Haïti : avec quel pouvoir politique reconstruire ?

Par
Deux semaines après la catastrophe d'Haïti, les questions commencent à poindre. Elles ont été abordées lundi 25 janvier, lors de la conférence internationale des pays donateurs qui se réunit à Montréal. Comment faire ou que faire avec le pouvoir politique haïtien? Comment éviter une mise sous tutelle du pays? Comment reconstruire un Etat, auparavant absent ou prévaricateur, et aujourd'hui détruit?

La lecture des articles est réservée aux abonnés.

Deux semaines après la catastrophe d'Haïti, les questions commencent à poindre. Elles ont été abordées lundi 25 janvier, lors de la conférence internationale des pays donateurs qui se réunit à Montréal. Comment faire ou que faire avec le pouvoir politique haïtien ? Comment éviter une mise sous tutelle du pays? Comment reconstruire un Etat, auparavant absent ou prévaricateur, et aujourd'hui détruit ?
La communauté internationale se trouve le dos au mur. L'incurie du pouvoir haïtien était parfaitement identifiée ces dernières années; et pourtant rien n'avait été tenté pour aider à son renouvellement ou à sa modernisation. Du coup, la communauté internationale et les Etats-Unis doivent gérer ce casse-tête : qu'ils interviennent dans le jeu politique haïtien et ils seront accusés d'ingérence, de mise sous tutelle ; qu'ils ferment les yeux et la fracture entre le peuple haïtien et son pouvoir menacera tout processus de reconstruction.
A Port-au-Prince, la plupart des observateurs l'appellent « Le Muet ». C'est René Préval, 67 ans, un président atone, absent, réservant ses apparitions et ses discours aux dirigeants étrangers. Rarement, voire jamais, aux citoyens. « Préval est la résultante molle des forces qui tiennent ce pays. L'immobilisme, le soutien par défaut des Etats-Unis et une certaine habileté manœuvrière lui permettent de tenir », nous expliquait il y a quelques mois un diplomate européen en poste à Port-au-Prince.
Depuis le tremblement de terre du 12 janvier, il est à peine réapparu. Une courte déclaration enregistrée a été transmise aux très rares radios pouvant émettre. Et six jours plus tard, il fit une brève conférence de presse. Dans le même temps, les habitants de la ville constataient qu'une de fois de plus, l'Etat les avait abandonnés. Au sens propre comme au sens figuré.
Car tous les bâtiments symboles du pouvoir politique et de l'Etat ont été détruits. Le Palais national est effondré. Tout comme le Parlement, les bureaux du premier ministre, les sièges des ministères de la santé, des finances, de la justice, de l'éducation, des travaux publics, des affaires étrangères. Tout comme le Palais de justice, la prison centrale, la direction des impôts. Avec 15 ministères détruits sur 18, c'est aussi la mémoire de l'Etat, les milliers de dossiers en cours, les archives et les projets qui ont été désintégrés. Quatre ministres, plusieurs parlementaires et hauts fonctionnaires directeurs d'administrations ont trouvé la mort.
Loin des ruines du Palais national, René Préval a pris ses quartiers dans des locaux de la police judiciaire, près de l'aéroport. L'homme est un survivant de pur hasard. A quelques minutes près, et s'il n'avait pas été amené au moment du séisme à se promener dans le parc de la résidence présidentielle avec sa petite fille, il serait mort, englouti dans les ruines de sa maison.

Un président transparent ou immobile

René Préval a fait un long récit de ce hasard au Miami Herald (cliquez ici), expliquant comment un agenda décalé d'une demi-heure, ce 12 janvier après-midi, lui avait sauvé la vie. Aux autres médias étrangers, il n'a pu énoncer que quelques généralités, sur la nécessité de l'entraide et de l'organisation pour achever par cette phrase : « Un peuple ne meurt pas » (cliquez ici).

Ce silence et des propos souvent flous parce que tellement généraux ont pourtant été longtemps la clé de ses succès politiques. L'homme n'est pas charismatique ; il est décrit comme intègre (ce qui n'est pas une mince affaire dans ce pays) ; de bonne volonté ; mais désespérément transparent ou immobile. En février 2006, son élection à la présidence a mis fin à deux ans d'une douloureuse transition sous tutelle internationale après le chaos de la présidence de Jean-Bertrand Aristide, qui s'était achevée en 2004 dans le sang et les révoltes populaires (lire notre article précédent).

René Préval est élu en 2006 au premier tour, sur fond d'irrégularités et après un tour de passe-passe original mais accepté par la communauté internationale et la Minustah (la Mission de stabilisation de l'ONU à Haïti): les bulletins blancs ou nuls furent attribués aux différents candidats, à due proportion du nombre de voix recueillies, permettant à René Préval de passer de 48,7% à 51% des voix...

Il suscite pourtant l'espoir. Il a été élu avec les voix de beaucoup de partisans de Jean-Bertrand Aristide, il a le soutien de la communauté internationale et un programme à destination des pauvres. La déception ne tarde pas. En avril 2008, des émeutes de la faim embrasent Port-au-Prince. Certes manipulées par quelques clans politiques, elles montrent un peuple étranglé par la flambée soudaine des prix alimentaires mondiaux. Il faudra attendre trois jours pour que le président daigne parler, tandis que la population croit revivre les cauchemars des années 2002-2004.

Préval et son gouvernement « ont échoué », note quelques mois plus tard l'International Crisis Group dans une longue étude sur Haïti (cliquez ici). « Engagements irréalistes, promesses non tenues, attentes déçues, tout cela a progressivement miné la confiance de l'opinion », note l'ICG. Port-au-Prince est devenu un grand bazar de la charité, où des centaines d'ONG, de sectes, d'associations s'emploient à «faire le bien» tel qu'elles l'entendent, tandis que la Minustah, le pouvoir haïtien et les Etats-Unis s'essaient vainement à trouver un langage commun.

