La fuite du « rapport » du Giec est contre-productive pour le climat

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Le « projet de rapport scientifique » du Giec, divulgué par l'AFP et largement repris par la presse, est en réalité un brouillon de résumé datant de 2020. Pour les scientifiques, ce traitement médiatique nuit au travail de l’organisme intergouvernemental.

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Dans la nuit du 22 au 23 juin dernier, l’Agence France-Presse (AFP) a dévoilé, selon ses propres termes, un « projet de rapport scientifique » du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec).

Les experts du climat des Nations unies doivent en effet rendre en février 2022 leur Sixième rapport d’évaluation – la précédente édition datant de 2014 –, une étude de plusieurs milliers de pages considérée comme le document international de référence pour mesurer l’avancée et les impacts du réchauffement climatique.

L’AFP a divulgué en exclusivité les grandes lignes de ce « projet d’étude » dont, toujours selon l’agence, « les principales conclusions ne changeront pas d’ici sa publication officielle en février 2022 ». Et à la veille des prochaines négociations internationales sur le climat (COP26), qui auront lieu en novembre à Glasgow (Royaume-Uni), les éléments qui ont fuité ont fait l’effet d’une bombe.

D’après les pages révélées, le Giec estime que dépasser +1,5 °C de hausse des températures pourrait entraîner « des conséquences graves, pendant des siècles, et parfois irréversibles », cite l’AFP.

L’agence de presse souligne ensuite que le Giec alerte sur le fait que près de 2,5 milliards d’individus supplémentaires seront affectés par des risques climatiques et que jusqu’à 80 millions de personnes de plus auront faim d’ici à 2050.

Quant aux coûts liés aux inondations, ils pourraient d’ici 30 ans être multipliés par 10 dans les 136 plus grandes métropoles côtières.

Un homme et une enfant se tiennent dans une rue inondée du quartier d'Esenyurt à Istanbul (Turquie) suite à de fortes pluies et à des tempêtes de grêle. 23 juin 2020. © Yasin AKGUL / AFP Un homme et une enfant se tiennent dans une rue inondée du quartier d'Esenyurt à Istanbul (Turquie) suite à de fortes pluies et à des tempêtes de grêle. 23 juin 2020. © Yasin AKGUL / AFP

L’instance scientifique intergouvernementale s’inquiète par ailleurs du franchissement de « points de bascule », des modifications profondes des écosystèmes aux conséquences écologiques irréversibles. Ainsi, au-delà de 2 °C de réchauffement, les calottes glaciaires du Groenland disparaîtraient et l’Amazonie serait transformée en savane.

Jusqu’à 54 % des espèces terrestres et marines seraient menacées de disparition d’ici la fin du siècle si la hausse du thermomètre planétaire oscillait entre +2 °C et +3 °C.

Le constat du Giec est sans appel : « La vie sur Terre peut se remettre d’un changement climatique majeur en évoluant vers de nouvelles espèces et en créant de nouveaux écosystèmes. […] L’humanité ne le peut pas. »

« Nous avons besoin d’une transformation radicale des processus et des comportements à tous les niveaux : individus, communautés, entreprises, institutions et gouvernements, plaident enfin les climatologues de l’ONU. Nous devons redéfinir notre mode de vie et de consommation. »

À la suite de ces révélations, l’AFP s’est autocongratulée pour ce qu’elle qualifie de « scoop mondial », la presse nationale, à l’instar du Monde, ou étrangère, comme The Guardian, reprenant les infos de l’agence hexagonale.

La militante écologiste Greta Thunberg est allée jusqu’à affirmer que la divulgation du projet de rapport du Giec a permis au monde de voir « la réalité en face ».

© Agence France-Presse

Une ébauche de résumé

Les scientifiques du Giec se sont cependant sentis sinon en porte-à-faux, du moins dépossédés de leurs travaux en cours. Le jour même, le directeur de recherche au CNRS et auteur principal pour le Giec, Christophe Cassou, a averti sur les réseaux sociaux : « Je ne réponds à aucune sollicitation sur le sujet. »

Contactée par Mediapart, Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue et coprésidente du Groupe I du Giec (qui traite des bases physiques du changement climatique), a pour sa part déclaré : « Je ne commente pas un brouillon. »

Ce que l’AFP qualifie de « projet de rapport scientifique » – un terme repris entre autres par Le Monde – consiste en effet en une version provisoire d’un résumé technique de 137 pages destiné aux décideurs et élaboré par le Groupe II du Giec. Ce dernier, qui évalue les impacts, l’adaptation et la vulnérabilité au dérèglement climatique, a diffusé en décembre 2020 ce document de travail aux gouvernements et experts pour relecture.

