En Grèce, après les négociations à Bruxelles, tout reste à faire

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Un débat biaisé

Cet accord, toutefois, n'est qu'une feuille de route. Il ne donne aucun chiffre, aucun ordre de grandeur sur les dépenses prévues ni sur les recettes escomptées. Quelques mesures apparaissent par ailleurs extrêmement floues et sont sujettes à interprétation. Que signifie une réforme de la TVA, dans un pays où le taux de TVA est déjà l'un des plus élevés de toute l'Union européenne (23 %) ? Le fait que le rehaussement du salaire minimum doive faire l'objet de nouvelles négociations avec « les institutions européennes et internationales », autrement dit le FMI, fait craindre le pire : rien n'est acté, en fait, pour le gouvernement grec.

La question du salaire minimum a, de fait, été l'objet d'intenses discussions entre le président de la commission Jean-Claude Juncker et les autres pays membres, dont certains ont fait valoir qu'ils avaient un salaire minimum inférieur au niveau grec (la plupart toutefois sont des pays où le niveau de vie n'atteint pas celui de la Grèce). Or cette discussion est tout simplement hors sujet : la fixation du salaire minimum n'a aucun impact sur les dépenses publiques grecques puisque les recrutements sont gelés dans le secteur public et qu'aucun fonctionnaire ne travaille à ce niveau de Smic. Et lorsque le salaire minimum a été baissé en 2012 à la demande de la Troïka, le patronat grec lui-même n'avait jamais demandé une telle mesure. Rien ne devrait donc empêcher la nouvelle majorité à Athènes de voter le rétablissement du seuil initial (751 euros brut par mois contre 580 depuis 2012).

Loin d'un résultat rationnel et opérationnel, le texte validé par l'Eurogroupe est en réalité le résultat de compromis équilibristes au niveau européen, dans un débat biaisé par des positionnements idéologiques et non centré sur la seule nécessité de trouver une issue au problème grec. L'accord a donc été vivement critiqué, en particulier par l'aile gauche de Syriza, qui ne s'y retrouve pas. De fait, la négociation sur un effacement partiel de la dette publique, l'un des piliers du programme du parti tel qu'il a été formulé en septembre dernier à Thessalonique, a été remise à plus tard, l'urgence des besoins de financement faisant loi. C'est dans les prochains mois que le débat reprendra à ce sujet ; l'idée du gouvernement Tsipras était de s'accorder avec Bruxelles sur un programme-relais afin de se donner le temps d'une négociation sur le fond du problème, dont les enjeux sont considérables. La dette grecque a en effet déjà fait l'objet de deux opérations d'effacement, en 2012, qui ont impliqué le secteur privé. Elle n'a depuis cessé d'augmenter et ce sont aujourd'hui principalement les États européens qui sont exposés.

Manque également, au regard du programme de Thessalonique, la politique d'investissements pour favoriser le retour de la croissance. Rien n'est dit sur la réintégration promise des fonctionnaires licenciés, en particulier le personnel d'entretien du ministère des finances. Et reste en place l'impôt immobilier instauré sous le gouvernement Samaras, que Syriza avait promis d'abroger.

Les discussions entre Athènes et Bruxelles sont donc bien loin d'être terminées. Si officiellement on ne parle plus de la Troïka, trio sans aucune légitimité démocratique formé ad hoc en 2010 pour gérer dans l'urgence la question hellène, reste que les interlocuteurs sont les mêmes, et que le parlement grec devra rendre des comptes à ses partenaires européens pour voter les prochaines lois : les concessions sont grandes pour l'électorat de Syriza qui a voté le 25 janvier pour un tournant radical, la fin de la tutelle européenne et la fin de l'austérité. Dans une lettre ouverte publiée sur son site, l'eurodéputé Syriza Manolis Glezos, doyen du parlement européen, a été particulièrement virulent : « Changer le nom de la Troïka en "institutions", celui du mémorandum en "accord" et celui des créanciers en "partenaires", ne change en rien la situation antérieure (…) Pour ma part, je demande au peuple grec de me pardonner pour avoir contribué à cette illusion. » Et ce mercredi, certaines annonces du gouvernement divergeaient du texte validé par Bruxelles. Le ministre du redressement industriel, de l'énergie et de l'environnement, Panayotis Lafazanis (aile gauche de Syriza), assurait ainsi au journal Ta Nea qu'aucune nouvelle privatisation ne serait engagée dans le secteur de l'énergie – alors que l'accord parle de « réexamen » de ce programme et non d'annulation.

Le comité central de Syriza s'est par ailleurs réuni ce mercredi 25 février pour faire le point sur le résultat de ces premières négociations à Bruxelles. Nul doute qu'en interne, les critiques ont fusé. Mais le premier ministre s'est expliqué sur « les difficultés » et « le climat » auxquels il a été confronté. Comme la veille devant son groupe parlementaire, il s'est également félicité d'être parvenu à sortir du cadre « de la politique d'austérité » ainsi que des objectifs d'excédent budgétaire primaire fixés par son prédécesseur, irréalistes compte tenu de l'état de l'économie grecque, qui peine encore aujourd'hui à retrouver le chemin de la croissance.

Pour autant, le gouvernement Tsipras reste très populaire au yeux de l'opinion publique. Pendant ces quatre semaines de négociations, plusieurs manifestations de soutien ont eu lieu devant le parlement et dans les grandes villes du pays. C'est la première fois, en cinq ans de crise, qu'un tel bras de fer a lieu entre l'exécutif et les institutions européennes. Comme le disaient nombre d'électeurs rencontrés à Athènes après les élections : « On ne s'attend pas à une révolution du jour du lendemain. Mais que le gouvernement aille enfin réellement négocier ! On verra bien ce qu'il pourra obtenir... » Pour l'heure, Athènes a obtenu le maintien du versement des prêts UE-FMI. Elle ne fera pas défaut le mois prochain.

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