Les maths, impossible équation pour le Kremlin

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Le congrès international de Vancouver, un tournant

À Kiev, Tatiana Pliouchtch apprend très vite l’existence du comité. Les contacts passent par Tania Mathon, Elena Bonner ou Tatiana Khodorovitch, dissidente suractive qui va déployer des trésors d’ingéniosité pour aider les Pliouchtch. « Ce comité, c’était du concret, pas seulement un appel mais une série d’actions, notre isolement était brisé », dit aujourd’hui Tatiana Pliouchtch.

Un numéro du «Bulletin du comité international des mathématiciens». Un numéro du «Bulletin du comité international des mathématiciens».
Cartan met le prestige de son nom au service de la cause, Schwartz ses innombrables réseaux, Mathon son obstination à décrocher des lignes téléphoniques avec Moscou. Broué fait tourner la micro-organisation. Il vit alors dans un pavillon à Montereau (Seine-et-Marne). « J’ai piqué une ronéo à l’OCI, l’ai installée chez moi et produit un bulletin régulier. C’était ma première campagne militante. J’ai fait cela quasi à plein temps pendant presque trois ans. De fait, le comité tenait sur nous quatre », dit-il.

« Le comité n’était pas véritablement démocratique puisqu’il n’y avait aucune sorte de hiérarchie élue, écrit Laurent Schwartz. Il n’y avait ni président, ni vice-président, il n’existait aucune espèce de hiérarchie, Broué, Cartan et moi n’avions aucun pouvoir sur qui que ce soit. » Les quatre sont d’accord sur un point : pas question d’une critique globale du régime soviétique, pas question de prendre la moindre position politique au risque de fracturer la communauté des mathématiciens.

Les appels et les pétitions ont un premier résultat : la libération de Chikhanovitch en juillet 1974. Le comité décide alors de frapper un grand coup au congrès mondial des mathématiciens qui se tient à Vancouver, en août 1974. Cartan et Broué y participent et ce dernier décide d'organiser une réunion pour la défense de Pliouchtch en marge des sessions scientifiques.

« C’est Lipman Bers qui préside et il fait un superbe discours. Une délégation soviétique est dans la salle. Bers se défend de toute ingérence et cite à titre d’exemple le procès d’Angela Davis, un an avant aux États-Unis, la campagne de soutien internationale et la lettre d’intellectuels soviétiques adressée pour sa défense. C’était habile », se souvient Michel Broué.

« Si nous sommes ici aujourd’hui, déclare Lipman Bers, c’est pour tenter de sauver un seul homme, notre collègue Pliouchtch. Nous sommes qualifiés pour ce faire parce qu’il est l’un d’entre nous, et que les mathématiciens du monde entier forment une famille. » Succès immédiat. 948 participants signent un télégramme qui est envoyé aux autorités soviétiques.

Les mois passent et Moscou ne bouge pas. « Bon, je comprends que ça ne va pas marcher ainsi. Nous en parlons avec Schwartz, Cartan et Mathon, et il est décidé d’élargir la mobilisation, de s’associer à Amnesty International, à d’autres organisations », explique Michel Broué. En avril 1975, une nouvelle « expertise » médicale de Pliouchtch conclut à une « schizophrénie à type paranoïde ». Les traitements sont renforcés, les messages transmis par son épouse sont dramatiques.

Le 23 avril 1975, le comité des mathématiciens lance une journée internationale de soutien à Léonide Pliouchtch qui a un impact important. Quatre jours plus tard, un nouveau soutien se manifeste : celui de douze communistes italiens, dont Lombardo Radice, membre du comité central du PCI. Jusqu’alors, le PCF n’a pas dit un mot.

23 octobre 1975. Meeting pour la libération de Pliouchtch. À la tribune, de gauche à droite: Taddéi (PS), M.-J. Protais (Amnesty), Astre (FEN), Schwartz, Broué, Cartan, Francis Perrin, Louis Leprince-Ringuet, XX, Claude Bourdet, Gaston Ferdière. Les portraits : Glouzman, Pliouchtch, Boukovski. 23 octobre 1975. Meeting pour la libération de Pliouchtch. À la tribune, de gauche à droite: Taddéi (PS), M.-J. Protais (Amnesty), Astre (FEN), Schwartz, Broué, Cartan, Francis Perrin, Louis Leprince-Ringuet, XX, Claude Bourdet, Gaston Ferdière. Les portraits : Glouzman, Pliouchtch, Boukovski.

