Aujourd'hui, une cohabitation pacifique entre les deux Soudan «est sans espoir»

Pour les deux Soudan, l’ultimatum de l’ONU, décidé après que les deux Etats ont flirté avec une nouvelle guerre ouverte en avril, expire le 2 août sous peine de sanctions. A cette date, Khartoum et Djouba devront s’être conciliés sur l’inconciliable : les frontières, la nationalité et surtout, le pétrole. Un article de Vincent Defait.

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Un article de Vincent Defait.

Le dernier volet des négociations n’est pas des moindres. En accédant à l’indépendance, le 9 juillet 2011 avec le soutien de la communauté internationale, le Soudan du Sud a récupéré 75% des ressources en brut. Au nord, le Soudan conserve toutefois un atout de poids : l’or noir extrait au sud doit transiter par son territoire pour être exporté. 

Las, la scission du Soudan en deux Etats s’est faite sans que Khartoum, capitale du nord, et Djouba, capitale du sud, ne s’entendent sur le partage des richesses en brut. Le conflit a très vite dégénéré. En réaction aux droits de passage élevés que Khartoum réclamait, Djouba a fermé le robinet du brut en janvier dernier pour prendre son voisin à la gorge, au risque de se priver du même coup de 98% de ses revenus. Depuis, le pétrole pourrit les relations entre les deux capitales, alors que des mouvements armés au Nord rendent la situation encore plus volatile. En sus, depuis plusieurs semaines, le président soudanais Omar el-Béchir, par ailleurs recherché par la Cour pénale internationale pour des crimes de guerre commis au Darfour, est la cible de manifestations chaque vendredi à Khartoum. Au départ, ces manifestations ont débuté  à cause de la forte augmentation du coût de la vie dû au sevrage pétrolier.

Retour sur cet imbroglio pétrolier dans ce qui fut le plus grand pays du continent africain, avec l’historien Gérard Prunier, spécialiste de l’Afrique de l’Est, de passage dans la capitale éthiopienne où se tiennent les négociations entre le Soudan et le Soudan du Sud. Il a dirigé le Centre français des Etudes Ethiopiennes (CFEE) à Addis-Abeba, entre 2001 et 2006. En mai dernier, il a publié une tribune dans le New York Times au titre provocateur « Au Soudan, donnez une chance à la guerre ».

A quoi jouent les deux pays ? Quel est leur pari concernant le pétrole ? 

Djouba a fermé le robinet parce que c’est le seul moyen de faire tomber Béchir. Le Soudan du Sud considère qu’il ne pourra jamais cohabiter pacifiquement avec un tel gouvernement. 

Les deux pays ne peuvent pas s’entendre, mais ils doivent cohabiter. Or, même s’ils sont séparés par un désaccord politique, tout est étroitement lié entre eux. 

Ni l’accord de paix, ni l’accession à l’indépendance n’a d’importance pour Béchir. Il voit toujours les gens du sud comme des esclaves qui se sont révoltés et ont temporairement obtenu une amélioration de leurs conditions de vie. La haine entre les deux parties est totale.

Tous les dirigeants sudistes intelligents, comme Pagan Amun (secrétaire général du Mouvement de libération du peuple soudanais, au pouvoir au Sud) et Luka Biong Deng (ministre des affaires gouvernementales), disent « off the record » : « nous n’aurons vraiment la paix que quand le pouvoir en place à Khartoum aura disparu ». Vouloir instaurer une coexistence pacifique entre le Nord et le Sud avec un gouvernement des Frères musulmans, c’est comme vouloir mélanger de l’huile et de l’eau. C’est sans espoir. 

Mais il ne faut pas voir les forces politiques du Nord comme étant unicolores. C’est un dégradé de tendances. Par exemple, au sein du parti au pouvoir, le Parti national du Congrès (NCP), coexistent des gens que l’on pourraient assimiler aux socialistes français avec d’autres semblables à des intégristes catholiques version islamique. Au sein même des Frères musulmans vous trouvez des gens plus modérés, souvent par carriérisme. Le NCP au pouvoir comprend des modérés qui sont prêts à des concessions pour garder les rênes du pays. 

Au Sud, certains aimeraient discuter avec ces fractions modérées. C’est ce que souhaitent les Américains, soucieux qu’il n’y ait aucune vague avant la réélection d’Obama. Ils ont assez de migraines avec d’autres pays musulmans, du Mali à l’Afghanistan.

Combien de temps le Soudan du Sud peut tenir sans le pétrole ? 

Djouba peut tenir très longtemps. La seule entité qui consomme de l’argent, au Sud, c’est l’armée. Elle a peut-être besoin de 100 millions de dollars par an. Juba les trouvera, en partie en obtenant que certains corrompus rendent une partie de l’argent qu’ils ont volé. Il n’y a rien d’autres à financer. Le Soudan du Sud est une terre nue. Pendant vingt ans de guerre, les gens ont vécu de rien et continueront à le faire. 

