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L’Europe débloque un milliard pour «retenir» les réfugiés près de chez eux

Lors du sommet extraordinaire qui s’est tenu mercredi 23 septembre à Bruxelles, les dirigeants européens ont validé la décision de se répartir, en deux ans, 120 000 demandeurs d’asile arrivés en Grèce et en Italie. Ils ont débloqué un milliard d'euros pour le HCR et le Programme alimentaire mondial, et pour aider le Liban, la Jordanie et la Turquie.

Carine Fouteau

24 septembre 2015 à 08h16

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Lors du sommet extraordinaire qui s’est tenu mercredi 23 septembre dans la soirée à Bruxelles, les dirigeants européens ont validé la décision à laquelle avaient abouti la veille les ministres de l’intérieur, à la majorité qualifiée, de se répartir 120 000 demandeurs d’asile arrivés en Grèce et en Italie sur deux ans (accéder au document final). Ce chiffre est très inférieur aux besoins – plus d’un million de réfugiés potentiels sont attendus en 2015 dans l’Union européenne, selon les dernières estimations de l’OCDE qui évoque l’afflux le plus important depuis la Seconde Guerre mondiale. Mais les 28 considèrent que leur vote, malgré quatre défections (la République tchèque, la Slovaquie, la Roumanie et la Hongrie) et une abstention (la Finlande) enregistrées mardi, apporte la preuve que les États sont capables de faire preuve d’un minimum de solidarité.

Leur inquiétude se porte sur la suite des événements. Rien n’indique que les arrivées vont se tarir dans les semaines et les mois à venir. C’est même plutôt l’inverse qui est prévisible. Selon les dernières estimations de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), 473 800 personnes, dont 40 % de Syriens, sont entrées en Europe par la mer depuis le début de l’année, contre 207 000 en 2014. Les capacités d’accueil de la Grèce, de l’Italie et de la Hongrie sont saturées. Plus de 3 000 personnes, principalement des Syriens et des Afghans, ont débarqué en l’espace de cinq heures, mercredi, sur les côtes de l’île grecque de Lesbos, en mer Égée.

Mardi, le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) a souligné qu’au rythme actuel de 6 000 arrivées par jour, le chiffre de 120 000 serait atteint en seulement vingt jours. L’une des porte-parole de l’agence onusienne, Melissa Fleming, a demandé à l’UE d’enclencher un mécanisme d’accueil permanent, ce qui n’a pas été retenu mercredi soir.

Très remontée contre ce dispositif de quotas aux contours encore flous, la Slovaquie a annoncé avant même le début du sommet son intention de contester en justice la décision de l’UE. « Nous irons dans deux directions : d’abord, nous allons porter plainte devant la cour [de justice européenne] de Luxembourg ; ensuite, nous n’appliquerons pas la décision prise par les ministres de l’intérieur », a déclaré à la presse le premier ministre Robert Fico, alors même que la législation européenne contraint les États non signataires à participer (sauf ceux bénéficiant d’un droit de retrait – la Grande-Bretagne, l’Irlande et le Danemark).

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Passant outre, les États membres se sont mis d’accord pour concentrer leurs efforts sur le Proche-Orient afin d’endiguer le « flux » le plus en amont possible. La situation est tragique : après plus de quatre ans de guerre, les personnes réfugiées à proximité, en Turquie, au Liban, en Jordanie, ont perdu espoir de retourner un jour dans leur pays d’origine. Ne voyant pas le bout de la guerre, elles pensent à poursuivre leur route, d’autant que les pays qui les ont accueillies jusque-là sont au bord de l’implosion. La concurrence sur le marché du travail et du logement fait que les nouveaux venus sont de plus en plus mal perçus. Les perspectives d’une vie meilleure s’éloignent. De plus en plus de familles tentent la traversée, encouragées par le dynamisme des économies allemande et scandinave.

Pour les dissuader de venir, les dirigeants européens ont acté, lors du sommet, une série de mesures. Parmi lesquelles la nécessité de débloquer « un milliard d’euros supplémentaires » pour renflouer les caisses du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), du Programme alimentaire mondial (PAM) et d’autres agences internationales, en première ligne dans l’accueil ; le soutien au Liban, à la Jordanie et à la Turquie, qui reçoivent à eux seuls 3,7 millions de Syriens, via la hausse des versements au fonds régional créé en réponse à la crise en Syrie ; le renforcement du « dialogue » avec la Turquie afin notamment de « limiter et organiser l’afflux migratoire » – une rencontre avec le président turc Recep Tayyip Erdogan a été prévue le 5 octobre ; l’aide aux pays des Balkans pour faire face aux passages continus sur leur territoire à concrétiser à l'occasion d'une conférence le 8 octobre ; ou encore l’implication des pays africains pour décourager les « migrants économiques » de rejoindre l’Europe, là encore lors d’un sommet, celui de La Valette à Malte programmé pour les 11 et 12 novembre.

