Ce que révèlent les documents WikiLeaks

Par , et Julian Assange (Wikileaks)

François Hollande et Jean-Marc Ayrault discutent de la Grèce ; Nicolas Sarkozy espère sauver le monde de la crise financière ; Jacques Chirac donne des ordres précis à son ministre des affaires étrangères. Mediapart publie les extraits et traductions des principaux documents.

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François Hollande, Nicolas Sarkozy et Jacques Chirac. Pendant près de dix ans, les États-Unis ont écouté les présidents français. C’est ce que montrent les notes de synthèse de la NSA (National Security Agency) auxquelles Mediapart a eu accès en collaboration avec WikiLeaks.

Toutes sont classées « top secret » (TS) et « SI » pour « special intelligence ». Sur les cinq documents que nous publions, quatre sont marqués d’un « G » réservé au « matériel hautement sensible ». Plusieurs portent également l’indication « NF » stipulant qu’ils ne doivent en aucun cas être communiqués à des pays étrangers. La plupart sont signées « unconventional » (non conventionnel), ce qui signifie qu’elles sont le produit de piratage des réseaux.  

  • François Hollande, 22 mai 2012 : à peine arrivé, déjà écouté

La première de ces notes date du 22 mai 2012. Intitulée « Le président français accepte des consultations secrètes sur la zone euro, rencontre avec l’opposition allemande », elle relate une conversation entre François Hollande et son premier ministre Jean-Marc Ayrault à propos de la crise de la zone euro et de la Grèce, le 18 mai 2012. Soit trois jours seulement après son investiture officielle comme président de la République.

À l’époque, le cas grec fait déjà l’objet de vives négociations avec l’Union européenne. L’hypothèse d’un “Grexit”, une sortie du pays de la zone euro, est évoquée, à quelques semaines d’élections législatives en Grèce où les partis hostiles aux plans d’austérité ont (déjà) le vent en poupe.

François Hollande et Jean-Marc Ayrault discutent de l’organisation, à Paris, d’une réunion « secrète » avec les responsables du parti social-démocrate allemand, le SPD. Après sa rencontre avec Angela Merkel, le jour de son investiture le 15 mai 2012, « Hollande s’est plaint que rien de substantiel n’ait abouti : c’était simplement pour le show. Hollande a trouvé la chancelière obnubilée par le “Pacte budgétaire” et surtout par la Grèce qu’elle a laissée tomber, selon lui, et n’en bougera plus. Résultat : Hollande est très inquiet pour la Grèce », écrit également la NSA.

Une réunion a eu lieu le 13 juin à Paris, à l’invitation de François Hollande et de Jean-Marc Ayrault, avec les trois responsables du SPD : Sigmar Gabriel, Frank-Walter Steinmeier et Peer Steinbrück.

Interrogé, l'Élysée n'a pas à ce stade souhaité commenter ces informations. L'entourage du président de la République, sans avoir la trace de cette conversation, estime qu’elle est « tout à fait crédible ». Jean-Marc Ayrault n'a pas souhaité réagir.

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« Le président français accepte des consultations secrètes sur la zone euro, rencontre avec l’opposition allemande »

