Revers total de Trump sur la réforme santé

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L’abandon du projet de loi visant à remplacer l’Obamacare, vendredi 23 mars, est un ratage spectaculaire pour le président américain. En voulant forcer la main des représentants ultraconservateurs, il s’est heurté à un mur. Son agenda législatif est compromis par cet échec patent.

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New York (États-Unis), de notre correspondant.-  Trump lui-même prévoyait-il le désastre ? Ou commençait-il son initiation politique ? Connu pour avoir posé son nom sur des produits aussi divers que les golfs, les strip clubs, le vin ou l’eau minérale, le roi du marketing égotique rechignait pourtant depuis plus de deux semaines à imprimer son patronyme sur la réforme de l’assurance santé, à vendre ouvertement un « Trumpcare », en remplacement du fameux Obamacare en vigueur depuis 2010, qui devait compter comme le premier fait d’arme de sa nouvelle administration. 

Donald Trump © Carlos Barria / Reuters Donald Trump © Carlos Barria / Reuters
Vu le ratage spectaculaire, marqué par le retrait du projet de loi et l’abandon du vote par la Chambre des représentants, vendredi 23 mars, Trump aura beau jeu de jurer que l’idée de cette législation venait du président de la Chambre des représentants, d’un Paul Ryan visiblement incapable de résoudre la quadrature du cercle : obtenir à la fois le vote des ultraconservateurs du Parti républicain, qui considèrent cette réforme comme une simple resucée de l’Obamacare honni, et celui des modérés du même parti au Congrès, paralysés de peur à l’idée d’avoir à répondre d’un saccage social devant leurs électeurs…

Trump, durant ses 18 mois de campagne, a pourtant fait de la destruction de l’Obamacare son plus strident leitmotiv, sans jamais certes, donner de détails sur son « magnifique » projet de remplacement. Le candidat, dont l’idéologie se résumait au nationalisme, n’avait aucun intérêt à s’engager auprès d’un establishment républicain qui le méprisait ; ensuite, les ovations délirantes du public de ses meetings chaque fois qu’il promettait « l’abolition de l’Obamacare » illustraient autant la haine pour son prédécesseur qu’une confiance aveugle dans son prétendu talent de businessman gestionnaire, seul capable d’offrir un meilleur système à son peuple.

Reste, enfin, une explication simple : il n’y connaît rien. En tant que président notoirement allergique aux détails rasoirs des dossiers et nanti depuis sa naissance d’une intendance de maharadja, il n’avait aucune idée précise du système de santé qu’il était censé détruire, ni des solutions que devaient proposer ses alliés de la majorité républicaine au Congrès.

Dès son investiture, Trump a délégué ce projet à son « Chief of Staff », Reince Priebus, représentant patenté de l’establishment du parti à la Maison Blanche, et à Paul Ryan, un président de la Chambre tout à son rêve d’entamer la contre-offensive contre l’État providence démocrate. De plus, rien ne presse alors. Le président entend d’abord tenir ses promesses de sauveur de la nation en lançant un grand projet de reconstruction des infrastructures américaines, terriblement décaties, et en gravant son nom dans une réforme fiscale ou une loi sur l’immigration et la sécurité nationale.

Priebus et Ryan insistent pour que la santé reste la priorité. Les républicains veulent prouver qu’après huit ans dans l’opposition et quelque 63 votes symboliques demandant l’abolition de l’Obamacare, ils sont capables de s’afficher, forts de nouvelles propositions, comme un parti de gouvernement capable de s’atteler au dossier le plus complexe de la société américaine. Leur contre-projet se révèle un désastre. Et pour cause : l’assurance d’Obama est déjà le produit d’un compromis délicat entre l’interventionnisme d’État et les lois du marché, compromis trop modéré, déjà, ou trop timoré pour offrir une couverture réellement abordable, hormis par sa mesure la plus importante, l’extension de l’assurance publique Medicaid des plus démunis aux ménages de la classe moyenne dont les revenus dépassent de peu le seuil de pauvreté.

