Des arguments en défense de l'accord conclu par Syriza

Par
Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Quatre mois pour... « préparer la sortie de l'euro » ?

Sur un registre plus technique, l'éditorialiste vedette du Financial Times Wolfgang Münchau, convaincu que Syriza – comme Podemos en Espagne – est le seul parti de Grèce à avoir compris l'ampleur de la crise de la dette, constate que « la Grèce n'a eu d'autre choix que d'accepter un accord dans lequel les Allemands l'ont emporté, sur chacun des enjeux décisifs ». Mais il rappelle que « l'accord dure quatre mois, ce qui laisse du temps pour engager la bataille qui importe le plus : fixer la trajectoire de long terme des positions budgétaires grecques ».

On en revient donc aux débats sur le surplus budgétaire, mais aussi et surtout à la restructuration de la dette – volet tellement tabou à Bruxelles, qu'il a été mis de côté pendant tout le premier mois des négociations. Sur ce front, « les choix ne sont pas binaires : l'austérité à l'allemande, contre le Grexit. Des options intermédiaires existent, qui sont bien plus pertinentes », juge Münchau, qui plaide tout à la fois pour un effacement d'une partie de la dette, ou encore l'émission d'obligations par Athènes, dont le remboursement dépendrait de l'évolution de la croissance du pays (deux revendications de Syriza), mais aussi d'une extension des durées de remboursement des prêts consentis à la Grèce (ce que souhaitent nombre de ministres de l'Eurogroupe).

Yanis Varoufakis le 20 février à Bruxelles. © Conseil européen. Yanis Varoufakis le 20 février à Bruxelles. © Conseil européen.

Dans un texte plus directement politique publié par Libération, les philosophes français Étienne Balibar et italien Sandro Mezzadra en appellent aux mouvements sociaux : « Aussitôt, Syriza a dû faire face au régime de pouvoir existant en Europe et subir toute la violence du capital financier. Il serait naïf de croire que le gouvernement grec puisse à lui seul ébranler ces limites. Même un pays pesant beaucoup plus lourd que la Grèce aux points de vue démographique et économique n’en aurait pas eu les moyens. (…) Ce n’est pas à nous qu’on apprendra qu’un résultat électoral ne suffit pas, et d’ailleurs Alexis Tsipras lui-même n’en a jamais fait mystère. Il faut que s’ouvre un processus politique, et pour cela que s’affirme et se structure un nouveau rapport de forces sociales en Europe. » À leurs yeux, oui, Tsipras a bien fait de « céder », en apparence, pour « gagner du temps et de l'espace » – c'est-à-dire pour que les luttes sociales s'intensifient sur le terrain, pour que Podemos prenne le pouvoir en Espagne, etc.

Mais les compromis corsés du texte de vendredi risquent de laisser des traces. Une question décisive va rapidement se reposer : Syriza a-t-elle l'intention de « caler le pied de table », ou de « renverser » la table, pour reprendre l'alternative de l'économiste Frédéric Lordon ? Les regards se tournent forcément, une fois de plus, sur la zone euro, et sa capacité à répondre aux crises en cours. « La Grèce est la pointe avancée de la décomposition d'une union monétaire insoutenable dans son architecture actuelle, que les acteurs les plus puissants sont pourtant décidés à conserver, puisqu'elle sert jusqu'à présent leurs intérêts. Du temps est sans cesse acheté, mais en imposant des politiques économiques poussant dangereusement à la déflation. Ce n'est que dans les prochains mois que nous saurons si Syriza se conformera à cette logique, ou s'il finira par s'y dérober », écrivent les universitaires français Fabien Escalona et Nicolas Gonzales sur Slate.

Les adversaires de l'euro estiment que leurs arguments se trouvent renforcés, depuis le compromis de vendredi, qui ne règle aucun des problèmes sur la table. Intellectuel classé à l'aile gauche de Syriza, Stathis Kouvelakis avait déjà exprimé ses réserves en milieu de semaine dernière, dès l'envoi par les Grecs de la « demande d'extension » du programme, à l'origine de l'accord de vendredi. Ce professeur de philosophie à Londres écrit : « Ces arguments rassurants entendus ces dernières années – sur le "bluff" des Européens, sur la possibilité de rejeter l'austérité à l'intérieur du cadre fixé par la zone euro, sur la différence à faire entre un accord pour un prêt, et un mémorandum (de la Troïka, ndlr), sur les solutions dans l'esprit de la conférence de Londres de 1953 sur la dette allemande (c'est-à-dire pour une restructuration favorable aux débiteurs, avec l'accord des créanciers) – en clair, tous ces éléments constitutifs d'un récit qui voudrait qu'il existe un "bon euro", se sont effondrés. »

De son côté, l'économiste français Jacques Sapir se félicite en partie de l'accord trouvé vendredi, qui a le mérite d'apaiser les choses – pour un temps. « Une crise moins d'un mois après l'accession au pouvoir eût provoqué un chaos probable », écrit-il. Mais il reconnaît que rien n'a changé, en ce qui concerne le fardeau de la dette grecque (175 % de son PIB). « L'Allemagne ne peut pas céder, ni non plus le gouvernement grec. Ceci implique que l'on va vers un nouvel affrontement, à moins que d'ici-là se dessine une "alliance" anti-allemande. C'est ce qu'espère Tsipras, et sur ce point il a tort. Les gouvernements français et italien sont en réalité acquis aux idées allemandes. » Et Sapir de conclure : « Mieux vaut utiliser ces quatre mois gagnés de haute lutte pour se préparer à l'inévitable, c'est-à-dire à une sortie de l'euro. »

En réaction aux pressions anti-euro de l'aile gauche de Syriza (aux côtés de Kouvelakis, Costas Lapavitsas, par exemple), d'autres en reviennent au mandat confié par les électeurs grecs à Syriza en janvier. « Alexis Tsipras aurait-il été élu si son parti avait adopté avant les élections la stratégie de rupture avec l’Europe que plusieurs, au sein de Syriza, préconisaient ? Le peuple grec aurait-il soutenu aussi fortement, avant et surtout après les élections, un programme ayant pour horizon immédiat la sortie de l’euro et/ou de l’UE ? » s'interroge Dimitris Alexakis, traducteur et animateur d'un lieu de création à Athènes, sur son blog (en français).

« Les électeurs se sont prononcés en faveur d’une option différente de celle que prônait "l’aile gauche" de Syriza. La proposition majoritaire avait sans doute nombre d’ambiguïtés et d’angles morts (la proposition d’une sortie de l’euro ne comporte-t-elle pas, elle aussi, d’énormes zones d’ombre ?), c’est pourtant bien sur cette proposition que nous nous sommes prononcés en votant », poursuit-il. « Moins que de "capitulation", il faudrait peut-être parler de "clarification" : la pièce qui se jouait jusqu’alors en coulisses, avec les gouvernements grecs précédents, se joue à présent au grand jour, sous les yeux des peuples », avance-t-il, avant de conclure : « Nous avons besoin de temps et nous ne pouvons pas revenir en arrière. »

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale