Tsipras a toujours le soutien massif des Grecs, malgré la lenteur des négociations

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À l'approche des cent premiers jours au pouvoir, le gouvernement Tsipras reste exceptionnellement populaire dans un pays qui a vu une grande partie de la population se détourner de la politique ces cinq dernières années. Mais il fait face, aussi, à une opinion publique lassée par la lenteur des négociations avec Bruxelles tandis qu'aucun accord n'est attendu à la réunion de l'Eurogroupe ce 24 avril.

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Athènes, de notre envoyée spéciale.- Le KEP de Neos Kosmos, quartier sud d'Athènes, ne désemplit pas ce matin. Ce « centre de services au citoyen » – un service public qui permet toutes sortes de démarches administratives en Grèce – voit défiler depuis quelques jours des dizaines de Grecs dans le besoin. Depuis lundi 20 avril en effet, et jusqu'au 20 mai prochain, les personnes sans ressources ou surendettées sont invitées à déposer une demande d'aide humanitaire. C'est la mise en œuvre du projet de loi déposé en mars par le gouvernement Tsipras, une mesure composée de trois volets : aide alimentaire (sous la forme de bons d'achat d'une valeur de 70 euros mensuels), aide au logement, et aide au paiement des factures d'électricité (jusqu'à 300 kWh par mois). Dans ce quartier populaire traversé par l'unique ligne de tramway de la capitale, les devantures de magasins qui affichent « à vendre » ou « à louer » se sont multipliées ces dernières années. Pas une nouvelle enseigne ne voit le jour, l'activité économique tourne au ralenti.

Le "centre de services au citoyen' (KEP) du quartier Neos Kosmos, à Athènes © Amélie Poinssot Le "centre de services au citoyen' (KEP) du quartier Neos Kosmos, à Athènes © Amélie Poinssot

Nikos fait partie de ces habitants qui ont perdu leur emploi, du jour au lendemain, en 2012. Ce père de deux enfants en bas âge travaillait comme serveur jusqu'au moment où le bar qui l'employait a fermé. Après un an d'allocations chômage, ce quadragénaire s'est retrouvé sans ressources et complètement endetté : Nikos a aujourd'hui 2 000 euros d'arriérés d'impôts sur le dos qu'il ne sait comment rembourser. « Les coupons alimentaires pourraient beaucoup nous aider », nous dit-il alors qu'il vient de déposer sa demande au KEP. « Nous n'avons plus aucun revenu, ma femme ne travaille pas, et nous vivons chez ma mère car nous ne pouvons nous loger. » Nikos ne se laisse pas abattre pour autant et suit les avancées du gouvernement Tsipras avec enthousiasme : « Il maintient ses lignes rouges, refuse la baisse des retraites et maintient sa volonté de remettre le salaire minimum à son niveau d'avant la crise. Syriza a été élu précisément pour ne plus appliquer les recettes de la Troïka… Pour l'instant, il respecte son programme, moi je dis chapeau ! » La question d'une éventuelle faillite ou d'une sortie de la zone euro importe peu pour cet homme qui estime que « de toute façon, le pays a déjà fait faillite ».

Yakovas et Katerina n'en mènent pas large non plus. Ce jeune couple vient tout juste de retrouver un peu de travail après deux ans de chômage – quelques heures de ménage pour elle, un temps partiel dans un kiosque à journaux pour lui –, mais pas de quoi planifier un projet d'avenir. Ils font eux aussi ce matin-là une demande d'aide alimentaire, ainsi qu'une demande d'aide au loyer. « On ne nous a pas dit quand nous aurons la réponse, il ne nous reste qu'à attendre, précisent-ils. Depuis que Syriza est au pouvoir, en réalité, il y a eu beaucoup d'annonces mais pas grand-chose de concret encore... Tsipras se bat, ça c'est sûr, et il se bat bien. Mais maintenant, il est temps d'obtenir des résultats ! S'il parvient à appliquer ne serait-ce que la moitié de ce qu'il a promis, nous serons contents. » Outre ces mesures destinées à affronter ce que le gouvernement appelle la « crise humanitaire », le parlement a également voté une loi qui permet aux contribuables endettés de rééchelonner leurs dettes au moyen de cent versements étalés dans le temps, en échange d'un premier acompte minimal de 20 euros et de la levée des pénalités. La mesure, mise en place cette semaine, a rencontré un succès immédiat : près de 60 000 personnes se sont engagées dans la procédure dès les trois premiers jours, d'après le ministère des finances.

