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Mediapart jeu. 28 juil. 2016 28/7/2016 Dernière édition

M. Strauss-Kahn, que s’est-il passé dans la suite 2806 ?

24 août 2011 | Par Jade Lindgaard

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« C'est dans notre culture, dès la Bible et l'histoire de Joseph en Egypte, la parole de la femme qui accuse l'homme de viol est d'abord une parole qu'on met en doute. » Virginie Despentes écrit ces lignes en 2006 pour son manifeste féministe punk King Kong Théorie. Mais elles sonnent incroyablement au diapason de l'affaire Strauss-Kahn de 2011, à l'heure où le juge Michael J. Obus décide d'abandonner toutes les charges pesant contre l'ancien directeur général du FMI (voir ici).

Car après trois mois de procédure, c'est le discrédit pesant sur la parole de la victime présumée de DSK, Nafissatou Diallo, qui rend aujourd'hui nécessaire l'abandon des poursuites pénales pour agression sexuelle et viol contre le Français. C'est ce qu'explique le procureur de New York, Cyrus Vance Jr., dans sa longue motion de non-lieu plaidant pour l'arrêt des poursuites à l'encontre de l'ancien directeur du FMI (à lire ici). Autrement dit, c'est à cause de la femme de chambre elle-même, et elle seule, que la justice américaine refuse de poursuivre : « L'affaire éclate et s'effondre sur la base de son témoignage », écrivent deux adjoints du procureur. « Si nous ne la croyons pas au-delà d'un doute raisonnable, nous ne pouvons pas demander à un jury de le faire. » La parole de la victime supposée a détruit son pouvoir d'accusatrice en dépit d'indices très gênants pour Dominique Strauss-Kahn réunis par la police new-yorkaise.
Comment expliquer ce sidérant paradoxe ?
La justice américaine attend des victimes d'agression sexuelle une parole parfaitement rationnelle, limpide, cohérente et intangible. Elle veut des victimes idéales, au clair dans leur tête, dans leurs intentions et dans leurs discours. Or Nafissatou Diallo n'a pas cessé de se contredire devant les enquêteurs. Elle leur a beaucoup menti. Ce sont ces incohérences et ces mensonges qui lui ont fait perdre sa crédibilité aux yeux des enquêteurs. Mais à y regarder de près, ces mensonges ne concernent pas le déroulé précis de l'agression présumée. Ils portent sur ses faits et gestes immédiatement après, et sur un viol imaginaire bien antérieur.

«Triste jour pour les victimes de viol»

Comparons les éléments qui discréditent Nafissatou Diallo et ceux au contraire qui confirment ses dires selon l'argumentaire de Cyrus Vance Jr.

Arguments qui jouent contre sa version des faits :

  • Elle n'a pas dit la vérité sur ce qui s'est passé après l'agression présumée, donnant trois versions contradictoires et « incompatibles » selon le procureur. Et aggrave son cas en mentant au grand jury devant lequel elle a témoigné sous serment. Première version : elle dit s'être réfugiée dans le couloir de l'étage de la suite 2806 où elle tombe sur un supérieur à qui elle raconte l'agression supposée. Deuxième version : elle part nettoyer une autre suite, puis revient dans la 2806, la nettoie, va chercher du linge dans une armoire et tombe sur un supérieur à qui elle demande si les clients ont le droit d'abuser du personnel. Mais ce récit est contredit par l'analyse des clefs électroniques qu'elle a utilisées: elle n'a pas eu le temps de travailler dans l'autre suite citée. Troisième version : elle s'enfuit dans le couloir, se réfugie dans une autre suite pour y prendre du matériel de travail et en ressort aussitôt.
  • Elle n'a pas dit la vérité sur son passé : elle a inventé avoir été victime d'un viol collectif en Guinée par des soldats, en présence de sa fille de 2 ans, raconté aux enquêteurs en pleurant et montrant des cicatrices. Mensonge qu'elle admet en expliquant d'abord qu'il figure dans sa demande d'asile – ce qui est faux –, puis que c'est une histoire qu'elle avait préparée dans le but d'étoffer sa demande d'asile.
  • Elle a d'abord dit qu'elle ne voulait pas demander d'argent au civil avant d'être surprise conversant avec son petit ami présumé, incarcéré pour vente de marijuana, de l'argent qu'elle pourrait tirer des accusations qu'elle porte contre DSK.
  • Elle a menti aux services sociaux pour garder son appartement en HLM (en omettant de déclarer son revenu en tant qu'employée du Sofitel).
  • Elle n'a pas dit aux enquêteurs qu'elle disposait de 60.000 dollars (plus de 40.000 euros) sur son compte bancaire, déposés par d'autres personnes.