« Le président français François Hollande a accepté de tenir des réunions secrètes à Paris pour discuter de la crise de la zone euro, particulièrement des conséquences d’une sortie de la Grèce de la zone euro. Le 18 mai, Hollande a donné l’ordre au premier ministre Jean-Marc Ayrault d’organiser une rencontre dans le bureau du président de la République (l’Élysée) pour la semaine suivante. Hollande, Ayrault et les “ministres concernés” y assisteront et insisteront spécialement sur les effets pour l’économie française en général, et pour les banques françaises en particulier. Hollande a souligné que la réunion sera secrète. (COMMENTAIRE : le président français s’inquiète que ne fuite le fait que Paris prenne au sérieux l’hypothèse d’une sortie de la Grèce de la zone euro, ce qui aggraverait la crise.) Par ailleurs, des réunions secrètes vont avoir lieu à Paris entre des responsables français et des membres du parti social-démocrate allemand (SPD). Hollande a assuré au premier ministre que le fait de tenir la réunion à l’Élysée était « faisable », bien qu’Ayrault ait averti le président de la nécessité de garder l’événement secret pour éviter des problèmes diplomatiques. (COMMENTAIRE : Par « problèmes diplomatiques », Ayrault fait référence à ce qui pourrait arriver si la chancelière allemande Angela Merkel apprend que Hollande rencontre l’opposition allemande à son insu.) Un rapport précédent révèle qu’après les discussions de la semaine dernière à Berlin avec Merkel, Hollande s’est plaint que rien de substantiel n’ait abouti : c’était simplement pour le show. Hollande a trouvé la chancelière obnubilée par le “Pacte budgétaire” et surtout par la Grèce qu’elle a laissée tomber, selon lui et n’en bougera plus. Résultat : Hollande est très inquiet pour la Grèce et pour le peuple grec qui pourrait réagir en votant pour un parti extrémiste. Après avoir rencontré Merkel, le président français a contacté le président du SPD Sigmar Gabriel et l’a invité à Paris pour qu’ils puissent discuter. »

  • Nicolas Sarkozy, 30 octobre 2008 : un président tout-puissant

Trois notes remontent au quinquennat de Nicolas Sarkozy (2007-2012). La première a été envoyée le 30 octobre 2008, sans que l’on sache, à ce stade, si elle résulte d’écoutes, d’interceptions ou de conversations avec des sources américaines. La NSA décrit un chef de l’État tout-puissant, persuadé d’être le seul à même de combattre la crise financière, dont il tient le gouvernement américain responsable. « Mais il croit que Washington tient désormais compte de certains de ses conseils », indique le document. « Selon lui, c’est la première fois que les États-Unis n’ont pas agi en leaders dans la gestion d’une crise mondiale et la France va maintenant prendre la main », écrit encore la NSA.

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« Sarkozy se voit comme le seul à pouvoir résoudre la crise financière mondiale »

« Le président français Nicolas Sarkozy considère qu’il est de sa responsabilité envers l’Europe et le monde de monter au créneau pour résoudre la crise financière mondiale. Il déclare en outre qu’il est le seul, compte tenu de la présidence française de l’UE, à pouvoir aujourd’hui se jeter dans la mêlée. Le président accuse le gouvernement américain d’avoir causé, par ses erreurs, beaucoup des problèmes économiques actuels, mais il croit que Washington tient désormais compte de certains de ses conseils. Selon lui, c’est la première fois que les États-Unis n’ont pas agi en leaders dans la gestion d’une crise mondiale et la France va maintenant prendre la main. Sarkozy était bien décidé à ce que le sommet du G20 de mi-novembre, qu’il a proposé, apporte un changement majeur au système financier international. Enfin, le président français était satisfait des quelques progrès au sein de l’Union européenne pour résoudre la crise et par son excellente relation de travail avec les premiers ministres britannique et espagnol. »

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  • Nicolas Sarkozy, 24 mars 2010 : l’espionnage et Pernod Ricard

Le 24 mars 2010, la NSA transmet le compte-rendu d’une conversation entre l’ambassadeur de France à Washington, Pierre Vimont, et le conseiller diplomatique de Nicolas Sarkozy à l’Élysée, Jean-David Levitte. L’objet : les thèmes que le président français veut aborder lors de son entretien prévu le 31 mars avec Barack Obama.

L’échange prouve que Paris est parfaitement conscient de l’espionnage américain. « Vimont a fait savoir que le président français exprimerait sa frustration du recul de Washington sur l’accord de coopération bilatéral sur le renseignement et que Sarkozy a l’intention de continuer à insister pour le conclure. Tel que Vimont et Levitte le comprennent, le principal point de friction est que les États-Unis souhaitent continuer à espionner la France », précise la note.

