Rony Brauman: «Comment a-t-on pu oublier l'Irak et l'Afghanistan?»

«Nous sommes soumis à un chantage émotionnel ancré dans une illusion technologique»: Rony Brauman a été l'un des premiers à critiquer la guerre en Libye décidée par Sarkozy «dans des conditions baroques». Entretien réalisé par Joseph Confavreux.
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Rony Brauman, ancien président de l'association Médecins sans Frontières (de 1982 à 1994), est professeur associé à l'Institut d'études politiques de Paris. Il a été l'un des premiers intellectuels à critiquer la guerre en Libye décidée par Sarkozy «dans des conditions baroques».Il détaille les leçons à tirer des interventions et guerresprécédentes, s'étonnant que ces expériences soient aussi peu prises encompte.

Comment expliquer cette quasi-unanimité sur l'entrée en guerre de la France, même si on entend maintenant quelques voix dissonantes? S'explique-t-elle par l'urgence de la situation en Libye ou par une recomposition plus ancienne du champ politique et médiatique?

Rony Brauman. © (dr) Rony Brauman. © (dr)
Je me l'explique mal. Les désastres des guerres d'Irak et d'Afghanistan semblent en dehors des esprits. Pourquoi les échecs sur le terrain – par rapport aux objectifs prévus – ne sont-ils pas davantage présents dans les discours sur la guerre ? Sans doute les notions d'urgence et d'humanitaire font-elles écran et empêchent-elles de se confronter à la réalité.

Je pense que ça ne va pas durer mais, aujourd'hui, il est difficile d'être critique vis-à-vis de cette intervention sans être accusé d'indifférence, de complicité ou de cynisme. C'était le discours de George Bush et de ses soutiens en 2003, je vous le rappelle. Je refuse cette rhétorique d'intimidation qui nous assigne à des rôles préétablis : soit on incarne l'esprit munichois, soit on défend le sauvetage des civils et les droits de l'homme. Je considère cette alternative comme un chantage moral, parce que le sauvetage n'est qu'une illusion de sauvetage.

On n'élimine pas une dictature, on n'arrête pas une guerre civile avec des bombardements, si bien ajustés soient-ils. Mais à l'heure qu'il est, ce travail de critique est difficile, tant l'émotion est forte.

Vous affirmez qu'on n'instaure pas la démocratie à coups de bombardements, mais «protéger les civils» ne signifie pas nécessairement vouloir instaurer la démocratie, ni même la paix?

A partir du moment où la menace contre les civils c'est la dictature, les protéger, c'est se débarrasser de la dictature. La « responsabilité de protéger », pour reprendre le terme consacré par l'ONU, ça veut concrètement dire changement de régime. Je critique cette position des Nations unies depuis le début, car elle reprend l'esprit du « droit d'ingérence », comme ne cesse de le rappeler à juste titre Bernard Kouchner. C'est la version moderne de la « guerre juste » : il s'agit de chasser un souverain criminel pour le remplacer par un souverain décent, c'est-à-dire qui règne avec des méthodes démocratiques. Cet objectif, auquel je souscris bien sûr, est inatteignable par des bombardements.

Reste que nous ne savons pas quels sont les buts de cette guerre.

Je suis convaincu que le mouvement de contestation des dictatures corrompues et violentes est très profond. Il part des tréfonds des sociétés, de l'évolution démographique, du statut des femmes, de l'alphabétisation et de tout ce qui permet une émancipation individuelle et la possibilité de se dresser contre les pouvoirs en place. C'est ce mouvement de fond-là qui peut mettre à bas les dictatures. Toute intervention extérieure dépouille ces mouvements de leur légitimité démocratique.

L'argument souvent opposé à cela, c'est l'Allemagne et le Japon, deux pays sans tradition démocratique qui sont devenus des démocraties après une intervention militaire. Mais il faut être aveugle aux saccages de la Seconde Guerre mondiale, aux anéantissements par les bombes, y compris atomiques, de villes entières, pour croire à un tel argument. Et, partout ailleurs, ça n'a pas fonctionné. Si un médecin ne dispose que d'un marteau pour pratiquer une intervention à cœur ouvert, il ne la fait pas ! Les marteaux ne sont pas la solution.

Nous sommes soumis à un chantage émotionnel ancré dans une illusion technologique. Nos avions de chasse, nos missiles et nos satellites ne vont pas régler le problème d'une guerre civile et d'une dictature. C'est cette limite qu'il faut aussi avoir en tête si l'on veut rendre service aux mouvements démocratiques.

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