En exil, les activistes hongkongais poursuivent la lutte

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Au Royaume-Uni, pays d’accueil de la majorité des Hongkongais qui fuient la répression, Simon Cheng est à la tête d’un groupe visant à construire un « Parlement fantôme ».

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Taipei (Taïwan).– « La démocratie ne peut pas s’éteindre. » C’est le message que les activistes hongkongais de l’étranger veulent faire passer à la Chine.

Exilés au Royaume-Uni, à Taïwan, au Canada, aux États-Unis ou en Allemagne, des figures du mouvement pro-démocratie à Hong Kong comme Simon Cheng, Nathan Law – il a annoncé dans le Guardian lundi demander l’asile au Royaume-Uni –, Ray Wong, Brian Leung ou encore le libraire Lam Wing-kee coordonnent leurs actions à distance pour continuer de faire vivre la démocratie hongkongaise hors de ses frontières.

Au centre de plusieurs initiatives prises à la suite de la promulgation de la controversée loi de sécurité nationale le 1er juillet dernier, le projet phare réside dans l’organisation d’un « shadow Parliament », que l’on pourrait traduire par « Parlement fantôme », en référence aux « cabinets fantômes » formés par l’opposition au Royaume-Uni, ainsi que dans les autres pays appliquant le système de Westminster.

La loi de sécurité nationale vient compléter la loi fondamentale, qui régit l’ancienne colonie britannique, et attribue de lourdes peines, pouvant aller jusqu’à la prison à vie, aux accusés de terrorisme, subversion, sécession ou encore collusion avec des forces étrangères. Selon plusieurs experts, cela implique que les manifestations, l’expression publique des opinions et les élections soient désormais très surveillées ; ce qui fait des militants prodémocratie les premiers visés.

Le lanceur d'alerte Simon Cheng dans un meeting à Londres, le 12 décembre 2020. © Justin Tallis/AFP Le lanceur d'alerte Simon Cheng dans un meeting à Londres, le 12 décembre 2020. © Justin Tallis/AFP

La loi permet pour la première fois aux agences sécuritaires du continent chinois d’opérer à Hong Kong. Elle autorise par ailleurs l’extradition des suspects et leur jugement dans les cours chinoises, où le taux de condamnation atteint 99,9 %.

En réaction, les États-Unis, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la France et le Royaume-Uni ont suspendu leur accord autorisant l’extradition de criminels vers Hong Kong, permettant ainsi d’accueillir les citoyens que la nouvelle loi peut inquiéter. En tant qu’ancien colonisateur, le gouvernement britannique est celui qui a poussé le plus loin ces mesures adoptées en matière d’accueil des ressortissants de Hong Kong : à partir de janvier 2021, les individus disposant d’un passeport British National Overseas (BNO), soit trois millions de Hongkongais nés avant 1997, pourront librement immigrer au Royaume-Uni accompagnés de leur famille.

« La loi de sécurité nationale est un point décisif », affirme Johnny Patterson, directeur de Hong Kong Watch, une organisation londonienne visant à orienter le débat international sur Hong Kong et qui a joué un rôle notable auprès du gouvernement britannique pour l’adoption de cette nouvelle régulation concernant les détenteurs d’un passeport BNO.

Selon l’ONG, qui mène par ailleurs des recherches sur les violations des libertés dans l’ancienne colonie britannique, une centaine d’activistes hongkongais auraient pris le chemin du Royaume-Uni depuis la proclamation de la loi. « Il est important de s’assurer que l’histoire de Hong Kong ne s’oublie pas, mais aussi que les Hongkongais qui souhaitent partir aient un point de chute », soutient M. Patterson.

« Quand on s’attarde sur la proposition du Royaume-Uni pour les passeports BNO, elle ne s’applique pas aux jeunes [nés après 1997, année de la rétrocession de Hong Kong à la Chine – ndlr]. C’est pourquoi nous plaidons auprès des autres pays, dont la France, pour qu’ils étudient des possibilités de visa et s’assurent que ceux qui ont participé aux manifestations aient un endroit où aller. »

Ancien employé du consulat britannique à Hong Kong, Simon Cheng est exilé au Royaume-Uni depuis novembre 2019. D’abord porté disparu en août 2019 lors d’un déplacement en Chine continentale, il devient une figure publique de la révolution hongkongaise après avoir révélé s’être fait interroger et torturer par la police secrète chinoise.

Le lanceur d’alerte, aujourd’hui sous mandat d’arrêt à Hong Kong depuis la proclamation de la loi sur la sécurité nationale, a décidé de parler sur sa détention et de réclamer le soutien de la société civile pendant un court séjour à Taïwan, avant de demander l’asile, qu’il a obtenu, au Royaume-Uni.

