En Algérie, «les lièvres» de la présidentielle sortent du bois

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La présidentielle aura lieu en Algérie en avril, mais le suspense reste entier. Bouteflika, malade, sera-t-il candidat à un cinquième mandat ? En attendant la réponse, 32 candidats, que la presse algérienne surnomme « les lièvres » tant l’élection est cadenassée, ont retiré un dossier de candidature. 

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L’élection présidentielle aura bien lieu en Algérie. Elle se déroulera le 18 avril prochain, a annoncé le 18 janvier un communiqué de la présidence algérienne. Elle ne sera pas reportée, scénario au cœur des spéculations ces dernières semaines et piste, dit-on, sérieusement étudiée au sein de la majorité présidentielle, comme l’a confirmé le chef du Mouvement pour la société de la paix (MSP, premier parti islamiste du pays), Abderrazak Makri, qui se rêve désormais un destin présidentiel.

Ce dernier avait lancé le débat en novembre dernier, en appelant publiquement à un report du scrutin après l’annonce d’une très probable candidature à un cinquième mandat du président algérien Abdelaziz Bouteflika alors qu’il est très affaibli par l’âge et la maladie, qu’il n’a pas parlé à son peuple depuis 2012 et qu’il ne fait aucun doute pour personne qu’il n’est plus en capacité de diriger le pays depuis longtemps. Pour Makri, un cinquième mandat dans de telles conditions serait « un danger pour le pays ».

Makri, rejoint par d’autres voix, prônait le report et, de facto, le prolongement du mandat de Bouteflika, le temps de trouver le candidat qui fasse consensus pour succéder à l’homme fort du pays depuis près de vingt ans, un dirigeant malade et handicapé, reclus dans le palais médicalisé de Zéralda dont il ne sort depuis cinq ans que rarement et brièvement, sanglé dans un fauteuil roulant. Makri aurait, à plusieurs reprises, rencontré à ce sujet le frère du président, Saïd Bouteflika, conseiller à la présidence, qui d’après lui était favorable à l’option du report. Option pas du tout au goût de l’armée, qui pèse lourd dans le régime algérien et s’est chargée de la condamner définitivement…

 © Dessin de Dilem paru dans Liberté-Algérie © Dessin de Dilem paru dans Liberté-Algérie
Si la présidentielle aura bien lieu au printemps, le suspense comme l’incertitude restent néanmoins entiers. À trois mois de l’échéance, personne n’est certain de la candidature de Bouteflika, bientôt 82 ans, même si elle est au plus haut sur l’échelle des probabilités et qu’il est pressé de toutes parts de « poursuivre son œuvre ». Il a, comme tous les candidats, jusqu’au 4 mars pour se déclarer et rassembler les parrainages nécessaires – et il a l’habitude de se déclarer à la dernière minute. S’il est “candidat”, ce qui veut dire “élu” en Algérie, pays où la démocratie est une fiction et la fraude aux élections une réalité, personne n’est certain, étant donné son état de santé, qu’il ira au bout de son mandat.

Les Algériens, de plus en plus nombreux à s’abstenir de voter lors des parodies d’élections démocratiques, vont-ils voir à nouveau leur destin confié à un homme cloué dans un fauteuil roulant ? Vont-ils vivre un remake de la surréaliste campagne de 2014, lorsque le principal candidat, c’est-à-dire le président sortant, a brillé par son invisibilité mais gagné malgré tout haut la main l’élection, dès le premier tour, sans un seul discours à l’adresse de ses électeurs, même indirectement par écran télé ?

Le journal La Croix s’est penché ici « sur les scores dictatoriaux obtenus dès le premier tour des dix scrutins présidentiels orchestrés par l’armée depuis l’indépendance » : « Les cinq présidents de l’Algérie ont successivement été élus et réélus six fois avec plus de 90 % des voix, deux fois avec plus de 80 %. Seuls Liamine Zéroual n’a obtenu que 61 % des suffrages en 1995, en pleine décennie noire, et Abdelaziz Bouteflika 74 % pour sa première élection en 1999. »

La perspective d’un cinquième mandat de Bouteflika fracture en tous les cas le régime comme jamais, les uns plaidant pour la continuité avec Bouteflika coûte que coûte, les autres pour laisser le vieillard aborder dignement sa fin de vie et adouber un héritier du « boutéflikisme » pour lui succéder sans que cela ne nuise aux intérêts des différents clans. Depuis des mois, les factions au pouvoir, imbriquant dans une totale opacité armée, services de renseignement, patronat, police, partis, étalent au grand jour leurs divisions (lire ici et) et provoquent des crises sans précédent, comme celle survenue à l’Assemblée nationale, au sein du parti présidentiel le FLN, ou encore la purge au sein de l’armée.

الجزائر | الرئيس بوتفليقة يترحم على أرواح الشهداء في ذكرى إندلاع الثورة 01 نوفمبر 2018 © Algérie Bladna
Dernièrement, c’est l’armée, déjà très énervée par les tractations pour un report de la présidentielle, qui est sortie de ses gonds pour calmer en vain les ardeurs inédites d’un de ses plus haut gradés, qui occupe l’espace médiatique : Ali Ghediri, général-major fraîchement retraité. À 65 ans, cet inconnu de l’opinion publique, directeur des ressources humaines du ministère de la défense pendant une dizaine d’années, jusqu’à sa retraite en 2015, premier prétendant à annoncer officiellement sa candidature à la présidentielle, brise la réserve à laquelle on les oblige dans le milieu en appelant ouvertement à barrer la route à un cinquième mandat de Bouteflika et à remettre en cause « sans tabou l’ordre établi ». « Le clanisme et la prédation ont érigé le régime politique en oligarchie », dénonce-t-il.

Trente et un autres candidats (partis et personnalités indépendantes) ont comme lui retiré un dossier depuis l’annonce de la convocation du corps électoral, vendredi 18 janvier. Parmi eux, le chef du MSP islamiste Abderrazak Makri, Fethi Gherras, à la tête du Mouvement démocratique et social (MDS) ; Nacer Boudiaf, fils de l’ancien président assassiné Mohamed Boudiaf ; ou encore l’ancien chef du gouvernement et animateur des présidentielles de Bouteflika, désormais dans l’opposition et fondateur du parti Talaie El-Houriat, Ali Benflis, 74 ans. Déjà en lice en 2014 (et aussi en 2004), il avait alors obtenu 12 % des voix et dénoncé la fraude pendant les élections.

Cette profusion de candidatures, qui n’atteint pas encore la centaine enregistrée en 2014, interpelle la presse algérienne désabusée. « Qu’est-ce qui fait courir tout ce beau monde, même si la Constitution algérienne reconnaît le droit à tout Algérien répondant aux critères d’éligibilité de se porter candidat ?, se demande le site TSA (Tout sur l’Algérie). Des parties occultes sont-elles en train d’encourager partis et personnalités, même sans poids politique, pour donner un semblant de piquant et de diversité à une élection engagée sur le tard ? Cherche-t-on à s’offrir une panoplie de lièvres de luxe au candidat du système, Abdelaziz Bouteflika ou un autre ? Se porte-t-on candidat pour la seule “ambition” de s’offrir une visibilité politique le temps d’une élection ou escompte-t-on un petit retour de manivelle avec à la clé quelques dividendes pécuniaires de la part d’un pouvoir qui a besoin de candidats d’apparat pour crédibiliser un tant soit peu le sacre de son “chevalier” ? »

« Les lièvres. » C’est ainsi que la presse algérienne désigne les candidats à la présidentielle dits indépendants face au candidat du système Bouteflika, tant ils sont réduits à de la figuration. « La loi du système et la fraude électorale aidant, chacun de ces candidats sait parfaitement qu’il n’aurait aucune chance de l’emporter si Bouteflika postulait pour un nouveau quinquennat », résume Liberté-Algérie. Et dans ce même journal, le magistral dessinateur algérien Dilem taille en un croquis l’issue probable d’« une élection très transparente » : un portrait officiel du président reflétant le vide. Du côté de la société civile, le mouvement citoyen Mouwatana (citoyenneté en arabe), qui réclame une transition pacifique, ne désespère pas d’empêcher une nouvelle candidature de Bouteflika à la magistrature suprême (lire notre entretien). Il appellera solennellement les candidats à l’élection présidentielle à se retirer de la course si le président sortant est vraiment candidat à sa succession…

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