 

Les arguments qui accréditent le récit de Nafissatou Diallo :

  • Elle n'a pas tardé à raconter son agression présumée à deux supérieurs hiérarchiques du Sofitel, qui – comme d'autres témoins – l'ont alors trouvée « bouleversée ».
  • La police a trouvé des traces de sperme comportant l'ADN de Dominique Strauss-Kahn sur le haut de l'uniforme de Diallo, ainsi que de l'ADN de DSK sur ses collants et sa culotte. Pour les enquêteurs, il n'y a donc pas de doute qu'il y a eu un rapport sexuel entre Nafissatou Diallo et Dominique Strauss-Kahn : « Les preuves physiques, scientifiques, et autres, établissent que l'accusé a entrepris un rapport sexuel précipité avec la plaignante », écrit Cyrus Vance. C'est l'usage de la force et l'absence de consentement qui ne sont pas prouvés. Mais la réalité de l'acte sexuel entre le directeur du FMI et la femme de chambre du Sofitel n'est pas contestée par le procureur.
  • Les policiers ont aussi trouvé une tache sur la moquette de la suite contenant de l'ADN de DSK et de Nafissatou Diallo, et des traces de sperme.

D'un côté, des mensonges avérés mais sur des faits périphériques à l'agression. De l'autre, des preuves matérielles du rapport sexuel, et des témoignages corroborant son récit, mais insuffisants pour prouver le viol. Le récit de l'agression supposée par la plaignante n'est pas contesté par la justice. Et pourtant, cela suffit à justifier l'abandon des poursuites pénales.

Qu'il y ait eu ou non viol dans la suite 2806 du Sofitel, la procédure s'est avérée inégalitaire. Nul n'a demandé de compte à Dominique Strauss-Kahn, protégé par son droit à garder le silence: pourquoi ce rapport sexuel ? Dans quelles conditions ? A-t-il été rémunéré ? Contre toute attente, ce silence l'enveloppe. Brutalisé par son arrestation spectaculaire, son exhibition mondiale lors de la perp walk, son incarcération puis son assignation à résidence, l'ancien directeur du FMI apparaît comme le grand absent de l'argumentaire de Cyrus Vance, et, de ce fait, le plus épargné judiciairement des deux protagonistes. Il n'a pas à s'expliquer du déroulé des faits. Pas de parole, donc pas de mensonge ni de contradiction. Par une cruelle inversion des rôles, c'est la victime supposée qui s'est trouvée mise à nu par l'enquête, et non l'agresseur présumé.

« C'est un triste jour pour les victimes de viol », écrit l'avocate Cheryl Thomas, spécialisée dans la défense des droits des femmes, dans The Daily Beast : « C'est une leçon pour toutes les femmes. Si jamais vous osez accuser quelqu'un de viol, rapidement, on ne parlera plus d'agression sexuelle mais de vous. L'attention se focalisera sur votre passé, vos erreurs, vos fréquentations. Et patatras, les détails atroces de la violence sexuelle disparaîtront. C'est un message encourageant pour les violeurs. » Pour Clyde Haberman du New York Times : « Non, M. Strauss-Kahn n'est pas innocent. Pour partir libre, il n'a pas besoin d'être innocent. Il a simplement besoin de ne pas être coupable. »

Le regard du monde vers Paris

Cet échec à traiter avec égalité l'accusatrice et l'accusé est d'autant plus grand que les enquêteurs ont au départ pris au sérieux le récit de Nafissatou Diallo. Au point d'arrêter un homme puissant au nom d'un idéal démocratique : celui de l'égalité de tous devant la loi. Il serait terrible que ce retournement de procédure entraîne un backlash, un retour de bâton, pour les victimes à venir d'agressions sexuelles commises par de plus forts, de plus riches, et de plus connus qu'elles-mêmes.

« Aux Etats-Unis et dans d'autres pays capitalistes, les lois sur le viol ont généralement été conçues pour protéger les hommes des classes dirigeantes dont la femme ou la fille se feraient agresser, explique la militante afro-américaine Angela Davis. Ce qui arrivait aux femmes de la classe ouvrière ne préoccupait guère les tribunaux. » Elle écrivait ces lignes en 1981, dans son livre devenu un classique de l'histoire du féminisme, Femmes, race et classe. Elle y explique à quel point le viol des femmes, et singulièrement des femmes noires par les hommes blancs, fait partie de l'histoire de l'esclavage aux Etats-Unis, puis de la ségrégation, de l'histoire du racisme et de l'oppression économique. « Bien qu'il soit de notoriété publique que les employeurs, cadres, politiciens, médecins, professeurs blancs “profitent” des femmes qu'ils considèrent comme leurs inférieurs sur le plan social, leurs méfaits sexuels sont rarement jugés par un tribunal », concluait-elle tristement.

Comme une ultime provocation, Benjamin Brafman, l'avocat du Français, déclarait mardi, après la confirmation de l'abandon des poursuites pénales contre son client : « Vous pouvez peut-être avoir un comportement déplacé, mais c'est très différent d'un crime. Cette affaire a été traitée comme un crime alors que ce n'en était pas un. » Ce « comportement déplacé » sonne comme un aveu euphémisé d'un acte manifestement jugé répréhensible (« inappropriate », dit-il en anglais) par la défense elle-même de l'accusé. On en revient au « troussage de domestique » décrit par Jean-François Kahn. Pas bien, mais pas très grave. En pleines eaux troubles.

A vous, aux Français de poursuivre l'œuvre de la justice en ouvrant le dossier des accusations de Tristane Banon, propose désormais l'avocate Cheryl Thomas : « Le regard du monde va se tourner de New York vers Paris », prophétise-t-elle. Commençons déjà par une simple question à celui qui va peut-être bientôt rentrer en France : M. Strauss-Kahn, que s'est-il passé chambre 2806 ?