Peu après les deux jeunes gens, une vieille dame sort à son tour du KEP, papiers en mains. Elle est sceptique. « Avec ces coupons alimentaires, on nous prend pour des mendiants ! Et à quoi ces tickets me serviront-ils pour payer mes dettes auprès de la compagnie d'électricité, mon eau, et mes charges pour l'appartement ? » Evguenia est âgée de 65 ans, elle n'a pas assez cotisé pour percevoir une retraite, ayant souvent été employée au noir, dans l'hôtellerie. Remplir le formulaire de demande d'aide humanitaire, dans son cas, est allé vite : « Je n'ai ni revenu, ni dépôt bancaire. J'ai indiqué zéro partout et donné les justificatifs. » Evguenia vit des soupes populaires organisées par l'église du quartier et trouve ses médicaments dans l'une des pharmacies sociales qui se sont créées pendant la crise, des structures animées par des bénévoles et alimentées par les dons.

Evguenia aura sans nul doute accès à l'aide humanitaire que met en place le gouvernement Tsipras. Mais beaucoup de Grecs qui en auraient également besoin n'en verront pas la couleur. Car pour pouvoir bénéficier de cette mesure, les critères sont stricts, et il faut toucher moins de 4 200 euros par an, soit un niveau lui-même inférieur au seuil de pauvreté. Cela exclut d'innombrables précaires, des familles monoparentales qui peinent à joindre les deux bouts, mais aussi des salariés du privé, où les retards de paiement sont tels que la spirale du surendettement n'est jamais très loin. Dans la région d'Attique où Syriza gouverne déjà depuis juin 2014, un programme d'aide sociale a ainsi été mis en place. À peine une centaine de personnes ont réellement pu en bénéficier… « Ce gouvernement ne me donne pas tellement d'espoir, lâche Evguenia. Mais la vérité, c'est que les autres étaient tellement pourris… »

Aucun gouvernement aussi populaire depuis 2009

Syriza, en arrivant au pouvoir en janvier, a mis fin à quarante années de bipartisme en Grèce, pays gouverné en alternance par les socialistes du Pasok et la droite de Nouvelle Démocratie jusqu'en 2011, lorsque ces deux grands partis traditionnellement opposés ont commencé à former des coalitions pour se maintenir à l'exécutif. Syriza était donc attendu au tournant. Un parti n'ayant jamais exercé le pouvoir était-il capable de gouverner ? Comment allait-il tenir tête aux institutions européennes ?

« Les électeurs ont voté avec deux critères en tête, rappelle Vassiliki Georgiadou, professeur de sciences politiques à l'université Panteion à Athènes. D'une part, ils ne voulaient pas de nouvelles mesures d'austérité et voulaient sortir de la logique des mémorandums, donc mettre au point un nouvel accord avec les Européens. D'autre part, ils souhaitaient rester dans l'Union européenne et dans la zone euro. Deux jours avant les élections, les sondages donnaient encore 85 % de soutien à la monnaie unique ! À aucun prix les Grecs ne voulaient le retour de la drachme. » Revenir sur cette question de la zone euro pourrait, dès lors, constituer un point de rupture entre Syriza et son électorat.

Evguénia a rempli son formulaire de demande d'aide alimentaire © Amélie Poinssot Evguénia a rempli son formulaire de demande d'aide alimentaire © Amélie Poinssot

Une chose est sûre : depuis janvier, de nombreux Grecs reviennent vers la politique dont ils s'étaient massivement détournés ces dernières années. « Au moins, il y a du suspense ! » lâche, l’œil malicieux, un employé de restaurant. Dans la capitale grecque qui se remplit de vacanciers en ces jours printaniers, l'humeur est plutôt positive. Rien à voir avec les années 2010-2011, quand les manifestations et journées de grève générale se succédaient à n'en plus finir dans la péninsule hellène. Il y a même eu, les premières semaines suivant la prise de pouvoir, des rassemblements en faveur du gouvernement…

Autre signe qui ne trompe pas : le Journal des rédacteurs, pro-Syriza, connaît une progression sans précédent depuis janvier. Né pendant la crise sous la forme d'une coopérative, ce journal vendait en moyenne 8 500 exemplaires par jour en 2014. Il en est à plus de 10 000 à présent, soit une progression de 30 % en un an, et de 37 % pour le numéro du week-end, traditionnellement le plus lu en Grèce.

