Allemagne : face à l’enjeu climatique, les conservateurs choisissent l’esquive

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Dans les programmes présentés lundi par la CDU pour les élections législatives, les questions climatiques et énergétiques passent au second rang, derrière des promesses non chiffrées de baisse d’impôts et de croissance. Cette stratégie indique le niveau de fébrilité du camp conservateur. 

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Berlin (Allemagne).– Si les conservateurs allemands ont beaucoup à apprendre des écologistes dans le domaine de la lutte contre le réchauffement climatique, ces derniers ont en revanche un train de retard en ce qui concerne l’art de manier la promesse électorale vide et la baisse d’impôts en temps de crise.

C’est ce que le président de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) et tête de liste des conservateurs pour les législatives du 26 septembre, Armin Laschet, et son collègue et patron de l’Union chrétienne-sociale de Bavière (CSU), Markus Söder, ont démontré lundi lors de la présentation de leur programme électoral. Le texte de 139 pages pouvait difficilement être plus éloigné du programme de leur concurrent écologiste.

« Ce programme est un refus de nous protéger de la crise climatique et de respecter l’objectif de réduction de 1,5 degré. Ce parti, qui est toujours le plus important d’Allemagne, refuse de reconnaître la crise la plus grave, et encore moins de la résoudre. C’est choquant », commente Luisa Neubauer, porte-parole du mouvement de jeunesse Fridays for future en Allemagne.

Selon le président de l’Institut allemand de recherche économique (DIW), Marcel Fratzscher, les conservateurs se livrent aussi à un dangereux numéro d’équilibrisme financier : « Les défis pour la politique et les budgets publics sont plus grands que jamais, les conséquences de la pandémie de coronavirus sont coûteuses et, en même temps, des investissements massifs doivent être faits pour l’avenir », énumère-t-il en se demandant comment ces impératifs pouvaient s’accorder avec les réductions d’impôts promises par les chefs conservateurs. « Ce programme ne peut tout simplement pas être financé », estime-t-il.

La chancelière Angela merkel, le candidat de la CDU, Armin Laschet, et le patron de la CSU bavaroise, Markus Söder, lors de la présentation de leur programme pour les législatives allemandes, le 21 juin, à Berlin. © Kay Nietfeld / dpa Picture-Alliance via AFP La chancelière Angela merkel, le candidat de la CDU, Armin Laschet, et le patron de la CSU bavaroise, Markus Söder, lors de la présentation de leur programme pour les législatives allemandes, le 21 juin, à Berlin. © Kay Nietfeld / dpa Picture-Alliance via AFP

« Stabilité et renouveau » est le titre de l’offre faite aux Allemands par les conservateurs. Et contrairement à ce que l’on aurait pu penser, il n’est pas centré sur la transition écologique mais sur une relance économique via un programme de baisse d’impôts qui favorise les entreprises et les foyers les plus aisés.

Par exemple en limitant à 25 % la charge fiscale globale qui pèse sur les entreprises, en relevant de 57 919 euros à 80 000 euros par an l’entrée en vigueur du taux d’imposition maximal, ou en supprimant l’impôt de solidarité créé il y a 30 ans pour aider les Länder de l’Est. Cet impôt touche surtout les revenus les plus élevés.        

Dans ce contexte, l’absence caractérisée de prévisions chiffrées du programme et les « belles » phrases du candidat Laschet interrogent : « Nous devons protéger le climat, garantir notre force économique, protéger la société et ainsi mener l’Allemagne hors de la pandémie avec une politique des idées nouvelles », explique-t-il.

Mais où sont les idées nouvelles et la protection du climat ? Ainsi, l’Union conservatrice veut bien renchérir sur le recours aux carburants fossiles via une taxe carbone. Mais sans dire de combien sera l’augmentation et en refusant catégoriquement d’imaginer l’interdiction de la production de moteurs diesel et essence. 