Les républicains, sous couvert d’une réforme alambiquée, pleine de dégrèvements d’impôts et de barèmes tordus, entendent inverser ces mécanismes, réduire les impôts sur les plus hauts revenus qui finançaient les aides aux assurés et surtout remettre en cause à terme l’élargissement de la couverture par le Medicaid. Paul Ryan est enregistré à son insu, fin février, dans une réunion à huis clos avec les élus ultraconservateurs, tandis qu’il leur rappelle, l’écume aux lèvres, « l’occasion unique, en 50 ans d’histoire, de faire reculer le symbole même de l’État providence ».

Quand le 8 mars apparaissent, dûment chiffrées par le bureau indépendant du budget du Congrès, les conséquences des prétentions idéologiques républicaines, 24 millions d’Américains privés d’assurance dans les dix ans, 600 milliards de fonds publics restitués au 1 % de contribuables les plus riches, Trump semble un instant fléchir lors d’une interview sur Fox News, en s’entendant rappeler que les principales victimes du plan seront ses électeurs les plus modestes. « Je… je ne les laisserai pas tomber », grommelle-t-il.

Ces résolutions ne durent pas longtemps. Aussi douloureuse que soit cette loi, le président outsider espère en tirer ses galons de nouveau leader du Parti républicain et prouver l’efficacité de ses méthodes d’ex-businessman appliquées aux institutions américaines. Car il y a urgence. L’échec patent de ses décrets sur l’immigration, bloqués deux fois de suite par des juges fédéraux sur des soupçons d’inconstitutionnalité, les soupçons de collusion de son équipe de campagne avec les Russes et les doutes sur ses compétences de commandant en chef après le fiasco de l’intervention au Yémen, début février, ternissent son aura et enfoncent les sondages sous la barre des 40 % d’approbation, une infamie inédite pour un président en exercice depuis seulement deux mois.

Malgré ses efforts, le « négociateur en chef », réputé pour sa poigne et son pragmatisme d’homme d’affaires, laisse, au bout du compte, à désirer. Il n’a au départ de maille à partir qu’avec les quelque 30 membres extrémistes du Freedom Caucus de la Chambre des représentants, tous séduits par son style populiste mais peu confiants dans sa rigueur idéologique. Trump leur ouvre le Bureau ovale, les embarque par groupes ébaubis dans des week-ends de travail sur son golf de Mar-a-lago, ordonne que son équipe leur adresse un texto par jour. En vain. Le titan de l’immobilier a trahi l’une des lois cardinales du marchandage, en apparaissant plus demandeur d’un vote que ses interlocuteurs. Même la manière forte se révèle inefficace. Stephen Bannon, son stratège droitier, croit pertinent de leur asséner qu’« [ils n’ont] pas le choix » et doivent obtempérer. Il tombe sur un os. Trump menace des élus déjà connus pour leur jusqu’au boutisme de soutenir leurs adversaires lors des prochaines primaires dans leurs district ou, en rappelant son score aux présidentielles dans leur région, de mobiliser ses électeurs contre eux au scrutin de 2018.  
Rien n’y fait. Le populiste offre alors des concessions à la droite, promettant de limiter la couverture santé, d’en exclure les maladies mentales et les accouchements, afin de faire baisser le prix des primes d’assurance. Cette idée provoque alors l’insurrection des modérés du Parti républicain, affolés par les prochaines élections au Congrès. Le projet est mort, tué non par l’opposition démocrate, impuissante, mais par les divisions idéologiques internes d’un parti majoritaire au Congrès.

Trump blâme pourtant officiellement les… démocrates, minoritaires et impuissants, pour leur refus de coopérer à la destruction d’une des lois essentielles de l’ère Obama, maintenue pour l’instant en l’état après l’échec de l’alternative républicaine. Dans quelles conditions ? « Obamacare va exploser, assure le Président, et les Démocrates devront bien revenir négocier avec moi. » Ce n’est pas la première fois que la Maison Blanche prédit, sans explication, ce cataclysme étrange, allant jusqu’à prétendre qu’« Obamacare était conçu pour s’effondrer en 2017, après le départ d’Obama de la présidence ». Autant qu’une énième théorie du complot, le propos ressemble à une menace de saboter l’assurance santé actuelle par des entraves réglementaires et fiscales qui la rendraient inopérante, renchériraient son coût pour les assurés, au point de la discréditer auprès de l’ensemble de l’opinion américaine et de rendre plus acceptable une alternative républicaine. Au prix de combien de laissés-pour-compte et de familles sans couverture ? Tout dépend des scrupules que pourra montrer le président Trump.

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