La Turquie est devenue la championne d’Europe de l’emprisonnement

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L’envolée des statistiques carcérales – près de 200 000 places de prison – n’a pas attendu la tentative de putsch de juillet et la répression d’Ankara. Ce pays a fait le choix, non dénué d’arrière-pensées économiques, du « tout-prison ».

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De notre correspondant à Istanbul (Turquie). – Dans une prison en Turquie, un père et sa fille partagent au téléphone les dernières nouvelles du dehors et du dedans. Soudain, la détenue pousse un grand cri : « C’est qui, cet assassin ? Pourquoi vous l’emmenez ici ? Sortez ce criminel ! » La conversation s’achève dans un brouhaha de protestations et d’insultes. Les gardiens ont fait entrer un prisonnier de droit commun dans la pièce où Yildiz Keskin est en train de communiquer avec ses parents – elle a droit à dix minutes de conversation téléphonique par semaine. La femme de 36 ans s’est sentie menacée et a hurlé.

Ces incidents sont fréquents, assure le père, depuis que la prisonnière, condamnée à la réclusion à perpétuité pour appartenance à un groupe armé d’extrême gauche, le DHKP-C, a été transférée en juillet 2016 avec une trentaine d’autres détenues « politiques » vers la prison de Silivri. Auparavant incarcérées dans la prison de femmes de Bakirköy, un quartier d’Istanbul au bord de la mer de Marmara, les prisonnières ont été déplacées au motif qu’elles avaient mis le feu au mobilier de leurs cellules pour protester contre la confiscation de livres et de revues.

Les trente dures à cuire sont ainsi devenues les premières femmes détenues du gigantesque complexe pénitentiaire de Silivri, une petite ville en vase clos de 100 hectares et plus de 13 000 « habitants », 2 000 personnels compris, perdue en rase campagne aux confins du département d’Istanbul. C'est le nec plus ultra de l’industrie carcérale turque, avec son hôpital, sa mosquée, ses salles de classe, son supermarché, ses terrains de sport, deux tribunaux et les logements des gardiens inclus dans le même périmètre. La cohabitation des sexes s’y est cependant vite transformée en une nouvelle cause de tourments pour les condamnées.

« Il y a bien dix gardiennes qui ont été mutées avec les détenues, mais les autres, les hommes, n’ont jamais vu de prisonnières politiques, qui se révoltent, tapent contre les murs, scandent des slogans. Ils n’ont pas l’habitude, alors ils se comportent comme avec les hommes », relate Fahrettin Keskin, le père de Yildiz, indiquant que sa fille portait des « traces de coups ». « Les gardiens ont aussi pris l’habitude de venir reluquer les filles dans leurs cellules et de les harceler avec des commentaires désobligeants », ajoute Fahrettin.

Trente femmes au milieu de 13 000 hommes : la situation est inhabituelle, incompréhensible. Les raisons y ayant conduit ne sont pas moins obscures. Officiellement mesure de représailles contre des insoumises, on découvre dans un article du quotidien progouvernemental Aksam datant de février 2014 que le transfert des détenues de Bakirköy vers Silivri était prévu dès cette époque et que des bâtiments supplémentaires étaient en construction dans le complexe carcéral pour accueillir les nouvelles pensionnaires. Le journal en ligne T24 dévoile quant à lui, en juin 2015, le but probable de l’opération : libérer les terrains occupés par la prison de Bakirköy pour les intégrer dans un projet immobilier conduit par un magnat de la construction proche du pouvoir. Il y a des précédents, comme la fermeture de l’usine d’État TEKEL de Sisli, au cœur d’Istanbul, dont le terrain a été confié aux développeurs privés.

Entrée de la prison de Silivri © Reuters Entrée de la prison de Silivri © Reuters

Si le mobile mercantile d’un tel transfert n’a pas été confirmé, la fermeture des petites structures carcérales proches des centres-ville et leur remplacement par de vastes complexes hors agglomération est une tendance bien établie. Elle est même au cœur d’un ambitieux programme de construction, mené depuis une décennie par le gouvernement turc islamo-conservateur de l’AKP (Parti de la justice et du développement) – une opération dont les enjeux économiques ne sont pas absents et qui s’accompagne d’une augmentation vertigineuse du nombre de détenus.

Entre 2006 et octobre 2016, 187 prisons ont été fermées au niveau des sous-préfectures et 118 nouveaux établissements ont été inaugurés à la périphérie des grandes villes. Ce chassé-croisé n’a pas empêché la capacité d’accueil théorique des prisons turques de progresser à grand train, passant de 114 000 détenus en 2010 à 189 000 en octobre 2016, selon les données de l’Institut de la statistique (Tüik) et de la Direction des prisons turques (CTE). Et le mouvement devrait s’intensifier : le ministère de la justice a indiqué en janvier 2014 qu’il comptait faire passer cette capacité à 250 000 d’ici à la fin 2017. De quoi laisser pantois un garde des Sceaux français, à la tête d’une institution pénitentiaire plafonnant à 59 000 lits.

Dans le même temps, le nombre de prisonniers en Turquie a connu une augmentation de 340 %, sans équivalent dans aucun autre pays développé, passant de 55 000 en 2005 à 187 000 au printemps 2016, selon les statistiques de la CTE. La répression qui a suivi le coup d’État militaire raté du 15 juillet a en outre jeté dans les geôles turques 34 000 putschistes supposés. Les autorités ont répondu dans l’urgence à cette soudaine surpopulation en libérant 38 000 condamnés de droit commun en fin de peine, à l’exclusion des meurtriers et des violeurs. Mais, à la mi-octobre, les prisons étaient toujours en surcharge, le nombre de prisonniers atteignant 195 000, selon le directeur de la CTE, Yavuz Yildirim.

La Turquie est ainsi devenue en une décennie la championne d’Europe – hors Russie – de l’emprisonnement, loin devant l’Angleterre et le pays de Galles (85 000) et la Pologne (71 000). Avec une population à peu près équivalente à celle de la Turquie (78 millions d’habitants), l’Allemagne ne comptait en 2015 que 62 000 détenus. Au classement mondial, le pays du président Recep Tayyip Erdogan figure à la neuvième place, devancé seulement par des États plus peuplés que lui (États-Unis, Chine, Russie, Brésil, Inde, Mexique, Iran) et la Thaïlande (321 000 détenus pour 65 millions d’habitants).

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Les statistiques internationales ont été établies par l’Institute for criminal policy research (ICPR, www.icpr.org.uk) de l’université de Londres et le comité des Statistiques pénales annuelles du Conseil de l’Europe (SPACE, www.unil.ch) de l’université de Lausanne.