A Juhapura, en Inde, un mur sépare les hindous des musulmans

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« Juhapura est une métaphore de ce qui se passe en Inde aujourd’hui »

Profitant du fait que le Gujarat était déjà un État aux bonnes performances économiques et à « l’esprit entrepreneurial » selon Rajiv Shah, il s’est attaché à y faire venir des entreprises, nationales et étrangères, à leur céder des terrains à bas prix et à accélérer toutes les procédures administratives qui, en Inde, prennent parfois des années. Résultat, le Gujarat est devenu le chouchou du business et Modi son prophète : la croissance du Gujarat a dépassé de deux points celle de tout le pays (10 % par an contre 8 %). « Modi a créé la marque Gujarat et la marque Modi : il a fait du marketing en surfant sur les conditions économiques favorables du pays et de sa région », raconte Nikita Sud, professeur de développement à l’université d’Oxford et auteur d’une biographie du Gujarat intitulée : Libéralisation, nationalisme hindou et État.

En se présentant comme l’artisan du « miracle économique du Gujarat » et en promettant, lors de la présente campagne électorale pour accéder au poste de premier ministre, de « réussir pour l’Inde ce (qu’il) a réussi pour le Gujarat », Narendra Modi a clairement cherché à dissimuler deux choses. La première est évidemment la discrimination à l’égard des musulmans et son farouche nationalisme religieux. La seconde renvoie au problème général de l’Inde aujourd’hui, à savoir que les beaux chiffres de croissance du Gujarat masquent de mauvais résultats en matière d’indicateurs sociaux. L’État pointe en neuvième position dans le récent rapport sur le développement humain de l’Inde, et il souligne qu’il n’y a eu aucune amélioration depuis le premier rapport de 1999. Selon le magazine Frontline, « le Gujarat recueille, comparativement aux autres États, dont ceux qui ont de moins bonnes performances économiques, de mauvais scores en matière d’alimentation, d’éducation, de chômage, de salaire, d’index des prix, de santé, de planification rurale et d’environnement ».

Un plus petit mur à Juhapura © Thomas Cantaloube Un plus petit mur à Juhapura © Thomas Cantaloube

Pour la doctorante Charlotte Thomas, « Modi a apporté des choses à SON électorat, ce qui lui a permis d’être populaire dans le Gujarat et de faire une campagne de communication au niveau national. Malheureusement, le quartier de Juhapura est une métaphore de ce qui se passe en Inde aujourd’hui ». Autrement dit, on fait de l’argent et pas du développement, et on écarte des pans de la société qui ne se conforment pas au modèle hindutva : une nation, une religion, une classe moyenne.

La partition de 1947 avec le Pakistan reste une blessure qui n’est toujours pas refermée dans le cœur des Indiens. Il suffit de voir la ferveur qui entoure n’importe quel match de cricket entre les deux nations pour s’en convaincre, qui occasionnent toujours des combats de rue dès qu’un Indien, généralement musulman, est soupçonné de soutenir l’équipe pakistanaise. Pour autant, l’Inde est le troisième pays musulman au monde et les pratiquants de l’islam qui y vivent se sentent indiens avant tout : ils n’ont aucune envie de s’exiler au Pakistan ou au Bangladesh, même quand ils y ont de la famille. Mais ce genre de chose importe peu à Modi et à ses acolytes du BJP, qui font de l’exploitation de l’intolérance religieuse et du ressentiment social le ressort de leur politique. Le plus préoccupant est de constater que ce discours, en partie camouflé par celui de la libéralisation économique, résonne dans les oreilles de nombreux Indiens. On peut néanmoins parier que la plupart n’ont jamais entendu parler du mur de Juhapura, qui reste l’enfant caché de Narendra Modi.

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