Des milliers de manifestants dénoncent la «mascarade» du G7, malgré un lourd dispositif de sécurité

Deux manifestations d’opposants au G7 se sont déroulées samedi, en marge du sommet. La première, à Hendaye, a réuni 15 000 personnes dans un défilé bon enfant. La seconde, à Bayonne, a tenté de perturber la ville placée sous haute sécurité, sans grand succès.

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Hendaye, Bayonne, de nos envoyés spéciaux.– Il est 18 h à Bayonne et après plus d’une heure sans mouvement, le petit millier de personnes qui se trouvent devant le café des Pyrénées décident soudainement, sans qu’on sache comment et sous l’impulsion de qui, de se lancer dans une manifestation sauvage à travers la ville. Le millier de participants se trouvent sur place mais à vrai dire, il s’agit déjà de survivants, de chanceux et d’audacieux.

Depuis la veille, la ville basque d’environ 50 000 habitants est placée en état de siège. Toute manifestation y est interdite. Les gendarmes mobiles et autres policiers à moto s’y trouvent en nombre. Bayonne se situe à une petite dizaine de kilomètres de Biarritz et de sa zone rouge qui accueillera dans quelques heures les dirigeants des sept premières économies du monde, mais la ville est tout aussi barricadée. 

Dans les rues du centre-ville de Bayonne samedi après-midi. © Yann Levy / Hans Lucas Dans les rues du centre-ville de Bayonne samedi après-midi. © Yann Levy / Hans Lucas

Vers 16 h, les rues du centre-ville ne sont que vitrines baissées et couvertes de planches. Les quelques touristes qui y déambulent doivent montrer régulièrement patte blanche aux forces de l’ordre. Peu à peu, des fourgons de police ou de gendarmerie prennent position sur les divers ponts de la ville.

Pour les militants qui tentent de se rendre au rendez-vous informel donné par des gilets jaunes et d'autres activistes, il faut passer par les contrôles qui commencent sur l’autoroute et se poursuivent aux principaux ronds-points de la ville. Certains feront le trajet à vélo en prenant moult détours – et en mettant deux heures depuis Hendaye. Les journalistes peuvent passer avec du matériel de protection mais à la condition de présenter une carte de presse en bonne et due forme.

Quand un millier de personnes s’élancent, donc, de la rue des Lisses pour rejoindre l’esplanade Roland-Barthes, samedi en fin de journée, c’est peu dire qu’on n’en attend pas l’émeute redoutée par le gouvernement depuis plusieurs semaines. Aux slogans de « ah ah, anti anti anticapitalistes » ou bien « siamo tutti antifascisti », les personnes présentes avancent sans toujours bien savoir où aller. Tous les ponts menant au centre-ville sont occupés par les forces de l’ordre, les barrières anti-émeutes sont dressées, plus personne ne passe d’un côté ou de l’autre.

La manifestation sauvage à Bayonne a réuni près d'un millier de personnes. © Yann Levy / Hans Lucas La manifestation sauvage à Bayonne a réuni près d'un millier de personnes. © Yann Levy / Hans Lucas

La manifestation erre pendant 45 minutes avant de se retrouver entre deux ponts. Une batucada, toute de rose vêtue, joue devant le premier. Quelques projectiles sont envoyés sur les forces de l’ordre. Le canon à eau réplique suivi de quelques grenades lacrymogènes avant que le cortège ne s’éloigne et parachève sa boucle pour revenir devant le café des Pyrénées. Fermé pour le coup.

Après un moment de flottement, nouveau départ. Mais cette fois-ci, les manifestants longent le quai Augustin-Chaho, faisant face tout du long aux ponts occupés par les gendarmes mobiles. De l’autre côté, sur le quai Amiral-Jauréguiberry, plusieurs dizaines de personnes font des signes. Les manifestants, revigorés, crient à leur tour. Les gendarmes mobiles se déplacent, tentent de contenir le quai d’en face. De premiers projectiles fusent sur le pont aux cris de « Libérez nos camarades ! » Les forces de l’ordre répliquent avec des gaz lacrymogènes lancés à la main par-dessus les grilles anti-émeutes. 

