International Reportage

A quoi rêve le Kansas? (2/3) - Et maintenant, il faut apprendre à se serrer la ceinture

Un an après l'explosion de la bulle immobilière, en plein dans la crise financière, les Américains ont le moral en berne. Dans la petite ville de Lawrence, au Kansas, on parle beaucoup du coût de l'essence et de la nourriture en se lamentant de la disparition d'une certaine Amérique: celle qui «construisait des trucs». Deuxième volet du reportage que Thomas Cantaloube et le photographe Patrick Artinian ont réalisé aux Etats-Unis pour décrypter les enjeux de l'élection présidentielle du 4 novembre et prendre le pouls de cette Amérique post-Bush, post-Irak et, depuis peu, post-Wall Street.

Thomas Cantaloube

24 septembre 2008 à 13h07

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De nos envoyés spéciaux au Kansas

Il y a encore quelques années, le slogan « Your house is your pigy bank » (Votre domicile est votre tirelire) était à la mode. Plus maintenant. La crise, ce mot protéiforme, est passée par là. Beaucoup de ceux qui avaient eu foi en cette devise et contracté une ou deux hypothèques sur leur maison s'en mordent les doigts.

À Lawrence, dans ces «burbs» que nous avons évoqués dans le premier volet de notre enquête, les panneaux FOR SALE (À VENDRE) se multiplient alors même que la ville est jugée peu sensible aux fluctuations économiques, si l'on en croit ses édiles. «Nous sommes une petite ville loin de tout. Nous ne profitons jamais vraiment des booms mais nous résistons aussi aux krachs», se satisfait Hank Booth, le président de la chambre de commerce à l'air patelin.

Il n'empêche, la morosité de la situation économique traîne sur la pointe de toutes les langues, n'attendant qu'une oreille compatissante pour s'épancher. L'essence, le coût de la nourriture, la cherté des études, la crainte du chômage, l'angoisse de l'avenir...

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Il ne faut pas beaucoup pousser les résidents de Lawrence, qui avouent pourtant vivre dans « une communauté privilégiée », pour recueillir les témoignages de leurs difficultés matérielles. La librairie locale a mis sur le devant des rayonnages, une ressource ad hoc, tout juste publiée par la célèbre collection aux couvertures jaunes et noires: « Living well in a down economy for dummies » (Bien vivre dans une économie en berne pour les Nuls, pas encore traduit en français).

Les gens qui ne connaissent pas les Etats-Unis ont coutume de répéter: «Les Américains sont de grands enfants.» Parce qu'ils ont de grosses voitures, de grands buildings et des triple cheesburgers with bacon? Ridicule. Ce qui est vrai, en revanche, est qu'ils sont d'indécrottables optimistes. La croissance éternelle comme mode de vie.

Les financiers n'ont cessé de répéter, dès le milieu des années 1990, qu'on ne pouvait pas perdre d'argent sur un bien immobilier – la hausse des prix des logements à Lawrence a oscillé entre +3% et +9% par an de 1997 à 2007. De quoi, effectivement, sentir son capitale potentiel grossir par anticipation juste en remboursant les traites normales.

Avec aplomb, Dina Deutsch, une banquière du cru explique qu'auparavant, elle prêtait couramment jusqu'à 102% ou 103% du prix d'une maison (c'est-à-dire sans aucun apport nécessaire, pas même pour les frais annexes d'achat). Pour sa banque, c'était un investissement rentable, puisque «la maison ne pouvait pas se dévaluer et toujours se revendre». Jusqu'au jour où elle se dévalue et ne se vend plus, quand les gens cessent de déménager et d'acheter plus grand. Quand la crise pointe son nez. Il y a un an.

«Nous sommes un peuple plutôt optimiste»

Au-delà des conséquences macro-économiques de l'écroulement du château de cartes de la planète finance ces jours-ci, la fameuse «crise des subprimes» peut se résumer ainsi: un coup d'arrêt brutal à l'optimisme. Le rêve américain est en premier lieu une ambition de petit propriétaire immobilier, symbolisé par le napperon au crochet sur la cheminée: «Home, sweet home».