Washington est également prévenu de l’attention toute particulière portée par Nicolas Sarkozy à Pernod Ricard… « Levitte n’avait pas prévu de mettre à l’agenda le conflit autour de l’étiquetage de Pernod Ricard (le deuxième plus grand groupe de spiritueux au monde), mais Sarkozy venait juste de discuter avec le PDG du groupe qui a demandé au président d’intervenir en sa faveur. (COMMENTAIRE : on dit que Patrick Ricard, le président du directoire de Pernod Ricard, est l’un des riches bienfaiteurs de Sarkozy.) », indiquent les services de renseignement américains.

Contacté par Mediapart, Jean-David Levitte ne s'est pas déclaré « surpris ». « Quand j’ai été ambassadeur à l’Onu, puis à Washington, puis dans mes fonctions à l’Élysée, aussi bien auprès de Jacques Chirac que de Nicolas Sarkozy, je suis toujours parti du principe que j’étais écouté. Cela va avec la fonction… Une fois qu’on a intégré cela, on adapte ses pratiques. »

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« Les points sensibles mis à l'agenda de la rencontre des présidents français et américain la semaine prochaine à Washington »

« Le président français Nicolas Sarkozy a l’intention d’aborder plusieurs sujets sensibles avec le président américain quand les deux dirigeants se rencontreront à Washington le 31 mars, selon un échange daté de la semaine dernière entre l’ambassadeur de France à Washington, Pierre Vimont, et le conseiller diplomatique de Sarkozy, Jean-David Levitte. Vimont a fait savoir que le président français exprimerait sa frustration du recul de Washington sur l’accord de coopération bilatérale sur le renseignement et que Sarkozy a l’intention de continuer à insister pour le conclure. Tel que Vimont et Levitte le comprennent, le principal point de friction est que les États-Unis souhaitent continuer à espionner la France. Concernant l’Afghanistan, Levitte a signalé que Sarkozy était prêt à autoriser davantage d’instructeurs militaires mais veut des clarifications quant au nombre nécessaire, compte tenu des chiffres contradictoires des sources américaines. Un autre point concerne les efforts d’EADS pour remporter un contrat pour un avion ravitailleur avec l’armée américaine. Vimont a révélé de façon sibylline que l’accord avance, mais n’a fourni aucun détail. Levitte n’avait pas prévu de mettre à l’agenda le conflit autour de l’étiquetage de Pernod Ricard (le deuxième plus grand groupe de spiritueux au monde), mais Sarkozy venait juste de discuter avec le PDG du groupe qui a demandé au président d’intervenir en sa faveur. (COMMENTAIRE : on dit que Patrick Ricard, le président du directoire de Pernod Ricard, est l’un des riches bienfaiteurs de Sarkozy.) Selon Vimont, c’était une question très politique aux États-Unis, et il suggérait de s’en remettre directement à la Maison-Blanche. Tandis que Sarkozy avait l’intention d’aborder cette question avec le président américain, Levitte parlerait au conseiller économique du président des États-Unis et au conseiller national adjoint en charge de la sécurité. Enfin, Levitte s’attendait à ce que les deux dirigeants discutent d’autres sujets urgents, parmi lesquels l’Iran, le processus de paix au Proche-Orient, l’Afghanistan et le Pakistan, le Yémen, la Somalie, le Sahel, la Russie, la Chine, la Turquie, le changement climatique, la situation financière de plusieurs pays européens ; cependant, il ne fournissait aucun détails sur ces points. »

  • Nicolas Sarkozy, 10 juin 2011 : l’initiative “secrète” au Proche-Orient

Le 7 juin 2011, Nicolas Sarkozy téléphone à Alain Juppé, son ministre des affaires étrangères. Il veut « proposer une initiative pour relancer directement les discussions de paix au Proche-Orient entre Israël et les Palestiniens ». Les Américains ont tous les détails de la stratégie française. « Le président envisageait de faire appel au président russe Dimitri Medvedev pour une éventuelle initiative commune sans les États-Unis ou, autre option, de donner un ultimatum au président américain au sujet de l’État palestinien », précise le document. Autant dire que l’effet de surprise escompté par les autorités françaises était d’emblée compromis.