Bien sûr, la droite allemande ne veut pas rien faire sur le front du climat. Ainsi, comme l’explique le programme, « en plus de la promotion de l’électromobilité, nous voulons nous concentrer sur le développement des carburants synthétiques – ainsi que de l’hydrogène – et leur usage dans le transport de marchandises à l’avenir ». Comment et à quel niveau ? Là aussi, on n’en saura pas plus. 

L’imprécision du programme inquiète aussi les économistes libéraux, tel Clemens Fuest, président de l’Institut de recherche économique de Munich (IFO) : « En principe, je pense qu’il est juste de donner la priorité à la reprise économique, à la croissance et à l’emploi et de rejeter les augmentations d’impôts. » Mais le programme doit être cohérent, a-t-il ajouté. Ceux qui augmentent l’investissement public et réduisent les impôts doivent, au moins à court terme, « combiner cela soit avec une augmentation des emprunts, soit avec une réduction des dépenses ».

À sa manière, le quotidien conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung éclaire la démarche du parti conservateur dans un article publié mardi, qui disserte sur les relations entre stratégie et programme. Son titre est éloquent : « Qui a encore besoin d’un programme électoral ? »

Le choix des stratèges conservateurs semblent ainsi s’inscrire dans la continuité de la fameuse « démobilisation asymétrique » pratiquée en 2009 par Angela Merkel. Cette tactique pas très démocratique consiste en gros à stériliser le débat électoral et à démoraliser l’électorat adverse en refusant tout débat sur les questions centrales.

C’est peut-être la voix choisie par les conservateurs qui ont beaucoup à perdre en s’engageant sur le terrain de la transition énergétique et de la protection du climat face aux écologistes. D’une part, parce que ces derniers sont bien mieux préparés sur le sujet. Et d’autre part, parce que toutes les études d’opinion montrent que si les Allemands considèrent que ces réformes doivent être mises en œuvre, la peur des bouleversements entraînés est aussi énorme.   

C’est donc sur ces peurs que les conservateurs semblent vouloir s’appuyer. En réalité, leur seul programme d’ici au 26 septembre n’est pas de préparer le futur, mais d’arriver en première place le soir de l’élection. Ceci afin d’éviter l’impensable : la création d’une coalition gouvernementale sans eux.

« L’envol des Verts est terminé. Le parti est retombé dans ses travers. Il veut gouverner avec des interdictions », explique le Bavarois Markus Söder, qui estime que l’Allemagne n’a plus besoin des Verts pour mener une politique écologiste : « Les Verts ont beaucoup d’idées mais pas d’expérience. »

Face à ce programme conservateur vague qui privilégie l’esquive, la copie des Grünen ressemble certes au devoir un peu scolaire de l’élève qui rêve de remporter enfin les lauriers. Non pas que les écologistes allemands aient un programme inattaquable. Mais celui-ci offre une cohérence, des pistes précises et des éléments chiffrés.

Ainsi, la neutralité climatique du pays, souhaitée pour 2035, doit être atteinte via un programme d’investissements de 50 milliards d’euros par an sur dix ans, ciblé sur la transition et les infrastructures énergétiques. Cet effort doit être financé par des hausses d’impôts pour les plus riches (introduction d’un ISF) et une augmentation significative du niveau de la taxe carbone à 60 euros par tonne dès 2023 (25 euros actuellement).

Pour amortir le coût social et économique de la réforme, une partie de l’argent récolté sera utilisé pour faire baisser les prix de l’énergie, les plus hauts en Europe, ainsi que pour créer une « allocation énergie » qui doit venir aider les citoyens les plus démunis.

Bien sûr, les écologistes allemands ne cachent pas qu’ils veulent limiter la vitesse sur les autoroutes à 130 km/h, supprimer l’exemption fiscale dont bénéficie le kérosène ou encore imposer des capteurs solaires sur toute nouvelle construction. Ils veulent aussi passer des pactes de « transformation » avec les fédérations des grands secteurs industriels.

Pour l’instant, la seule réponse du très libéral président de la fédération patronale de l’industrie métallurgique Gesamtmetall, Stefan Wolf, est la suivante : « Le programme des Verts, c’est hélas du socialisme pur. » La campagne électorale commence bien.

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