Ce soutien, c'est précisément le gros point fort de ce gouvernement, estime la politologue Filippa Chatzistavrou, enseignante à l'université d'Athènes et chercheuse au think tank Eliamep : « Depuis 2009, aucun gouvernement n'a été aussi populaire. Cela dit, ce soutien vient en grande partie de gens qui ne sont pas de gauche. Ces derniers n'ont pas voté Syriza par idéologie mais parce que le parti de Tsipras représentait pour eux leur seul espoir. C'est donc un soutien qui peut très vite tourner. Et Aube dorée n'attend que ça pour en récolter les fruits... »

La popularité du gouvernement Tsipras repose donc sur une base encore fragile. « La crise a rendu les votes très volatils, explique Vassiliki Georgiadou. En 2009, le Pasok avait remporté les élections avec l'un des meilleurs scores de son histoire : 44 % ! Et Georges Papandreou était extrêmement populaire… Un an plus tard, lors des élections locales, il commençait sa chute, et de scrutin en scrutin n'a fait que confirmer son effondrement jusqu'à obtenir moins de 5 % aux dernières élections… Pourquoi ? Parce que la population a eu peur. Cet élément est très important si l'on veut comprendre le comportement du corps électoral grec. Et le gouvernement Tsipras doit en tenir compte s'il ne veut pas perdre le soutien qu'il a jusqu'à présent. Autrement dit, il doit mettre fin à l'incertitude. »

Certains se lassent en effet de voir les négociations à Bruxelles traîner en longueur. « Que fait ce gouvernement pour l'emploi ? Quel est son plan, au-delà des mesures qu'il ne veut pas appliquer ? Comment l'économie va-t-elle redémarrer ? », s'interroge Vassiliki, une jeune femme qui a pourtant voté pour Syriza en janvier. « Je n'étais pas dupe, je me doutais bien qu'il n'appliquerait pas son programme électoral, poursuit cette Grecque qui vivote de petits boulots depuis deux ans. Mais il faut trouver des solutions alternatives… On ne peut pas promettre qu'on va réembaucher toutes les femmes de ménage du ministère des finances licenciées, puis enterrer le sujet sans même chercher le moyen de les réaffecter quelque part. »

Loukas, technicien dans une grande entreprise, qui a réussi à préserver son emploi pendant la crise mais qui a subi, comme ses collègues, une importante baisse de salaire, a lui aussi voté Syriza. « J'ai été enthousiaste quand j'ai vu la formation du gouvernement. Certains ministres, comme le procureur qui a été nommé à la lutte contre la corruption, Panayotis Nikoloudis, sont des personnes de grande qualité. D'autres au contraire, comme Yanis Varoufakis, en ont fait un peu trop dans les médias. Cela dit, personne en Grèce ne veut voir revenir Antonis Samaras au pouvoir… Il est détesté aujourd'hui ! »

Un décret très critiqué

Pour d'autres, c'est l'arrivée d'une nouvelle génération au pouvoir qui est réjouissante. Pour la première fois dans l'histoire politique du pays, le gouvernement ne compte en effet personne qui soit issu d'une de ces grandes familles grecques, les Papandreou, Mitsotakis, Samaras et autres Karamanlis. C'est en tout cas l'avis de Dimitris, comédien : « Ces nouveaux dirigeants sont des gens accessibles, que l'on a croisés un jour quelque part, qui n'ont pas grandi dans une bulle... Moi-même, j'ai été à la fac avec Zoé Konstantopoulou, la présidente du parlement ! Le gouvernement est certes assez hétéroclite mais je crois que Tsipras a réalisé un coup de maître en composant un exécutif où chacun joue un rôle précis. Varoufakis est là pour faire en sorte qu'on ne parle que du problème grec, et qu'il soit au centre du problème européen. Il faut bien reconnaître qu'il y est parvenu ! » Aujourd'hui, une question toutefois taraude le jeune homme : « Que fait la France ? » Une interrogation partagée par de nombreux Grecs croisés ici et là ces derniers jours.

Surtout, la lassitude face à des négociations qui tardent à déboucher sur un résultat tangible, commence à gagner de plus en plus d'observateurs. « Le gouvernement n'est pas transparent, on ne comprend pas quelle est sa stratégie », tranche, sévère, le sociologue Panayotis Panayotopoulos. Selon cet universitaire, le soutien massif de la population s'explique surtout par « l'état de grâce des trois premiers mois au pouvoir », par le fait qu'« en jouant l'élément perturbateur au niveau européen, le gouvernement Tsipras répond à une certaine fierté nationale », et par « la crise sous-jacente et réelle de l'opposition, qui traverse une crise de leadership ». Ce soutien pourrait bien tourner vinaigre rapidement si Athènes ne sort pas par le haut des négociations.