Ils n'y parviennent guère. La multiplicité des acteurs, l'opacité des circuits de décision, les multiples jeux d'influence dans les coulisses paralysent le pays. Après les quatre cyclones qui frappent Haïti en septembre 2008, il faudra des mois pour que les premiers travaux de reconstruction débutent (lire notre article ici).

Un triumvirat Etats-Unis, Brésil, Canada ?

Pourtant René Préval s'est doté d'un nouveau gouvernement qui, là encore, laisse espérer un sursaut. Michèle Pierre-Louis est nommée premier ministre. C'est une femme estimée de tous les observateurs et acteurs étrangers. Durant presque vingt ans, elle a dirigé la Fokal, un réseau d'associations, monté sur le modèle de l'Open Society de la Fondation George Soros et largement soutenu par le milliardaire américain. Loin des jeux de pouvoir, Michèle Pierre-Louis s'est construit une solide réputation en travaillant avec la multitude de regroupements citoyens et de collectivités locales qui tentent de suppléer au vide et à la corruption de la puissance publique.

Devenue premier ministre elle se retrouve aussitôt paralysée par la faiblesse des administrations, des coalitions à géométrie variable d'opposants au Parlement et un système institutionnel que bon nombre d'observateurs s'accordent à reconnaître «absurde parce que totalement autobloquant», selon le mot d'un diplomate. Il y a quatre mois, Michèle Pierre-Louis est renversée par une motion de censure défendue par les sénateurs proches du président René Préval, qui l'avait pourtant soutenue, et remplacée par l'actuel premier ministre Jean-Max Bellerive, habile politicien qui navigue de cabinets en ministères depuis dix ans.

«La faiblesse de l'État précède notre malheur. Pour avoir été premier ministre alors que quatre cyclones touchaient Haïti, je sais que le pays est quasi désinstitutionnalisé. Mais, pour en comprendre les raisons, il faut remonter l'histoire de cinquante années de mauvaise gestion et de prévarication»
, a-t-elle expliqué la semaine dernière dans un entretien à plusieurs journaux européens (cliquez ici).

Alors comment reconstruire de fond en comble un pays et un Etat ? Le bilan de l'ONU, très fortement présente en Haïti depuis 2004, est médiocre. Celui du pouvoir haïtien est mauvais. Ceux des diverses ONG guère plus engageants. Chacun s'accorde aujourd'hui à penser que, au vu de l'énormité du processus à engager, un dispositif politique nouveau doit être mis en place.

Les Etats-Unis, premiers engagés et premiers concernés, se sont bien gardés de dire lequel. Au contraire, Barack Obama, Hillary Clinton, Bill Clinton (représentant spécial pour Haïti du secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon) ont pris soin d'appuyer systématiquement René Préval, répétant que le gouvernement haïtien était aux commandes pour ne pas tomber sous le coup des accusations montantes d'annexion, d'invasion, de mise sous tutelle. Dans le même temps, le président américain contactait le Brésil et le Canada pour mettre en place une structure de coordination de l'aide internationale.

«La reconstruction va être pharaonique»

Pourtant la mise sous tutelle n'existe-t-elle pas de fait depuis 2004? La formule n'effraie pas certains acteurs haïtiens, à condition qu'elle soit gage d'une efficacité retrouvée. «Il faut être pragmatique, note Michèle Pierre-Louis. Le mot tutelle ne me plaît pas plus qu'aux autres Haïtiens, mais il faut que quelqu'un, qu'une entité soit aux commandes. On ne pourra pas s'en sortir tout seuls. La reconstruction va être pharaonique. On était déjà un pays extrêmement dépendant. Pourquoi pas les États-Unis, ou un consortium de pays avec la France, le Canada ou l'Union européenne?»

Dans un entretien à Mediapart, il y a une semaine, Régis Debray, qui a en 2004 présidé une commission franco-haïtienne, a suggéré la constitution d'un gouvernement d'union nationale, dirigé par Michèle Pierre-Louis, pour être l'interlocuteur d'une «task force, qui sera nécessairement conduite par les Etats-Unis car ils ont les plus gros moyens» (cliquez ici). Quelques jours plus tard, il demandait la création d'une commission mixte «donateurs-bénéficiaires», appelant les Nations unies à déclarer Haïti «pupille de l'humanité» (cliquez ici).

Mais, à ce stade, personne ne se risque à définir ou nommer celui qui devra «être en charge». Seul The Economist, toujours prompt à vouloir résoudre les équations impossibles, dit avoir trouvé la solution: Bill Clinton en 2010, puis Lula en 2011 (il devra alors quitter la présidence brésilienne), devraient diriger une alliance USA-Canada-Brésil-Union européenne, assisté d'un premier ministre haïtien, assure l'hebdomadaire libéral (lire l'article ici).

La solution peut sembler crédible sur le papier. Mais elle ignore largement les Haïtiens, les réalités de ce pays et ses nombreuses personnalités qui n'ont jusqu'alors pas pu émerger, écartées par un monde politique mêlant affairisme et clanismes. En 2003 pourtant, beaucoup d'entre elles s'étaient regroupées dans la Plateforme des 184: ce mouvement divers regroupant intellectuels, chercheurs, économistes avait contribué à la chute du président Aristide, défendant des valeurs de démocratisation et de développement de la société.

Ce regroupement inédit s'est ensuite délité, les vieux pouvoirs reprenant le dessus. Mais son projet demeure intact. Et la communauté internationale devrait prendre le temps et le soin d'y trouver quelques inspirations salutaires.