En Grande-Bretagne, les opposants au Brexit monopolisent le débat économique

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Que se passera-t-il si les Britanniques se prononcent pour une sortie de l’UE ? La livre va-t-elle dévisser ? Les emplois seront-ils délocalisés par milliers ? À moins d’un mois du scrutin, les spéculations vont bon train, et les scénarios les plus catastrophistes circulent. Inventaire.

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Cette nouvelle science semble promise à un grand avenir, en tout cas d’ici au 23 juin : la « Brexitologie », ou l’étude des dizaines de chemins plus ou moins chaotiques que pourrait emprunter la Grande-Bretagne pour sortir de l’Union européenne. Depuis des mois, une littérature abondante, souvent ardue, rarement objective, au croisement de l’économie et du droit, réfléchit aux modalités pratiques d’un Brexit. Parfois, l’exercice se réduit à la pure spéculation. Après tout, il n’existe aucun précédent dans l’histoire de l’UE d’un tel choc. Aucun État membre n’a jamais utilisé l’article 50 du traité de Lisbonne, qui prévoit cette fameuse sortie de l’Union (tandis qu’aucun article des traités n’imagine une sortie de la zone euro).

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Mais la question n’en reste pas moins décisive dans la campagne en cours. Que se passera-t-il, si une majorité de Britanniques se prononcent le 23 juin pour une sortie de l’UE ? Quel impact sur l’économie, en Grande-Bretagne et sur le continent ? La livre sterling va-t-elle s’effondrer ? Des emplois seront-ils détruits ? La toute-puissance de la City en Europe, deuxième place financière au monde après New York, est-elle menacée ? Les prix dans les supermarchés vont-ils grimper ? Quid des travailleurs français là-bas ?

Il existe, à ces questions, presque autant de réponses que d’études. Et le niveau désastreux des débats pendant ce début de campagne n’aide pas à y voir plus clair.

À ce stade, une première tendance s’impose : les discours catastrophistes des adversaires du Brexit dominent, de très loin, les discussions. Ces derniers jours, on ne compte plus les rapports écrits par de grandes institutions (FMI, OCDE), par des autorités britanniques (le Trésor, la Banque d’Angleterre), ou encore par des figures plus ou moins influentes du débat public (par exemple huit anciens secrétaires au Trésor américain) qui, tous, disent le mal qu’ils pensent d’un scénario de sortie. Eux sont sûrs de leur fait : en cas de Brexit, ce seront la récession, les délocalisations et l’incertitude. Bref, le chaos. « Un divorce long, coûteux, désordonné », a pronostiqué George Osborne, le ministre des finances (et adversaire, comme David Cameron, d’un Brexit).

À côté de ce rouleau-compresseur médiatique, les économistes partisans d’un Brexit – s’ils existent – sont quasiment inaudibles. Certains autres veulent dédramatiser, pariant sur le pragmatisme des uns et des autres après le référendum. Mais sauf retournement d’ici à la fin de campagne, le constat est sans appel : le débat économique sert le camp du « Remain », du «Restons dans l'Union», quand les débats migratoires et identitaires, eux, pourraient favoriser celui du « Brexit ». Inventaire des débats.

David Cameron et Jean-Claude Juncker à Bruxelles le 18 février 2016. ©CE. David Cameron et Jean-Claude Juncker à Bruxelles le 18 février 2016. ©CE.

  • 1 - Des conséquences de taille de part et d’autre de la Manche

Le Royaume-Uni, c’est entre 15 et 16 % du PIB de l’Union, pour un peu plus de 12 % de sa population. À elle seule, l’économie britannique réalise, hors échanges intra-européens, 19 % des exportations de toute l’UE. Elle achète aussi environ 10 % des exportations de l’ensemble des 27 autres membres – ce qui correspond à 3,1 % de leur PIB total. À ce jeu-là, c’est l’Allemagne qui, en volume, en profite le plus, assurant près d’un quart du total des exportations des 27 vers la Grande-Bretagne.

L’étroite imbrication des économies britanniques et européennes ne fait aucun doute. En cas de Brexit, tout le monde sera donc impacté. L’effet le plus simple à imaginer, à très court terme, est une vague de délocalisations vers l’UE des multinationales comme des banques étrangères opérant sur le sol britannique. Que décideraient Airbus (10 000 emplois directs, 90 000 indirects), Deutsche Bank (8 000) ou BMW (5 500)? Les partisans les plus excessifs parlent de la destruction de cinq millions d’emplois en cas de Brexit, tandis que David Cameron, lui, a évoqué le chiffre de trois millions d’emplois liés à la seule appartenance de la Grande-Bretagne à l’UE. Selon la boîte à idées spécialisée sur les questions européennes ECFR, les exportations britanniques vers les pays de l’Union entretiennent 2,3 millions d’emplois.

