Au Bangladesh, l’arrivée massive des Rohingyas bouleverse le jeu politique

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Alors que des élections générales doivent se tenir dans un an, les Bangladais assistent à une instrumentalisation de la situation des centaines de milliers de réfugiés en provenance de Birmanie par les deux principaux partis, la Ligue Awami, au pouvoir, et le BNP. Le tout, sur fond d’islamisation rampante et de combats avec des groupes terroristes. Reportage de notre envoyé spécial.

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Cox’s Bazar (Bangladesh), de notre envoyé spécial.-  Il y a ceux qui jurent ignorer de qui il s’agit, comme Mohammed, arrivé début octobre dans le camp de réfugiés de Kutupalong : « Nous, on n’a jamais vu les gars d’Al-Yakin. À cause d’eux, les Birmans ont raconté que les Rohingyas étaient tous des terroristes, mais c’était juste un prétexte pour nous faire partir. » Et puis, il y a ceux qui prétendent les avoir regardés droit dans les yeux, comme Rotna Raddrew, une Hindoue qui assure que ce sont eux qui ont attaqué son village et torturé la population, dans la province birmane de l’Arakan. « Ils étaient 80, ils portaient tous des tee-shirts et des pantalons noirs, avec un foulard sur le visage. Avant d’aller attaquer les postes de police, ils ont égorgé 86 personnes », assène-t-elle, le visage dur.

Un bus à Shahbag Square, ancien point de rendez-vous des manifestations à Dacca © Guillaume Delacroix Un bus à Shahbag Square, ancien point de rendez-vous des manifestations à Dacca © Guillaume Delacroix

Notre interprète est dubitatif : « Ça, c’est la version des Hindous, qui espèrent rentrer en Birmanie avant les musulmans, en racontant qu’ils n’ont jamais été inquiétés par l’armée birmane. Tout le monde sait que c’est faux et décrire à quoi ressemblent les combattants d’Al-Yakin, c’est tellement facile : ils sont en photo sur tous les réseaux sociaux ! »

Al-Yaqin, ou plus exactement Harakah Al-Yaqin, est le nom qu’emploient dans leur langue les réfugiés du sud du Bangladesh pour désigner l’Armée du salut des Rohingyas de l’Arakan (Arsa). Ce mouvement insurgé s’est donné pour mission de « libérer le peuple rohingya de l’oppression perpétrée par les régimes birmans successifs » et dément appartenir à une quelconque mouvance islamiste. La Birmanie, le Bangladesh et l’Inde pensent pourtant le contraire et le qualifient même d’organisation « terroriste », notamment parce que son chef présumé, Ata Ullah, qui aurait grandi en Arabie saoudite, est né au Pakistan de parents ayant fui l’Arakan à la fin des années 1970.

Lors d’un passage début septembre dans la capitale birmane, Naypyidaw, le premier ministre indien Narendra Modi a laissé entendre que l’attaque du 25 août dernier contre une trentaine de postes-frontières entre la Birmanie et le Bangladesh avait été préparée avec le soutien de l’Inter-Services Intelligence (ISI), le renseignement de l’armée pakistanaise. Il a aussi fait circuler l’information selon laquelle Ata Ullah aurait été entraîné par l’organisation islamiste armée pakistanaise Lashkar-e-Toiba (LeT), bête noire de l’Inde en raison de son combat pour le rattachement du Cachemire au Pakistan.

On mesure ainsi le degré d’instrumentalisation de l’Arsa, discipline dans laquelle l’armée birmane, appelée Tatmadaw dans son pays, est championne toutes catégories, désignant cette « Armée du salut » comme la responsable de tous les maux dans l’ouest de la Birmanie et menant actuellement contre elle une guerre d’une violence inouïe, qui a fait fuir en quelques semaines plus de 620 000 Rohingyas. Elle qualifie d’ailleurs les militants de l’Arsa de « terroristes bangalais », alors que les intéressés sont réputés vivre cachés dans les montagnes Mayu, au nord de l’Arakan. Côté birman, donc. 

Si les services secrets birmans évaluent les effectifs de l’Arsa à 600 individus environ, Tatmadaw a visiblement des problèmes de calculette : elle a d’abord estimé que les auteurs des attaques du 25 août étaient un millier, pour dire ensuite qu’ils étaient 4 000 et finalement affirmer, dans un rapport surréaliste publié le 13 novembre, qu’ils étaient « au minimum 6 200, au maximum plus de 10 000 ».

Dans une école coranique du camp de Kutupalong © Guillaume Delacroix Dans une école coranique du camp de Kutupalong © Guillaume Delacroix

Au Bangladesh, dans les camps de réfugiés de Cox’s Bazar, l’Arsa n’est pas très populaire. « Quand ils sont arrivés, les Rohingyas étaient en colère contre ces insurgés, mais le climat est en train de changer et certains commencent à les considérer comme des “frères” qui défendent leurs intérêts en Birmanie », nous confie le représentant d’une ONG, qui demande l’anonymat. Sur les collines de Kutupalong et de Balukhali, des haut-parleurs crachotent parfois des versets du Coran, indiquant la présence d’une madrasa.

Un nombre invérifiable d’écoles coraniques ont surgi au milieu des abris en bambou. Elles sont officiellement financées par des associations musulmanes de charité, mais les organisations humanitaires internationales les tiennent à l’œil. « Nous surveillons plus particulièrement les adolescents, indique le Croissant-Rouge. Ils sont désœuvrés et constituent une cible parfaite pour des adultes qui chercheraient à les embrigader. » Pour contrer ce risque, les écoles des camps jouent la carte de la mixité, en accueillant les enfants des villages bangladais autochtones des alentours.

Plus que l’infiltration de militants de l’Arsa, c’est la radicalisation religieuse qui est crainte. « Le risque est très fort, c’est pourquoi nous avons ouvert des clubs spécifiques pour les 15-18 ans, afin de les occuper dans la journée, sous l’encadrement d’experts de la psychologie de l’enfant », explique l’Unicef, qui se penche en particulier sur ceux qui sont « non accompagnés » (les orphelins, en jargon onusien) ou « séparés » (ceux qui ont perdu l’un au moins des deux parents). « Après l’urgence sanitaire, vient le temps de la convalescence. Quand les Rohingyas auront retrouvé leurs forces, ils se transformeront en tigres et organiseront la lutte pour rentrer chez eux, car ils savent qu’ils n’ont pas d’avenir au Bangladesh », analyse Runa Khan, présidente de l’ONG Friendship.

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