À partir du moment où la valeur des maisons ne faisait que s'apprécier, comment aurait-on pu refuser à quiconque d'emprunter pour acquérir son bout de rêve? Il aurait été proprement anti-américain de dire à quelqu'un: «Non, vous n'avez pas les moyens, allez chercher un crédit ailleurs.» Cela aurait représenté un crime de pessimisme. «Nous sommes un peuple plutôt optimiste, nous rebondissons vite», se vante Hank Booth de la Chambre de commerce de Lawrence quand on lui demande comment il voit l'avenir.

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Alan Greenspan, le président de la Réserve fédérale de 1987 à 2006, était un optimiste de profession. À partir du moment où il s'était vu conférer le titre d'«oracle» par la presse et le public en général, il n'avait plus le choix. Une simple annonce négative, un froncement de sourcil dubitatif, et les marchés plongeaient. Alan Greenspan a donc refusé de voir venir l'éclatement de la bulle immobilière. Il s'est réveillé une fois qu'il n'était plus en poste.

De toutes les récriminations qu'on entend à Lawrence, les plus persistantes sont celles touchant aux prix de l'essence et des denrées de base. La plupart des Américains pensent que conduire sans restriction est un droit aussi fondamental que leur liberté d'expression. Aujourd'hui, le coût d'un plein leur semble attenter à leur liberté de mouvement.

Comme le dit Todd Williams, professeur d'économie à l'Université du Kansas: «On ne cessait de répéter depuis des années que quand le prix du gallon de super atteindrait deux dollars les gens râleraient. Il ne s'est rien passé. À trois dollars, on prévoyait un changement de comportement. Il ne s'est rien passé. Cette année on a atteint les quatre dollars et ça y est, enfin, on a vu les gens réagir. Essentiellement en réduisant leurs déplacements et en achetant des voitures plus économes en carburant.» [(1) Un gallon=3,785 litres. Quatre dollars le gallon revient, au cours actuel de l'euro à 0,75 centimes d'euros le litre.]

L'aveuglement des «Big Three» de Detroit

Eileen Phillips, comptable et mère de deux enfants, n'utilise plus sa voiture à tout bout de champ. Elle rationalise ses déplacements, faisant toutes ses courses en une seule tournée au centre commercial. William Egleston, un étudiant boursier, laisse son auto au garage du campus, lui préférant un vélo: «Je n'ai pas les moyens de me payer deux pleins par semaine. Mon budget est trop serré.»

Détail significatif: Eileen roule dans un 4×4 Ford Explorer, William dans une vieille Chevrolet Caprice des années 70, de la taille d'un paquebot sur roues. Des voitures d'une autre ère, celle du pétrole abondant. Là aussi, les fabricants automobiles américains n'ont rien voulu voir venir. Après la première claque du début des années 80 due à l'invasion des voitures japonaises – plus petites, moins gourmandes, plus fiables –, les «Big Three» de Detroit se sont redressées avec un produit miracle: le SUV (Sports Utility Vehicle), que l'on appelle communément en France le 4×4, même si le mode de traction n'a rien à voir avec le type d'engin.

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L'idée était simple et éminemment rentable: prendre un châssis de pick-up, lui greffer un habitacle de grosse voiture, promouvoir la bête comme un nouveau mode de vie (toute la famille dedans avec les vélos et le chien) et faire pression sur le gouvernement pour que le véhicule tombe sous le coup des régulations plus souples régissant les camions et non celles des autos, plus sévères en matière de consommation de carburant.