Pour Mediapart, il décrit les trois différents projets lancés par la communauté hongkongaise au Royaume-Uni après le passage de la loi de sécurité nationale : une plateforme Internet nommée Haven Assistance, permettant aux Hongkongais qui souhaitent immigrer dans des pays tiers d’obtenir des informations et de l’aide ; une communauté d’expatriés, Hongkongers in Britain, destinée à souder la communauté hongkongaise au Royaume-Uni et, enfin, le « Parlement fantôme ».

« Avec d’autres activistes, nous avons créé un podcast sur les différentes politiques d’asile [des principaux pays d’accueil – ndlr]. Quiconque recherche de l’aide peut nous laisser un message en veillant à ne pas révéler trop d’informations, par mesure de sécurité. Nous pouvons leur recommander des avocats, des logements et donnons des conseils gratuitement », soutient M. Cheng, en référence au premier projet. Ce dernier est né d’une prise de conscience : « Nous ne sommes plus en mesure d’encourager les gens à continuer la lutte à Hong Kong. »

Quant au deuxième projet, M. Cheng souligne l’importance de former une communauté « forte et dynamique », d’encourager ceux qui se mobilisent pour la survie de la démocratie à Hong Kong à travers des conférences sur les affaires publiques de l’île et d’organiser des réunions physiques.

Enfin, Simon Cheng décrit le projet de « Parlement fantôme » comme une organisation civile qui « essaiera de représenter le peuple hongkongais, qu’il soit à l’intérieur ou en dehors des frontières de l’île, et de lui permettre d’exercer son droit de vote », un Parlement symbolique, destiné à contrecarrer la propagande chinoise. « Le discours public du Parti communiste chinois fait beaucoup d’efforts pour faire croire que la majorité des gens de Hong Kong soutiennent le gouvernement. Nous voulons montrer au monde entier que ce n’est pas vrai. Cela va les effrayer, car tout se fera par des moyens démocratiques. »

Simon Cheng estime qu’au minimum 600 000 personnes seront à même de s’engager avec le « Parlement fantôme ». Un chiffre qui fait référence au nombre de participants aux primaires tenues les 11 et 12 juillet 2020 par les partis prodémocratie à Hong Kong, en dépit d’un rebond de l’épidémie de Covid-19 et de l’avertissement du gouvernement hongkongais, qui les considère comme illégales. Le scrutin était organisé en vue des élections parlementaires, initialement prévues pour septembre, finalement reportées d’un an par le gouvernement en raison de la crise sanitaire, bien que les opposants estiment que la décision était destinée à empêcher les gens de voter.

Pour l’activiste, l’engagement d’un million de personnes (Hong Kong compte sept millions d’habitants) permettra au « Parlement fantôme » de gagner en légitimité. « Je pense qu’il y aura plus de 600 000 participants, car les citoyens vivant en dehors de Hong Kong pourront voter. » Le lanceur d’alerte ajoute que le système du « Parlement fantôme » sera sécurisé : « La base de données sera en dehors [de Hong Kong], nous allons recruter une équipe technique avec de bonnes connaissances en cybersécurité. Nous essaierons de ne pas enregistrer les informations personnelles des votants. »

Le vote en ligne permettra aux électeurs de voter plus prudemment que lors des primaires du mois de juillet, où ils se sont rendus aux urnes physiquement. « Plus il y aura de votants, plus ce sera sûr », renchérit M. Cheng.

« C’est le moment opportun pour des activistes de se rencontrer », poursuit Johnny Patterson, de Hong Kong Watch. Le « Parlement fantôme » contribuera à entretenir la mémoire de la démocratie hongkongaise. « Des événements comme le massacre de Tiananmen ne seront plus commémorés à Hong Kong », soutient le porte-parole de l’ONG.

Mais il aura aussi pour objectif de maintenir la question hongkongaise dans le débat politique des démocraties occidentales. « On compte sur les activistes pour influencer le débat sur le régime chinois dans leur pays d’accueil. Il y avait beaucoup d’ignorance à propos de la Chine au Royaume-Uni, les opposants ont contribué à changer cela. »

Pour expliquer son choix de demander l’asile à Londres plutôt qu’aux États-Unis, Nathan Law a jugé que l’Union européenne, contrairement aux États-Unis, maintenait l’illusion de la possibilité d’une collaboration avec Pékin. « J’espère que ma présence pourra sonner l’alarme pour rappeler aux gens à quel point le PCC [Parti communiste chinois – ndlr] est un danger pour nos valeurs démocratiques communes. Vos yeux ne doivent pas se poser uniquement sur les gains économiques – nous avons tant à perdre. » Pour lui, le combat se mène désormais à des milliers de kilomètres de chez lui, tout au bout de ce continent eurasiatique qui l’a vu naître.

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