gênants piratés sur le compte du premier stratège de la campagne d’Hillary Clinton, l’ami de toujours et conseiller électoral de Trump, Roger Stone, promettait sur Twitter « que John Podesta allait bientôt passer à la moulinette ».

Ce trublion légendaire, le spécialiste des « coups tordus », un temps stratège politique de Trump pendant les premiers mois de sa campagne, s’est déjà défendu de ces accusations par diverses bordées de tweets injurieux. Dès le matin suivant sur Fox News, il s’indigne de ces calomnies et assure une nouvelle fois qu’il « a toujours été en bons termes avec Wikileaks et Assange, auteurs de cette prédiction, et que ses contacts avec le hacker Guccifer 02, notoirement lié aux Russes, étaient si véniels qu’il n’en a pas de souvenir précis ». Cette fois, pourtant, la Maison Blanche lui tourne le dos. Stone, mentor politique de Trump depuis près de 40 ans, est qualifié de « simple accointance » par le porte-parole Sean Spicer dans la presse présidentielle.

Le candidat, et a fortiori le président, aurait pu depuis longtemps prendre ses distances avec des fréquentations compromettantes, et reléguer l’affaire aux combines de mercenaires politiques vénaux et sans scrupules en quête d’argent du Kremlin. Dans les années 1990, l’époque où un trio de conseillers politiques américains rétribués 10 000 dollars par jour a contribué à la victoire de Boris Eltsine, sous le regard attentif de son adjoint Vladimir Poutine, la balbutiante démocratie russe représentait un eldorado pour la coterie encore restreinte des consultants, et la première tête de pont à l’exportation de leurs talents dans tous les régimes douteux du tiers-monde.

En souvenir de l’épopée, les pionniers de la profession font corps autour de leurs brebis galeuses. Mais ne cachent pas leur rancœur envers les délires destructeurs de Donald Trump. « Pour l’instant, il y a beaucoup de fumée autour de Manafort, mais on est toujours à la recherche du feu, s’il existe », confie par courriel Jay Townsend, un vieux routier des campagnes républicaines, contemporain de Roger Stone et de Manafort. « Quant au président, une majorité d’Américains et de membres de son équipe espère de tout cœur qu’il jette son joujou à tweets dans l’égout où il l’a trouvé. » En clair, le scandale aurait pu être contenu si Trump ne s’était ingénié à s’incriminer lui-même.

En accusant par tweet son prédécesseur Barack Obama d’avoir procédé à une écoute judiciaire illégale sur ses communications quand il logeait encore à la Trump Tower, pendant la période de transition précédant son inauguration, Trump a pu croire que cette contre-offensive outrancière noierait l’affaire russe dans un scénario digne de House of Cards. Or, dépeindre son prédécesseur comme un criminel, « malveillant ou malade comme dans le Nixon/Watergate », appelle en la matière des réactions officielles et légales. Plutôt que d’étouffer l’affaire, malgré les dénégations informelles du FBI et de son ministre de la justice, le même président des États-Unis a accusé Barack Obama d’avoir sous-traité ces écoutes aux services secrets britanniques. Sa source ? Les élucubrations démentes d’un commentateur de plateaux rétribué par Fox News, suspendu depuis lors par la chaîne. Malgré les protestations véhémentes de Londres, Trump a réitéré ses propos dans l’heure par l’intermédiaire d’un Sean Spicer hagard, provoquant cette fois la panique de l’establishment républicain.

Car en marge de cette tempête de tweets et de proclamations démentes, la majorité tente désespérément de profiter de l’occasion pour voter dans l’urgence les premières législations de la nouvelle ère, en l’occurrence une loi sur l’assurance santé qui priverait à terme 24 millions d’Américains de couverture mais suscite toujours, en raison de son prétendu laxisme, la colère des ultraconservateurs de la chambre à la veille de son vote du 23 mars. À l’heure de tous les dangers, alors que Trump s’efforce, essentiellement par la menace de représailles politiques, de convaincre les récalcitrants, sa crédibilité tombe dans les abysses.

Alors que Paul Ryan, leader de la majorité, entrevoit déjà l’effondrement de ses rêves législatifs par l’insurrection du Freedom Caucus, le groupe de la droite républicaine, encouragée par la déliquescence de l’exécutif, la foudre tombe. Non d’une nouvelle protestation ou révélation du New York Times ou du Washington Post, mais du très conservateur comité éditorial du Wall Street Journal, fleuron, avec Fox News, de l’empire de Rupert Murdoch, jusqu’alors allié indéfectible de Trump. Au nom des intérêts du business, et de la sécurité du pays, l’éditorial, intitulé « La crédibilité d’un président », le décrit comme son pire ennemi politique, « s’accrochant à ses affirmations comme un soulard à sa bouteille de Gin vide», avant de lui assener le coup de massue final : « Deux mois après le début de son mandat, le sondage de Gallup lui accorde un score de 39 %. M. Trump peut considérer cela comme une fausse information, mais s’il ne montre pas plus de respect pour la vérité, les Américains pourraient, eux, conclure qu’il est un faux président. »

Philippe Coste


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