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- Traduction -

« Sarkozy déterminé à engager une initiative au Moyen-Orient et à faire pression sur le président américain »

« En dépit d’un apparent manque d’intérêt de la part de certains acteurs majeurs, le président français Nicolas Sarkozy a affirmé, le 7 juin, sa détermination à proposer une initiative pour relancer directement les discussions de paix au Proche-Orient entre Israël et les Palestiniens. Selon une conversation entre Sarkozy et son ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, ils ont envisagé d’inclure le Quartet dans le processus ; cependant, ils se méfiaient d’une telle invitation craignant qu’ils ne se plient pas à la volonté de Paris. Puisque la France n’est pas membre du Quartet, elle n’aurait aucun contrôle sur ce qui sortirait de ces réunions, imaginaient-ils, et si le groupe décidait de ne pas soutenir les négociations directes, l’initiative française serait morte-née. Une autre inquiétude portait sur la dynamique du Quartet : Paris craignait que dans toutes les sessions incluant le représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la sécurité, Ban Ki-Moon, le ministre russe des affaires étrangères Sergey Lavrov, et le secrétaire d’État américain, ces deux derniers domineraient la procédure. Enfin, le président envisageait de faire appel au président russe Dimitri Medvedev pour une éventuelle initiative commune sans les États-Unis ou, autre option, donner un ultimatum au président américain au sujet de l’État palestinien. L’ultimatum consisterait à ce que Washington appuie les efforts français pour relancer le processus de paix, faute de quoi Sarkozy dirait au président américain que Paris ne soutiendrait pas les États-Unis en septembre (faisant certainement référence aux délibérations de l’assemblée générale des Nations unies sur l’État palestinien). »

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  • Jacques Chirac, 28 décembre 2006 : qui nommer à l'Onu ?  

Jacques Chirac est un président finissant : en décembre 2006, il ne lui reste que quelques mois de mandat. Ses relations avec les États-Unis sont tendues. Aux yeux de Washington, il est celui qui s’est opposé à la deuxième guerre en Irak. Le 23 décembre 2006, le chef de l’État discute avec son ministre des affaires étrangères Philippe Douste-Blazy de nominations à l’Onu. Les services américains ont bien compris le peu de considération que Jacques Chirac a pour son subordonné. « Les ordres détaillés de Chirac peuvent être une réponse à la propension du ministre des affaires étrangères, amplement démontrée par le passé et qui explique les nombreuses réprimandes du président, à faire des remarques importunes ou inexactes », commente la NSA.

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« Le président français appuie la nomination de Terje Roed-Larsen au poste de secrétaire général adjoint de l’Onu »

« Le président français Jacques Chirac a dit au ministre des affaires étrangères Philippe Douste-Blazy, le 23 décembre, de faire en sorte que l’actuel envoyé spécial des Nations unies pour le respect de la résolution 1559 du conseil de sécurité de l’Onu, Terje Roed-Larsen, soit choisi comme secrétaire général adjoint de l’Onu ou au moins qu’on lui offre un poste à responsabilité équivalente. Chirac a expliqué sur un ton limpide et déterminé comment il souhaitait que Douste-Blazy procède, lui demandant de prendre contact avec le nouveau secrétaire général des Nations unies Ban Ki-Moon et de lui dire ce que Ban pense de cette nomination. (COMMENTAIRE : les ordres détaillés de Chirac peuvent être une réponse à la propension du ministre des affaires étrangères, amplement démontrée dans le passé et qui explique les nombreuses réprimandes du président, à faire des remarques importunes ou inexactes.) Le président souhaitait ardemment la nomination de Roed-Larsen pour plusieurs raisons, notamment parce qu’il croyait que la situation au Moyen-Orient exigeait une main habile et expérimentée dans la région et que – pour une fois – la France, la Russie et les États-Unis soutenaient le même homme. Les autres propos portaient sur le fait que Ban entendait garder le Français Jean-Marie Guéhenno à la tête du département des opérations de paix des Nations unies, qui devait être séparé en deux parties, la nouvelle entité devant être en charge de la logistique. Cette séparation programmée, cependant, a mis en rage Douste-Blazy, qui pense que ce serait une catastrophe. »

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La traduction des notes en français a été réalisée par Mediapart.