Affrontements devant le pont Pannecau à Bayonne. © Yann Levy / Hans Lucas Affrontements devant le pont Pannecau à Bayonne. © Yann Levy / Hans Lucas

La foule se distend le long du quai. La situation se crispe. Les grenades se font plus rapprochées. Vers 20 h, des gendarmes ouvrent subitement un petite porte de la grille anti-émeutes du pont Pannecau pour interpeller une personne, dans un nuage de gaz lacrymogène. Une grenade assourdissante résonne, un gendarme braque un LBD (lanceur de balles de défense). La scène dure une petite minute, mais achève de désagréger la manifestation.

Dans le Petit-Bayonne, les quelques bars encore ouverts sont pris d’assaut. L’ambiance est plutôt bonne, mais les manifestants restent sur un sentiment de défaite. Quelques heures plus tôt, la première manifestation de la journée s’était déroulée à quarante kilomètres de là, dans un registre plus traditionnel.

Le premier rendez-vous militant de la journée était donné à 11 heures à proximité du port d’Hendaye, à la frontière espagnole. Les militants anti-G7 viennent pour la plupart à pied, parfois en bus, du campement situé à quelques kilomètres. Les drapeaux d’Attac côtoient ceux d’Extinction Rébellion, la sono de la CNT diffuse Fuck le 17 de 13 Block. Des gilets jaunes entonnent « Emmanuel Macron, oh tête de con, on vient te chercher chez toi » et font des selfies. La CGT est là aussi.

À 11 h 30, la foule est bien compacte sous le soleil brûlant. Elle peut s’élancer, sous les yeux de quelques touristes et badauds. Elle entame sa marche tranquille sur le large boulevard en épingle de la baie de Chingoudy, qui longe la Bidassoa, le fleuve frontière entre la France et l’Espagne.

Des drapeaux basques flottent au vent. Des bénévoles distribuent des foulards siglés G7 EZ, du nom de la plateforme organisatrice du contre-sommet. Plus tôt dans la journée, les organisateurs avaient rediffusé le « consensus d’action » de la manifestation, excluant toute violence et rappelant qu’il s’agissait d’une manifestation familiale.

« Nous avons dealé avec les policiers pour qu’ils restent loin », explique Cécile Marchand, l'une des 180 personnes chargées de quadriller la route. Chasuble ou brassard de couleur verte, elles remplacent les forces de l’ordre en noir, postés plus haut dans les rues qui surplombent le circuit de la marche. « On fait en sorte de parler aux gens si ça s’emballe, de privilégier le dialogue, de leur dire qu’ils n’ont aucun intérêt à ce que ça chauffe, car c’est ce que Macron veut », explique convaincue la jeune femme. 

Tout au long du cortège, ces bénévoles s’assurent que les manifestants respectent l’itinéraire fixé, qui va jusqu’au Ficoba, le centre de congrès situé à Irun, de l’autre côté de la frontière en Espagne, qui accueille des ateliers du contre-sommet depuis trois jours.

Un bénévole surveille un pont au passage du cortège à Hendaye. © Yann Levy / Hans Lucas Un bénévole surveille un pont au passage du cortège à Hendaye. © Yann Levy / Hans Lucas

Dans la foule, petit et menu, cheveux longs qui dépassent de son béret, Gilles Monet, retraité, se présente comme un « manifestant depuis 1968 ». Il est venu de Nousty (village des Pyrénées-Atlantiques) avec sa compagne dès le milieu de semaine pour suivre l’ensemble du contre-sommet. Ils ont garé leur camping-car au campement mis en place à Urrugne par les deux plateformes Alternatives G7 et G7 EZ, à trois kilomètres de là : « Ça a chauffé hier, devant le camp, lacrymos et LBD, mais nous n’avons rien vu, nous étions loin. »

À la tombée de la nuit, de vendredi à samedi, des heurts ont eu lieu à l’entrée du camping après une manifestation. Les forces de l’ordre ont tiré des lacrymogènes et fait usage de LBD. Dix-sept personnes ont été interpellées. 

