A Juhapura, en Inde, un mur sépare les hindous des musulmans

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« La tradition gandhienne de coexistence religieuse est très faible par ici »

Modi n’est pas simplement soupçonné d’avoir couvert les violences de 2002 – une enquête de la Cour suprême en 2012 l’a blanchi de « complicité » sans convaincre grand-monde –, il est aussi accusé d’avoir favorisé la discrimination à l’encontre des musulmans durant la décennie où il s’est trouvé à la tête du Gujarat. L’illustration emblématique en est Juhapura. Après les massacres de 2002, la plupart des musulmans quittent leurs villages ou leurs quartiers, où ils ne se sentent plus en sécurité. Les plus démunis atterrissent dans des camps de réfugiés ; ceux qui ont de l’argent ou de la famille, dans le centre-ville d’Ahmedabad ou à Juhapura, à l’époque une banlieue de 100 000 habitants. Mois après mois, année après années, le faubourg grossit, atteignant aujourd’hui 400 à 500 000 personnes, soit presque 10 % de la population de la ville. Et contrairement aux autres quartiers de la cité, les services municipaux ne suivent pas : pas d’égout, pas de route goudronnée, pas de transport en commun, pas d’espace vert, pas d’école…

« Il n’y a que les commissariats de police qui fleurissent partout », se plaint Asrar Baig, conseiller municipal du quartier. « Ce n’est d’ailleurs pas un hasard », souligne-t-il, « c’est fait pour nous contrôler et s’assurer qu’on reste tranquille. » Pourtant, en termes de ségrégation assumée, le pire est encore à venir. C’est la « frontière » dont parlait Asif Khan. Au détour d’une ruelle, elle surgit sous la forme d’un mur de briques de trois mètres de haut surmonté de fil barbelé. Un peu plus loin, c’est carrément une muraille de béton de plus de cinq mètres de haut qui sépare Juhapura du quartier voisin, habité par des hindous. Le même genre de barrière que l’on peut trouver à la frontière américano-mexicaine ou le long de la ligne de démarcation entre Israël et les territoires palestiniens…

Le grand mur de Juhapura © Thomas Cantaloube Le grand mur de Juhapura © Thomas Cantaloube

« Ce sont des individus ou des groupements de quartier qui ont pris l’initiative d’ériger ces murs du côté hindou, en disant qu’ils le font pour se protéger », explique Charlotte Thomas, une doctorante française qui met au point sa thèse de doctorat sur Juhapura et y a passé de nombreux mois. « C’est un cas unique en Inde, car d’habitude les villes indiennes sont organisées par caste et non par religion. » Il y a beau y avoir un peu plus de musulmans dans le Gujarat qu'au niveau national (17 % contre 13 %), les édiles d’Ahmedabad et Modi, à la tête du Gujarat, ont laissé faire, se satisfaisant de ce ghetto, privé de services publics et en partie cerné par des barrières de ciment et de barbelés.

« Nous avons beau être dans le Gujarat, l’État de naissance de Gandhi, la tradition gandhienne de coexistence religieuse est très faible par ici », s’attriste Rajiv Shah, du Centre pour la justice sociale d’Ahmedabad. « Pour beaucoup de gens, en particulier les hindous, Gandhi est aujourd’hui perçu comme un personnage faible car il ne voulait pas de la partition et il n’a pas su l’éviter. » « Le sentiment anti-musulman est profondément ancré dans la psyché des familles hindoues depuis plusieurs décennies », complète Ganshyam Shah, un professeur de sciences politiques spécialiste des castes et des mouvements sociaux résidant à Ahmedabad. « L’Hindutva, qui est l’idéologie selon laquelle l’Inde ne devrait être qu’une nation, qu’un seul peuple, qu’une seule religion, a gagné beaucoup de terrain ces dernières décennies. Même chez les classes moyennes qui ne souscrivent pas à l’Hindutva, il y a désormais cette idée diffuse qu’il "faut donner une leçon aux musulmans". »

Narendra Modi et son Parti du peuple indien, le Bharatiya Janata Party (BJP), ont été le principal vecteur de cette idéologie dans la sphère politique et « il s’est servi des émeutes de 2002 pour donner une identité au Gujarat qui n’en avait pas », affirme Gagan Sethi, le directeur du Centre pour la justice sociale. « Modi n’entend pas bâtir une théocratie au service de la majorité hindoue, il souhaite simplement que tout le reste des Indiens, en particulier les musulmans, soient des citoyens de seconde classe… » Mais parce que ce nationalisme hindou n’a pas forcément bonne presse dans le reste de l’Inde, Modi a ajouté une deuxième corde à son arc : le développement économique.

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