Pour sa part, le chef trotskiste Pierre Boussel-Lambert a suivi toute cette affaire d’assez loin. « Un jour, Lambert m’appelle et me demande de passer le voir, dit Michel Broué. J’y vais et il me dit : “Vous n’y arriverez pas, il faut faire un grand meeting à la Mutualité.” Je lui réponds qu’on est incapables d’organiser ça. Il insiste : “Faites ce meeting et ce sera plein.” Là, j’ai compris que l’OCI allait mettre le paquet. »

Le 23 octobre 1975 est le jour où l’affaire Pliouchtch devient une affaire française. Ce soir-là, la Mutualité est comble et on se serre sur les trottoirs alentour. Sans doute plus de 5 000 personnes sont venues demander la libération du mathématicien ukrainien. Le quatuor Cartan-Schwartz-Broué-Mathon n’est pas seul à la tribune. Voilà le récit que fait alors le journal Libération :

« À la tribune, une trentaine de personnalités d’organisations politiques, syndicales, humanitaires, scientifiques. Des trotskistes, des socialistes, des sans-parti, des jeunes, beaucoup de jeunes, les mêmes qui descendent aujourd’hui dans la rue contre Pinochet ou contre Franco […]. L’autre soir à la Mutualité, une nouvelle conscience s’est peut-être éveillée », écrit le journaliste Christian Jelen.

« C’était extraordinaire », dit Michel Broué. « Les interventions étaient ponctuées d’applaudissements frénétiques. J’ai rarement vu pareille excitation politique à la Mutualité », écrit Laurent Schwartz. On énumère les lettres de soutien de ceux qui ne peuvent être présents : Montand, Signoret, Vercors, Lipman, des Espagnols, des Italiens, Jiri Pelikan, etc. Les témoignages de Tatiana Pliouchtch et Tatiana Khodorovitch sont lus, tout comme celui d’Andreï Sakharov.

Les discours s’accumulent et c’est au tour de Louis Astre, secrétaire national de la FEN. « Loulou » pour les intimes, orateur truculent, sait emballer les foules. En une phrase, il met le feu à la Mutualité : « Il y a cependant ici deux chaises vides, celles qui devraient accueillir les représentants de la CGT et du Parti communiste ! » Eh oui, toute la gauche politique et morale est là, sauf eux.

Mieux, ce même soir, Georges Marchais préside un grand meeting organisé par le PCF porte de Versailles. Thème : « Pour la défense des libertés » ! Les médias retiennent deux choses du meeting de la Mutualité : son succès inattendu ; la phrase de Louis Astre.

Sous les feux d’une campagne incessante, en particulier depuis la parution en 1973 en France de L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne, le PCF était déjà dans une position difficile. Elle est devenue intenable. D’autant que le parti est engagé dans l’Union de la gauche et dans l’eurocommunisme.

L'éditorial de René Andrieu, dans «L'Humanité» du 25 octobre 1975. L'éditorial de René Andrieu, dans «L'Humanité» du 25 octobre 1975.
Et c’est le tournant des communistes français. Deux jours plus tard, le 25 octobre, René Andrieu signe l’éditorial de L’Humanité. On est bien sûr dans la rhétorique classique du PCF des années 1970. « De grâce ! Pas de leçon ! », titre Andrieu. Le meeting ? « Il y avait des personnalités de droite et même d’extrême droite », « le parti socialiste a mis ses pas dans ceux des émigrés antisoviétiques ». « Et nous ne l’oublions pas, les peuples de la Russie des tsars ont fait avec le socialisme un bond immense vers plus de liberté. »

Ces préliminaires énoncés, l’éditorial tient en une phrase, soigneusement travaillée et qui va fixer la nouvelle ligne du parti : « S’il est vrai – et malheureusement jusqu’ici la preuve du contraire n’a pas été administrée – que le mathématicien Pliouchtch est interné dans un hôpital psychiatrique uniquement parce qu’il a pris position contre certains aspects de la politique soviétique ou contre le régime lui-même, nous ne pouvons que confirmer avec la plus grande netteté notre totale désapprobation et l’exigence qu’il soit libéré le plus rapidement possible. »

Interrogé quelques jours plus tard par une radio, Georges Marchais confirme. Il répète même mot à mot cette interminable phrase. Le 5 novembre, c’est au tour de la CGT de réclamer la libération de Pliouchtch. Le 14 novembre, Pierre Juquin, membre du comité central du PCF, reçoit le comité des mathématiciens.

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Michel Broué a accompagné Mediapart dès la préparation du projet en 2007. Au lancement de notre journal, en mars 2008, il est le président de la société des amis de Mediapart, qui regroupe environ quatre-vingts personnes physiques, et cette société est l’un des actionnaires de la société éditrice de Mediapart. À l'automne 2019, Mediapart transfère 100 % de son capital à une structure non lucrative pour garantir dans la durée son indépendance. Cette structure juridique, un fonds de dotation, s’appelle le Fonds pour une presse libre et Michel Broué en assure désormais la présidence. Plus d’explications ici.

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