Trump offre une victoire à la Corée du Nord

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Donald Trump a annulé le sommet prévu le 12 juin avec le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un… quelques heures seulement après que la Corée du Nord a fait exploser, comme elle s’y était engagée, les tunnels de son site d’essais nucléaires. Conséquences : un allié sud-coréen jeté sous le bus… et un régime de Pyongyang en position de force.

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Séoul (Corée du Sud), de notre correspondant.-  Jeudi à minuit à Séoul, le président sud-coréen Moon Jae-in convoque en urgence ses conseillers à la sécurité, son chef du renseignement et quelques ministres. L’heure est grave : à la surprise générale, Donald Trump vient d’annuler son sommet prévu avec Kim Jong-un. Moon Jae-in, qui avait tant œuvré pour cette rencontre, n’a même pas été prévenu par son allié américain. Sur une photo de la réunion de crise, il apparaît les traits tirés, inquiets… un visage qui en dit long sur l’ambiance en Corée du Sud. Gueule de bois.

La décision américaine est « folle et complètement absurde », s’emporte vendredi matin le quotidien de centre-gauche Hankyoreh, qui fait remarquer que la Corée du Nord vient à peine de démanteler son site d’essai nucléaire. Le président sud-coréen s’est dit « perplexe et triste » et a appelé les dirigeants américain et nord-coréen à reprendre le dialogue. Depuis des mois, il fait des efforts monumentaux pour améliorer les relations avec le Nord, trouver une solution négociée à la crise nucléaire et prévenir un conflit armé.

Des efforts torpillés dans le dos par une lettre étrange, dictée par Donald Trump (« on dirait une lettre de rupture écrite depuis sa colo par un ado de 13 ans », s’est lâchée Wendy Sherman, ancienne sous-secrétaire d’État américaine). Dans sa missive, adressée à « Son Excellence Kim Jong-un », Donald Trump justifie l’annulation du sommet par « la colère et l’hostilité » des récentes déclarations nord-coréennes ; Pyongyang avait en effet attaqué au vitriol son conseiller à la sécurité, John Bolton, qui insiste pour appliquer « le modèle libyen »… une provocation pour un régime nord-coréen qui estime que Kadhafi serait toujours en vie s’il avait gardé son programme nucléaire.

Vendredi 25 mai à Séoul. © Reuters Vendredi 25 mai à Séoul. © Reuters

« Vous parlez de vos capacités nucléaires, mais les nôtres sont si massives et si puissantes que je prie Dieu pour qu’elles ne servent jamais », poursuit Trump. Le président américain remercie cependant Kim Jong-un d’avoir libéré les trois otages américains, assure avoir cru qu’un « merveilleux dialogue s’instaurait entre vous et moi » et conclut en laissant la porte ouverte : « Si vous changez d’avis au sujet de ce sommet si important, n’hésitez pas à m’appeler ou à m’écrire. »

Les raisons de cette annulation soudaine ne sont pas encore claires. L’un des facteurs semble être le lapin posé par les Nord-Coréens à une équipe de la Maison Blanche envoyée à Singapour pour discuter du sommet : les Américains ont attendu pendant trois jours une délégation nord-coréenne qui n’est jamais venue et qui n’a envoyé aucun message. Selon des fuites révélées par la chaîne NBC, la décision finale aurait été soufflée à Trump par l’ultra-faucon John Bolton. Au grand dam du secrétaire d’État, Mike Pompeo, qui revient de deux voyages à Pyongyang et qui s’était montré relativement optimiste quant aux progrès accomplis.

Il est aussi possible que Donald Trump n’ait pas compris la position de négociation des Nord-Coréens, et surestimé leur volonté de dénucléarisation. Quoi qu’il en soit, il a pris une décision très rapide… alors que les journalistes américains venus filmer le démantèlement du site d’essai nucléaire du régime se trouvent toujours en Corée du Nord.