Locaux "à vendre". Quartier de Neos Kosmos, Athènes. © Amélie Poinssot Locaux "à vendre". Quartier de Neos Kosmos, Athènes. © Amélie Poinssot

Les critiques les plus féroces viennent sans doute du côté des électeurs de Potami (« La Rivière »), ce parti centriste, proche des milieux économiques, qui se voyait gouverner aux côtés de Syriza. Favorable à la poursuite, dans un premier temps, du mémorandum avec les créanciers de la Grèce, ce parti hétéroclite fondé par une vedette de la télévision grecque avait recueilli quelque 6 % des suffrages en janvier. Syriza lui a préféré le parti souverainiste des Grecs indépendants, à la ligne clairement anti-austéritaire. Les électeurs de Potami ne s'en sont pas remis et parient sur la fin prochaine du nouvel exécutif.

Dans les médias, à l'exception du Journal des rédacteurs, la période de grâce n'a pas duré. Les grands groupes de presse qui contrôlent l'essentiel du paysage médiatique du pays ne sont pas favorables à un gouvernement de gauche, et le font savoir. D'autant que ce dernier s'est mis à exiger des chaînes privées qu'elles paient enfin leur licence d'émission, ce qu'elles n'avaient jamais fait jusqu'à présent en raison d'accords obscurs avec les précédents gouvernements… Les autorités ont par ailleurs ouvert un nouveau front cette semaine, en arrêtant le patron d'une des plus grandes entreprises du bâtiment du pays, Leonidas Bobolas. Membre de l'une des familles les plus influentes de Grèce, l'homme, actionnaire de grands médias parmi lesquels la première chaîne du pays, est accusé d'évasion fiscale. Il aurait placé quelque huit millions d'euros à l'étranger, dont la moitié en Suisse, pour échapper à l'impôt grec. Mercredi 22 avril, il a dû, pour être relâché, s'acquitter de 1,8 million d'euros auprès du centre de contrôle fiscal des grandes fortunes et s'engager à payer sous peu l'intégralité de l'amende qui lui est réclamée par la justice grecque.

Face au retard pris dans les négociations avec Bruxelles, la balle est désormais dans les mains du gouvernement Tsipras, estiment les principaux commentateurs : c'est à lui, et non aux Européens, de mettre de l'eau dans son vin. « Ce gouvernement commet une grande erreur, qu'il va payer cher, avertissait l'éditorialiste du journal conservateur Kathimerini mercredi 22 avril. Personne ne met en doute son brio en termes de communication. C'est inédit, et d'un point de vue technique, admirable. On arrive toutefois à un point où non seulement l'on ne peut plus faire passer du noir pour du blanc, mais où cela devient très dommageable. (…) Face à nous, il y a l'ensemble des dirigeants européens, le FMI, Washington, ils demandent instamment un compromis… qu'une partie de Syriza a du mal à avaler. »

Cette semaine, le gouvernement Tsipras a en outre fait passer un décret qui a déclenché une salve de critiques. Ce texte permet de transférer la trésorerie des collectivités locales et de plusieurs organismes publics du pays à la banque de Grèce afin que l’État puisse y puiser les fonds nécessaires pour payer les salaires de ses fonctionnaires à la fin du mois. D'après la presse grecque, cela représenterait une somme de 2,5 milliards d'euros. Outre que la mesure étonne, de la part d'un parti qui a systématiquement dénoncé l'usage de décrets par les exécutifs précédents, qualifiant cette façon de gouverner d'antidémocratique, elle soulève la colère des institutions concernées. Le président de la Fédération grecque des collectivités locales a averti que la mesure mettait directement en danger le bon fonctionnement de l'administration locale et a appelé à une mobilisation à Athènes ce vendredi 24 avril. L'Union des maires de son côté a voté une motion invitant les autorités municipales du pays à ne pas appliquer la mesure, et plusieurs maires sont montés au créneau, parmi lesquels celui de la capitale, Yorgos Kaminis.

La situation financière est certes en train d'étrangler le pays. Il y a de nouveau des prêts FMI à rembourser le 12 mai, puis les 5, 12, 16 et 19 juin, autant d'échéances qui rendent l'équation des dépenses publiques particulièrement compliquée. C'est cette pression constante des créanciers qui a porté Syriza au pouvoir… Mais c'est aussi cela qui pourrait amorcer sa chute.

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