Au sein de l’Union européenne, il a été convenu de renforcer les contrôles aux frontières extérieures en augmentant les budgets de Frontex, du Bureau européen d’appui en matière d’asile et d’Europol, et de soutenir les pays de premier accueil de l’espace Schengen (en l’occurrence la Grèce et l’Italie – la Hongrie ayant décliné la proposition) dans leur tâche d’identification et d’enregistrement des personnes dans le cadre des hotspots. Ces centres devraient être mis en place « dès la fin novembre » avec la mission de distinguer les migrants susceptibles d’être accueillis, car relevant de la convention de Genève, de ceux devant être reconduits dans leur pays d’origine, car fuyant la misère.

Concernant les demandeurs d’asile, François Hollande assume pleinement l’idée qu’il serait préférable qu’ils restent au plus près de chez eux. Avant la réunion, il a ainsi justifié les aides aux pays limitrophes en affirmant que l’objectif était « surtout » de faire en sorte que les réfugiés « ne soient pas tentés de venir jusqu’en Europe où ils risquent leur vie ». Lors de sa conférence de presse le 7 septembre, déjà, il a évoqué la nécessité que les Syriens soient « retenus » « au plus près de leur pays d’origine »… autrement dit, au plus loin de l’Union européenne. De son point de vue, cette solution est indispensable, sans quoi « nous ferons face non plus à une crise de déplacés, mais à une crise humanitaire gigantesque, car là, ce ne seront plus quelques milliers, mais des centaines de milliers » de personnes qui arriveront sur les côtes européennes. Signe de sa détermination, le président de la République a prévu une visite au Liban dans les jours prochains, dans les pas d’autres hauts responsables européens, dont le premier ministre britannique David Cameron, lui aussi soucieux d’afficher son soutien aux pays de premier secours.

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Ces États sont de fait en train de craquer, en particulier le Liban qui, avec 1,5 million de réfugiés environ, soit l’équivalent d’un quart de sa population en plus, fait face à une crise économique majeure (lire notre reportage). Les organisations internationales qui y travaillent sont exsangues. Le HCR l’est en partie en raison de l’ampleur des efforts à fournir, en partie parce que les pays occidentaux n’ont pas réglé leur part ou parce que leurs donations sont insuffisantes (lire notre enquête). L’année dernière, l’agence a reçu 3,6 milliards de dollars, soit seulement 55 % des 6,2 milliards dont elle avait besoin. La France est particulièrement à la traîne, avec une participation à hauteur de 1 % quand les États-Unis assument 39 % de la charge, suivis de l’Union européenne (8 %), du Royaume-Uni et du Japon (chacun 6 %), de l’Allemagne et de la Suède (chacun 4 %), du Koweït et de l’Arabie saoudite (chacun 3 %).

Le Programme alimentaire mondial est lui en déficit chronique. Début septembre, il a annoncé avoir été forcé de réduire d’un tiers son programme de remise de coupons alimentaires aux réfugiés syriens installés dans des pays hôtes du Moyen-Orient en raison du manque de fonds. Rien qu’en Jordanie, 229 000 réfugiés ont cessé de recevoir leurs coupons ce mois-ci. Une des porte-parole de l’organisation, Abeer Etefa, a estimé le trou à 236 millions de dollars pour pouvoir maintenir le financement en novembre. Depuis janvier 2015, le PAM n’a cessé de réduire son soutien : moins de bénéficiaires (de 2,1 à 1,4 million dans la région) pour des valeurs en baisse (le maximum alloué est actuellement de 14 dollars par personne par mois).

À l'issue du conseil, François Hollande a déclaré que la France allait affecter 100 millions d'euros supplémentaires sur deux ans au PAM ainsi qu'aux camps de réfugiés. « Ces moyens vont aller précisément dans les camps de réfugiés pour que ces hommes, ces femmes, ces familles, puissent vivre dignement. C’est aussi un argent qu’il n’y aura pas à dépenser autrement parce que si ces réfugiés venaient dans notre pays, au regard du droit d’asile, nous les accueillerions et nous savons que ça aurait des conséquences également financières », a-t-il expliqué.

Selon une estimation de Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, l’UE a doublé le montant de ses dépenses consacrées à la « crise » des migrants pour atteindre 9,5 milliards d’euros. Lors du sommet, les chefs d'État et de gouvernement ont discuté de la possibilité d'autoriser les États de la zone euro à accroître leurs déficits publics compte tenu des coûts liés à la situation migratoire exceptionnelle, mais ils n'ont pas trouvé de position commune, ont rapporté des responsables de l'UE jeudi matin. Le commissaire européen aux affaires économiques Pierre Moscovici a accepté d'examiner l'impact économique de la « crise » et de présenter ses conclusions le 5 octobre, à l'occasion de la prochaine réunion ordinaire des ministres des finances de la zone euro à Luxembourg.

Carine Fouteau


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