Ce samedi, Gilles est surtout marqué par la « présence de nombreux Espagnols ». « C’est intéressant qu’il y ait une mobilisation au-delà de la frontière, parce que cette mascarade à Biarritz, il faut la dénoncer. » Les 13 200 policiers déployés, annoncés mardi 20 août par le ministre de l’intérieur Christophe Castaner, sont presque invisibles ce samedi.

La sono de la CNT crache maintenant les slogans de mise dans les manifestations contre le gouvernement de 2019 : « Police partout, justice nulle part ! » 

« Maxi 24 » comme il se surnomme – venu de Dordogne, donc – marche seul dans le cortège. Style loubard, short en jean, casquette à l’envers, Pataugas, le retraité regrette le « manque de mobilisation ». Les organisateurs estiment le nombre de participants à 15 000. « On dénonce quand même le G7, j’aurais voulu qu’on soit plus. » Lui, un gilet jaune qui ne « lâche pas de combat », est venu de Périgueux.

Certains des siens l’ont lâché à la dernière minute. « Les gens ont peur, ils ont lu dans les médias qu’il y avait beaucoup de flics », résume-t-il. Maxi 24 compte néanmoins avec satisfaction le nombre de gilets jaunes dans la masse. Et se dit tout de même satisfait de sa semaine. « J’ai beaucoup appris sur la transition énergétique. Le combat pour les conditions de travail ne m’intéresse plus, ironise-t-il. Je suis à la retraite, mais le combat pour l’écologie, on en peut plus passer à côté. » 

Son voisin de manif abonde. « Les conférences étaient intéressantes, dans un cadre super inspirant : le Pays basque, là où ils ont développé tout un tas de systèmes autonomes, autosuffisants. On a pu explorer de nouvelles alternatives, connaître les différents mouvements, les ONG qui luttent contre le système », s’emballe Wilou, là encore un surnom, 35 ans venu du Tarn, torse nu sous sa chasuble jaune fluo. Et d’évoquer une monnaie alternative locale, et l’agriculture paysanne. Il se réjouit d’avoir creusé la notion de « municipalisme libertaire », concept « très présent » dans les AG de gilets jaunes, assure-t-il.

Le soleil chaud trempe les T-shirts de sueur. Le cortège progresse lentement sur le boulevard montant, pénètre dans les artères plus étroites du centre. Les agences bancaires et autres enseignes se sont barricadées, les rues ont été désertées. Au-dessus de la foule flottent des portraits en noir et blanc des sept dirigeants qui se rencontrent ce samedi soir à trente kilomètres de là, dans les hôtels luxueux de Biarritz. Toujours aucun policier en vue. Sur le pont qui surplombe la Bidassoa, les sifflets montent. 

Des gilets jaunes au départ de la manifestation à Hendaye. © Yann Levy / Hans Lucas Des gilets jaunes au départ de la manifestation à Hendaye. © Yann Levy / Hans Lucas

Car les forces espagnoles sont plus visibles, casquées et rangées le long des boutiques souvenirs aux rideaux fermées. L’imposant centre bétonné Ficoba se dresse à l’entrée d’Irun, la foule de près de 15 000 stoppe ici sa marche. Les organisateurs « soulagés qu’il n’y ait pas eu de violences », dit l’un d’eux, entament des discours sur une estrade.

« On nous a mis des obstacles », dit au micro Sébastien Bailleul, de la plateforme Alternative G7, faisant référence à l’octroi de la part de la préfecture de centres de conférence au tout dernier moment, mais aussi éloignés parfois de plusieurs kilomètres les uns des autres. « Mais nous avons montré à Macron que nous étions là ! » conclut-il sous les applaudissements mettant fin à une marche prévisible et bon enfant.

Le bilan de la journée côté préfecture est à l’avenant d’une journée plutôt calme : 68 interpellations, dont 38 ont abouti en placements en garde à vue. Dimanche, une nouvelle manifestation est prévue à Bayonne dans la matinée, organisée par ANV-COP21, chantre de l’action non violente. Un peu plus tard dans la journée, une manifestation « arc-en-ciel » avec l’occupation de sept ronds-points autour de Biarritz devait également avoir lieu, même si les organisateurs officiels ne soutenaient plus cette action samedi soir.

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