Une baisse de 3 % des salaires moyens ?

Cette vague de délocalisations « pourrait aussi déstabiliser à court terme sa balance des paiements », lit-on dans le numéro de mars 2016 d’Alternatives économiques, en référence à cet indicateur calculant les flux qu’entretient le pays avec le reste du monde. « Celle-ci enregistre en effet déjà un déficit courant important (4 % du PIB en 2015), financé jusqu’ici sans problème grâce à des flux massifs d’investissements directs (56 milliards de dollars par an en moyenne dans les années 2010, soit autant que la France et l’Allemagne réunies). » Si les investissements étrangers piquent du nez, la balance se dégraderait sérieusement. Dans la foulée, la livre sterling pourrait dévisser.

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Par ricochets, cela pourrait causer du tort à de nombreux exportateurs français et européens vers le marché britannique, puisque leurs produits coûteraient d’un coup beaucoup plus cher. Quant à la City, sa suprématie en Europe ne serait sans doute pas contestée, mais elle pourrait perdre une partie de ses activités liées à son activité bancaire européenne, qui transhumeraient à Francfort (ou Paris ?). L’incertitude, durant les premiers mois suivant le Brexit, risque aussi de la frapper de plein fouet (lire ce post sur le site du think tank Bruegel).

Cette mécanique du pire explique pourquoi certains des scénarios qui circulent tablent sur une entrée en récession de la Grande-Bretagne en cas de divorce avec l’Europe. Pour le Trésor britannique (qui défend la ligne Cameron), voici le tableau : – 3,6 % du PIB sur les deux premières années, destruction de 500 000 emplois et chute de 12 % de la livre sterling. Quant aux salaires réels moyens, ils perdraient 3 %. En tout, cela pourrait coûter jusqu’à 6,2 points de PIB d’ici 2030. « Si on les croyait, le monde s’effondrerait en sortant de l’UE. Ce serait risible si ce n’était pas aussi sérieux », a réagi le conservateur Iain Duncan Smith, qui fut membre du gouvernement Cameron jusqu’au début de l’année, et fait aujourd’hui campagne pour le Brexit.

Une étude (pdf, 220.7 kB) publiée par un centre de la London School of Economics, qui se présente comme neutre dans le débat, évoque une destruction de 2,2 à 9,5 points du PIB – le scénario du pire correspondant à peu près aux conséquences de la crise financière de 2008-2009 en Grande-Bretagne. Le think tank bruxellois Open Europe, l’un des instituts les plus proches des Tories au pouvoir à Londres, lui, prend davantage de pincettes (pdf, 4.7 MB) : il imagine différents scénarios qui aboutiraient, à horizon 2030, à une fourchette comprise entre – 2,2 et + 1,5 % du PIB…

  • 2 - Quel statut pour la Grande-Bretagne sortie de l’UE ?

Si l’on veut imaginer les conséquences d’un Brexit, encore faut-il connaître les termes du divorce. À ce stade, une seule certitude : à l’issue du référendum, Londres aura droit, conformément à l’article 50 des traités, à une période de deux ans pour négocier sa sortie – qui pourrait se concrétiser, donc, en janvier 2019. Ces discussions seront capitales, pour amortir l’impact économique d’un retrait britannique.

Il s’agira de négocier – mais avec quelles marges de manœuvre pour Londres ? – l’accès au marché unique européen, décisif pour ne pas déstabiliser les grands exportateurs britanniques. En clair : quitter l’Europe, mais rester dans sa périphérie… Au fond, cela ne serait pas fondamentalement différent de la situation actuelle, puisque le Royaume-Uni bénéficie déjà de nombreuses dérogations (des « opt-out ») sur des sujets clés, comme l’euro ou Schengen.

C’est ici que le débat prend un tour particulièrement exotique. À l’instar de la Norvège et de l’Islande, le Royaume-Uni pourrait adhérer à l’Espace économique européen (EEE). Comme la Suisse, il pourrait conclure des accords bilatéraux, dans une poignée de secteurs clés. Sur le modèle de la Turquie, il pourrait se contenter d’une union douanière, avec des tarifs douaniers à 0 % dans des domaines stratégiques. Il pourrait encore négocier un simple accord de libre-échange avec l’UE. Ou, si rien ne marche, se contenter de devenir un « pays tiers » vis-à-vis de l’UE, comme tant d’autres pays membres de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Cinq scénarios possibles, en cas de Brexit, pour les relations entre l'UE et la Grande-Bretagne. © Global Counsel. 2016. Cinq scénarios possibles, en cas de Brexit, pour les relations entre l'UE et la Grande-Bretagne. © Global Counsel. 2016.