La décision permet en tout cas à Kim Jong-un de se donner le beau rôle. La Corée du Nord peut proclamer qu’elle a tenu ses engagements : elle a dynamité jeudi 24 mai les tunnels d’essais nucléaires de son fameux site de Pungyeri, des images qui ont fait le tour des télévisions du monde entier. Le régime peut afficher sa bonne volonté… Même si en réalité, après six explosions nucléaires (entre 2006 et 2017), il n’avait plus vraiment besoin du site (qui, de plus, pourrait être rouvert en quelques semaines si nécessaire, selon des analystes). La Corée du Nord a aussi récemment libéré trois otages américains.

Ce vendredi matin, le vice-ministre nord-coréen des affaires étrangères, Kim Kye-gwan, peut donc se permettre de répondre à Trump avec retenue, en adoptant une posture pro-paix et pro-dialogue. Le diplomate affirme que son pays reste toujours disposé à un sommet avec les États-Unis, « n’importe quand, et sous n’importe quel format ».

Car en réalité, le régime nord-coréen est en position de force et a gagné sur plusieurs tableaux. Sans avoir renoncé à ses armes nucléaires, il a réussi à réduire la pression de la Chine : depuis les deux récents sommets entre Kim Jong-un et Xi Jiping, Pékin semble se montrer moins ferme dans l’application des sanctions, comme le montrent la fièvre immobilière et la ruée des hommes d’affaires dans la ville frontalière de Dandong depuis quelques semaines. La Corée du Sud aussi, désireuse de poursuivre la détente initiée par le sommet intercoréen à Panmunjom le 27 avril, semble prête à plus de flexibilité.

Aidé par l’incompétence de Trump, Kim Jong-un a réussi à enfoncer un coin dans l’alliance entre Corée du Sud et États-Unis. Séoul et Washington ont des positions de plus en plus divergentes sur l’attitude à adopter face à Pyongyang. La brusque annulation du sommet risque d’accroître l’agacement de la Corée du Sud vis-à-vis d’un allié jugé de moins en moins fiable. L’opinion sud-coréenne soutenait en effet, en grande majorité, la rencontre Trump-Kim et elle est toujours en faveur du processus de dialogue.

« Un nombre considérable de Sud-Coréens vont commencer à considérer que la présence [militaire] américaine sur leur territoire est un handicap, remarque Emanuel Pastreich, président du Asia Institute à Séoul, dans l’Asia Times. Et je ne parle pas d’étudiants illuminés, mais de penseurs sérieux. »

Pour les États-Unis, il va être de plus en plus délicat de convaincre leurs alliés (à l’exception du Japon, opposé au dialogue depuis le début) d’imposer de nouvelles sanctions à la Corée du Nord… Sans parler de la Chine et de la Russie. L’idée de frappes préventives sur des installations nucléaires nord-coréennes, évoquée avec insistance l’année dernière à Washington (notamment par John Bolton), devient de plus en plus difficile à justifier. Elles sont en outre complètement inacceptables pour Séoul, étant donné les risques d’embrasement.

Donald Trump, autoproclamé « roi du deal », a donc considérablement affaibli sa position de négociation. Les pourparlers ne sont pas encore terminés, certes. Mais il est difficile d’imaginer que la Corée du Nord acceptera des concessions significatives sur son programme nucléaire face à des Américains qui ne cessent de revenir sur leurs engagements, comme ils l’ont fait avec l’Iran. L’annulation du sommet immédiatement après le démantèlement du site nucléaire ne fait que renforcer une méfiance nord-coréenne déjà insurmontable.

Une solution à la crise consisterait à se concentrer sur des objectifs intermédiaires atteignables, comme un gel des essais nucléaires et balistiques, assorti d’une promesse de ne pas proliférer… tout en tentant de construire une relation de confiance avec Pyongyang (à travers des sommets et rencontres réitérés, coopération, concessions contre concessions, etc.). Cela permettrait de réduire les tensions et de viser, plus tard, des accords plus ambitieux.

Mais une telle approche semble hors de portée d’une diplomatie américaine en roue libre et d’un John Bolton qui rêve de dégainer ses colts.

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