Detroit avait trouvé la parade, les Japonais restèrent sur le carreau au milieu des années 90. L'American way of Life avait trouvé sa nouvelle expression dans un «gaz guzzler» (suceur de carburant) que rien ne pouvait atteindre. Rien, sauf, le prix du pétrole... Péché d'optimisme, aucun économiste des «Big Three» n'avait apparemment envisagé une multiplication par trois ou quatre du prix de l'essence en dix ans. Les automobilistes non plus, qui pensaient que l'Arabie saoudite était leur BFF (best friend for ever). Entre-temps, Toyota a mis sur le marché la Prius, son véhicule hybride qu'il faut désormais commander plusieurs mois à l'avance pour être sûr de l'obtenir.

Pour relier les deux sujets de récriminations des habitants de Lawrence, nous trouvons, à l'intersection des voitures et de la nourriture, le maïs. Qui est, justement, cultivé en grandes quantités au Kansas. On pourrait croire les locaux fiers de leur production agricole. C'est de moins en moins le cas, en tout cas chez les urbains.



«Je ne veux pas que l'on devienne une nation de services. J'aime qu'on fabrique des trucs.»

Écoutons Roger Pontico, géographe «en colère contre le prix de tout»: «Les producteurs de maïs qui vivaient déjà largement en écoulant leur production sous forme de sucre alimentaire [isoglucose en Europe, largement restreint] se sont désormais lancés dans la fabrication d'éthanol. Les politiciens se sont rués sur cette nouvelle chimère d'un carburant bio et leur ont accordé des centaines millions de dollars de subvention. Du coup, les surfaces agricoles consacrées aux autres céréales ont diminué, renchérissant leur prix et celui des aliments pour les animaux. Ce qui a un impact sur le coût de la viande et des produits laitiers. Ici, au cœur de la «grain belt» [la ceinture de grains], nous payons un prix jamais vu pour les denrées agricoles produites par des fermiers à moins de dix kilomètres de chez nous. Mais comme les marchés sont globaux, nous ne pouvons que subir.» Depuis, les scientifiques ont expliqué que l'éthanol fabriqué à partir de maïs était bien moins rentable (et écolo) que celui confectionné en utilisant la canne à sucre. Encore un mirage américain.

Comme un certain nombre de villes moyennes, Lawrence est dépendante d'une mono-industrie. Sa chance est que celle-ci soit relativement imperméable aux fluctuations de l'économie et aux délocalisations, puisqu'il s'agit de l'Université. C'est aussi l'expression d'une nouvelle réalité américaine. Celle d'un pays qui construisait et bâtissait avec de l'huile de coude et qui s'est maintenant réfugié dans le jus de cerveau. Bill Clinton l'avait annoncé en vantant son «pont vers le XXIe siècle», où il allait falloir accepter de perdre des emplois industriels pour gagner des jobs dépendant de la matière grise.

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Mais cette adaptation (forcée? réaliste? utopique?) aux nouvelles conditions du marché global fait fi d'un élément crucial de la psyché humaine: la fierté. Les Etats-Unis ne sont pas Singapour, c'est le pays des gratte-ciel, des entrelacs autoroutiers, de Boeing, et des premiers ordinateurs qui occupaient une pièce entière pour faire trois additions.

C'est dans la série télévisée The Wire, fresque balzacienne sur le déclin de l'Amérique vu depuis les quartiers de Baltimore, qu'un personnage de docker syndicaliste résume le mieux la situation : «Nous avions coutume de construire des choses dans ce pays auparavant. Maintenant, nous nous contentons de plonger la main dans la poche du gars d'à côté.»

Scott Philipps, qui, dans sa banlieue de Lawrence, rumine sur son emploi perdu dans une entreprise de fabrication de containers, est arrivé à la même conclusion (sans avoir vu la série) : «Je ne veux pas que l'on devienne une nation de services. J'aime qu'on fabrique des trucs. En même temps, je suis le premier à acheter un téléviseur grand écran le moins cher possible, qui est fabriqué en Chine... Je n'ai pas la réponse à cette situation et je ne crois pas que ni Obama ni McCain ne l'aient non plus. Je suis juste attristé par la direction que prend le pays. »

Photographies de Patrick Artinian

Thomas Cantaloube


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