« C’est une ébauche très préliminaire qui, en tant que telle, n’a aucune valeur scientifique. Le texte sur lequel nous travaillons en ce moment même est très différent de cette version, explique le chercheur François Gemenne, auteur principal du Groupe II du Giec. Suite à notre envoi pour relecture aux scientifiques et États fin 2020, nous avons reçu plus de 40 000 commentaires que nous sommes actuellement en train d’intégrer pour le 1er juillet, avant un dernier round de validation. L’AFP ment quand elle dit que c’est un brouillon qui ne va que très peu bouger. »

Pis, l’esquisse de résumé qu’a fait fuiter l’AFP est partielle, le volet sur les migrations étant par exemple encore en cours de rédaction.

« La fuite de ce brouillon n’est pas sérieux de la part de l’AFP, s’exclame Christophe Cassou, en colère. Ce traitement médiatique nuit beaucoup au sérieux du travail du Giec et à son fonctionnement qui permet d’asseoir son autorité, sa transparence et son objectivité. »

© Christophe Cassou

Et Valérie Masson-Delmotte d’ajouter : « La légitimité des rapports du Giec provient de leur long et vigoureux processus de validation pour aboutir à une réelle cohérence scientifique. Ce travail de relecture extérieure est essentiel. Pour donner un exemple, lors de la rédaction du Cinquième rapport du Giec de 2014, nous avons été interpellés dans le Groupe I par les pays aux climats tropicaux afin que les précipitations soient mieux prises en compte dans l’étude, leur agriculture dépendant fortement des pluies saisonnières. »

La chercheuse insiste sur le fait que ce processus de relecture collective est un moment fort d’appropriation, par les gouvernements comme par les experts, du travail scientifique fourni par le Giec. « Cela permet d’avoir un socle scientifique partagé par tous avant toute négociation internationale sur le climat », souligne la paléoclimatologue.

Les scientifiques du Giec rappellent également que pour l’ébauche de travail du Groupe II qui a fuité, 260 auteurs et 1 168 relecteurs étaient mobilisés. « Un minimum aurait été de respecter leur dévouement et leur travail énorme… », se désole Valérie Masson-Delmotte.

« Les auteurs sont catastrophés, inquiets que les articles de presse n’entachent la crédibilité scientifique du Giec, voire craignent que l’approbation du rapport final par les États ne soit rendue plus difficile », abonde François Gemenne.

« Pas sûr que ça clarifie le message »

Le ton alarmiste, voire dramatique, des pages révélées par l’AFP détonne du précédent rapport de 2014. Ces formulations plus tranchantes peuvent interroger quant au fait que les 195 États membres, durant la phase d’approbation du rapport final, puissent lisser après coup, pour des raisons politiques, les conclusions des scientifiques.

Des suspicions que balaient les chercheurs du Giec.

« Si beaucoup de reformulations proposées concernent le ton du rapport, c’est parce que, pour son autorité internationale, il est primordial que le Giec propose un discours scientifique solide et ne soit pas perçu comme étant dans une posture de militance », avance François Gemenne.

Nous faisons un gigantesque travail collectif pour savoir sur quoi communiquer et l’AFP fait le choix de mettre en avant certains messages qui ne seraient pas forcément ceux des auteurs.

Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue et coprésidente du Groupe I du Giec.

Valérie Masson-Delmotte complète : « Certes, nous pouvons avoir des avis scientifiques qui dérangent les agendas politiques de certains gouvernements. Mais dans les commentaires, les États cherchent plutôt à vouloir retrouver les figures et les termes du rapport précédent pour pouvoir effectuer des comparaisons. Les pays riches n’ont pas besoin du Giec car ils ont déjà les compétences scientifiques nécessaires pour appréhender le changement climatique, mais pour les pays plus fragiles, qui n’ont pas de moyens scientifiques suffisants, ce rapport est une des seules sources d’informations sur laquelle s’appuyer pour opérer leur stratégie climatique. »

« Les commentaires sont plutôt des demandes de clarification ou de simplification des propos pour éviter trop de jargon scientifique », confie Christophe Cassou.

Pour François Gemenne comme pour Valérie Masson-Delmotte, la question de rendre entièrement public ou non à l’avenir le processus de coconstruction du rapport du Giec se pose. Le nombre d’auteurs et de relecteurs impliqués fait que, par le passé, des études en cours du Giec avaient déjà édivulguées par la presse.

Peut-on toutefois avancer que seuls priment les messages clés colportés par l’AFP et que, au vu de l’urgence climatique, toute alerte autour du réchauffement planétaire est utile ? « Pas sûr que ça clarifie le message pour tous, répond la paléoclimatologue du Giec. Nous faisons un gigantesque travail collectif pour savoir sur quoi communiquer et l’AFP fait le choix de mettre en avant certains messages qui ne seraient pas forcément ceux des auteurs. »

Et François Gemenne de conclure : « La fuite a été sûrement organisée pour sonner l’alarme mais l’enfer est pavé de bonnes intentions. »

La première partie du Sixième rapport d’évaluation du Giec, portant sur les bases physiques du changement climatique, sera officiellement publiée le 9 août prochain.

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