Précision importante : l’adhésion à l’EEE, par exemple, obligerait Londres à transposer, tout de même, certains textes européens. Et le pays devrait surtout, bien moins qu'aujourd'hui certes, continuer à verser des fonds européens… Bref, on voit mal quel serait l’intérêt de voter le Brexit, pour se défaire de la tutelle européenne, si c'est pour ensuite accepter de nouvelles contraintes vis-à-vis de Bruxelles. Selon le type d’accord qui sera conclu d’ici 2019, l’impact sur l’économie sera plus ou moins limité.

Quoi qu’il en soit – et c’est un point important pour le débat britannique, où les vertus du libre-échange ont longtemps fait consensus –, un Brexit signifierait la sortie mécanique de la Grande-Bretagne de dizaines d’accords de libre-échange négociés ces dernières années par l’UE (conclus avec le Japon, la Corée du Sud, le Canada, etc.). Cela n’empêcherait pas Londres de signer de nouveaux textes. Mais l’entreprise prendrait sans doute de longues années. D’ici là, Peter Mandelson, ex-commissaire au commerce et figure du Labour, annonce déjà des hausses de « 10 à 20 % » des tarifs douaniers sur certains produits…

« Pas un divorce économique clair et net »

Quant aux deux années de négociations qui se profilent pour définir le futur statut de la Grande-Bretagne, les observateurs sont partagés. Certains font valoir que des pays d’Europe orientale, comme la Bulgarie ou la Roumanie, pourraient être tentés de se venger, après avoir été tant stigmatisés dans le débat public britannique. D’autant, comme le note une étude de la Fondation Robert Schuman (pdf, 906.4 kB), que seule une poignée de pays – l’Allemagne et les Pays-Bas en tête – a vraiment intérêt à limiter la casse avec le Royaume-Uni. Ce qui ne constitue pas une majorité de voix au sein du Conseil, l’institution qui, à Bruxelles, représente les États membres et aura son mot à dire dans les négociations.

D’autres, à l’inverse, relativisent les risques. Après tout, les négociations voulues par David Cameron pour améliorer le statut des Britanniques dans l’UE, qui s’annonçaient si compliquées, ont fini par déboucher sans trop de heurts lors du conseil européen de février 2016. Il est donc possible que le pragmatisme, là encore, l’emporte dans les discussions à venir. Pour Paul de Grauwe, un universitaire belge qui enseigne notamment à la London School of Economics, « il est probable qu’un accord sera trouvé du type de celui qui existe entre la Norvège et l’UE. Cela permettra au Royaume-Uni et à l’UE de maintenir l’accès à leurs marchés respectifs. Il est dans l’intérêt des deux partenaires de parvenir à cet accord. Ainsi, le Brexit ne sera pas un divorce économique clair et net. Au contraire, il contiendra une série de changements minimes dans la nature des relations économiques entre les deux partenaires ».

  • 3 - Le « coût » de rester dans l'Union

Que disent de tout cela les économistes – s’ils existent – partisans d’un Brexit ? Dans une tribune au site d’info spécialisé Politico, l’un d’eux est sorti du bois : il reconnaît que le Brexit aurait un coût à court terme, mais qu’« à horizon 2030, l’opération serait globalement neutre ». De manière plus classique, les partisans d’un départ de l’UE reprennent un vieil argument des adversaires de l'UE à Londres : cela permettrait d’économiser, non seulement sur la contribution britannique au budget européen (malgré le « chèque » britannique obtenu par Margaret Thatcher, Londres reste un contributeur net au budget de l’UE), mais aussi sur les coûts – exorbitants à leurs yeux – engendrés par la « régulation » et la « bureaucratie » propres à l’UE. C’est ainsi que Boris Johnson, l’ex-maire de Londres devenu rival de David Cameron dans cette campagne référendaire, juge que l’Europe « nous coûte beaucoup d’argent, et subvertit notre démocratie ».

Aux yeux des partisans du Brexit, il faudrait donc prendre en compte ces économies-là, pour mesurer l’impact d’un Brexit sur l’économie. Il reste alors un problème de taille : là encore, il est très difficile de chiffrer ces volumes. On se contentera de citer deux rapports bruxellois qui se contredisent totalement. Selon le premier, publié en 2009 par Open Europe (institut proche des Tories de David Cameron), le coût des régulations en tout genre introduites en Grande-Bretagne, à cause des directives et autres règlements votés à Bruxelles, s’est élevé à 140 milliards d’euros sur la période 1998-2008. À l’inverse, les services du Parlement européen se sont intéressés en 2014 au « coût de la non-Europe ». D’après eux, c’est tout l’inverse : l’européanisation de certains dossiers (marché unique, union bancaire, lutte contre la fraude fiscale, etc.) permet aux 28 États membres d’économiser… 994 milliards d’euros par an.

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