Israël: pourquoi le Likoud et Nétanyahou «ont échoué»

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Emmanuel Navon, politologue et membre du Likoud, fait le bilan des élections israéliennes et du résultat désastreux pour la droite de la fusion des listes du parti de Nétanyahou et de celui de Lieberman. Le succès surprise du centriste Lapid est «sans précédent», note-t-il, dénonçant une «campagne mal menée» par le Likoud.

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Le succès du centriste libéral Yaïr Lapid, dont le parti est arrivé à la deuxième place lors des élections législatives israéliennes du 22 janvier (notre article ici), est-il durable ? Le Likoud est-il menacé à terme par la permanence d'un centre fort et l’essor des partis religieux ? Professeur de science politique à l’université de Tel-Aviv et candidat à la primaire du Likoud, Emmanuel Navon dresse le bilan de l'élection israélienne. Il souligne l’effet désastreux de la fusion de la liste de son parti avec celle d'Avigdor Lieberman, le leader de la formation d'extrême-droite Israël Beitenou. Très affaibli mais tout de même arrivé en tête, Benjamin Nétanyahou devrait pourtant être en mesure de former le prochain gouvernement. Entretien.

Comment expliquez-vous le score assez faible (31 députés sur 120) remporté par la liste Likoud-Israël Beitenou, qui perd 11 sièges de députés par rapport à 2009 ?

Emmanuel Navon. © (dr) Emmanuel Navon. © (dr)
Il faut le dire, le Likoud a véritablement échoué, et il y a beaucoup de raisons à cela. C’est toujours plus difficile de gagner une élection lorsque l’on est au pouvoir que dans l’opposition. Mais il y a aussi cette décision de fusionner les listes du Likoud et d’Israël Beitenou, qui s’est avérée complètement contre-productive. En politique, 1+1 ne font pas 2. Cette union a fait fuir beaucoup d’électeurs du Likoud. Les libéraux et centristes comme Dan Meridor ne se reconnaissent pas du tout dans Lieberman: ils sont allés voter pour d’autres partis, comme celui de Yaïr Lapid. Et c’est également le cas des électeurs traditionalistes et religieux du Likoud, pour qui Lieberman est le symbole de la laïcité russophone. Eux sont allés voter soit pour le Shass, soit pour Bennett. On a perdu des deux côtés.

La campagne du Likoud a en outre été très mal menée. Personne ne remet en cause le fait que Nétanyahou fasse de très bon discours en anglais. Mais ce qui préoccupe les gens aujourd’hui, ce sont les questions économiques. Et le Likoud n’en a pas parlé, il s’est axé sur les questions sécuritaires. Le conflit avec les Palestiniens, on sait qu’il est là, mais ce ne sont pas les vraies préoccupations des Israéliens aujourd’hui. Lapid, lui, a vraiment tenu le discours que les classes moyennes veulent entendre, à savoir : « Israël dispose d’une économie solide basée sur le high tech avec une croissance sans égale dans l’OCDE, alors que la plupart des classes moyennes n’arrivent pas à joindre les deux bouts. »

Ci-dessous, le détail des résultats en nombre de sièges de députés (cliquez sur l'image pour l'agrandir)

Comment expliquez-vous cette décision de fusionner les listes Likoud et Israël Beitenou ?

Nétanyahou voulait être à la tête du plus grand parti car, après les législatives, lorsque le président doit désigner un premier ministre pour qu'il constitue une coalition parlementaire majoritaire, il le choisit plus naturellement au sein du plus grand parti. Or nous avons un système électoral à la proportionnelle intégrale en Israël, et la Knesset est toujours très éclatée. D’après les sondages qu’il avait commandés, Nétanyahou n’était même pas sûr de se retrouver à la tête du plus grand parti. D’ailleurs, si vous enlevez Israël Beitenou, le Likoud a obtenu une vingtaine de députés, contre 19 à Lapid.

Par ailleurs, il faut bien comprendre que Lieberman est issu du Likoud. Il a créé sa propre formation politique à la fin des années 1990, parce qu’il n’avait aucune chance d’avancer dans le Likoud. Nétanyahou, Dan Meridor… tous les apparatchiks du parti n’avaient aucune envie de faire monter un immigré doté d’un accent russe à couper au couteau. Il a donc créé une force politique pour représenter le million d’immigrés russes, et il a très bien réussi, jusqu’à obtenir 15 députés en 2009.

Seulement, plus le temps passe, moins l’électorat russophone sera enclin à voter pour un parti qui le représente uniquement, car son intégration à la société va aller croissant. Cet électorat voudra davantage voter pour un parti en fonction de sa posture idéologique qu'identitaire. Lieberman a compris que sa force politique allait diminuer, d’où son choix de devenir numéro 2 du Likoud pour, à terme, remplacer Nétanyahou. Et donc, chacun a trouvé intérêt à la fusion des listes… bien que tout le monde y ait perdu.

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