Le 1er juin dernier, le président Salva Kiir a lui-même admis que son gouvernement était corrompu en publiant une lettre incroyable dans laquelle il demandait à tous de rendre 4 milliards de dollars volés depuis 2005. C’est un gouvernement extrêmement corrompu et c’est bien le problème. Parce que parmi eux, ceux qui sont honnêtes et qui s’efforcent de se battre sont dans une position difficile. Ils subissent les pressions des Américains, des modérés de Khartoum et des plus corrompus du Sud qui ont tous des intérêts convergents : les Américains veulent la tranquillité jusqu’aux élections de novembre ; les modérés du NCP à Khartoum sont prêts à quelques concessions pour garder l’essentiel du pouvoir ; et les corrompus de Juba aimeraient de nouveau faire couler le pétrole pour recommencer à profiter de ses revenus.

Il faut comprendre que la production pétrolière n’a commencé que dix ans après qu’Omar el-Béchir ne prenne le pouvoir en 1989 (par un coup d’Etat, ndlr). Entre temps, son régime a démantelé l’économie traditionnelle du Soudan qui produisait modestement 500 millions de dollars d’exportation par an. Avec la folie pétrolière, les importations ont explosé. Le régime est devenu drogué au pétrole. Comme dans d’autres pays pauvres pétroliers, comme l’Algérie et l’Angola, une petite classe bénéficiaire de l’argent du pétrole s’est développée pendant que la majorité de la population croupissait dans la misère. 

Personne n’a vu l’effondrement de l’économie traditionnelle puisque le pétrole a pris la relève bien au-delà des pertes engendrées. Or tout d’un coup, la drogue pétrolière a disparu !

Comment, alors, Khartoum peut faire sans ? 

Khartoum ne peut pas faire sans. Une partie de l’énorme pactole pétrolier avait commencé à percoler vers les couches sociales inférieures, jusqu’à former un embryon de classe moyenne. Aujourd’hui, ce sont leurs enfants qui manifestent dans les rues de Khartoum. (La capitale soudanaise est le théâtre de manifestations certes réduites mais d’une longévité inédite. Elles résultent principalement d’un mécontentement de la hausse vertigineuse des prix, ndlr). 

Cela signifie-t-il que, privé de pétrole, le Soudan peut vivre un « printemps arabe » ? 

Je ne le crois pas. Ce qui fait un « printemps arabe »,  c’est l’association des islamistes, des démocrates de type occidentaux et la génération Facebook. Dans le cas soudanais, les islamistes sont au pouvoir, les démocrates sont globalement décrédibilisés par l’exercice du pouvoir avant Béchir, et la génération Facebook est trop réduite et pas totalement opposée au régime.  

Aujourd’hui, les manifestants ne parviennent pas à entraîner les foules. Et les gens ont peur.  Ils savent que Béchir peut faire ce que Bachar fait en Syrie. S’il faut tirer dans le tas, le président soudanais le fera.

Avec cette nouvelle équation - pas de pétrole et des rébellions armées dans plusieurs régions du pays – combien de temps le régime d’Omar el-Béchir peut-il tenir ? 

Je doute qu’il tienne deux ans. Les caisses sont vides, l’inflation est énorme et l’économie traditionnelle, qui aurait pu amortir le choc des pertes de revenus pétroliers, n’existe plus. 

Au Sud, Djouba peut tenir si les corrompus acceptent de vivre sans leur vache à lait. La population n’a rien connu d’autre que la pauvreté dans laquelle elle vit actuellement et est en faveur de la confrontation. Il y a des files de jeunes, dans les centres du SPLA (l’armée du Soudan du Sud) qui veulent s’engager pour se battre. 

Imaginons que le régime d’Omar el-Béchir tombe. Que peut-il se passer ?

Cela dépend de la manière dont il tomberait. Si Béchir était renversé par son armée, qui souhaite conserver le pouvoir même sans lui, cela ne solutionnerait rien et la guerre continuerait. Si sa chute venait de manifestations de rue et/ou d'une poussée de la guérilla, il y aurait probablement une grande conférence constitutionnelle remettant  tout à plat. Elle serait longue, confuse et pas très paisible. Cette conférence pourrait aboutir à un gouvernement provisoire menant à des élections au bout d'un an à peu près. La question difficile à imaginer serait l'attitude du Soudan du Sud face à un tel processus.

Si cette guerre reprend, quelle est la menace pour la région ? 

A mon avis, la menace régionale est faible. On en parle beaucoup, mais j’ai du mal à y croire. Les régions frontalières des deux Soudans seront secouées, mais marginalement. C’était déjà le cas il y a dix ans. Ca n’est pas le problème des Ethiopiens si les Soudanais se battent. Sauf, bien sûr, si le président érythréen Issayas décide de s’en mêler. Il a une telle haine des Ethiopiens qu’il fera tout ce qu’il peut pour aggraver les choses. Il est d’ailleurs dans les meilleurs termes avec Béchir, ce qui est cocasse pour un marxiste révolutionnaire dont la famille est chrétienne. 

En résumé, les Soudanais se battent-ils pour le pétrole ou utilisent-ils le pétrole pour se battre ? 

C’est le nerf de la guerre ! Le Nord veut continuer à se droguer à l’argent du pétrole. Et toute confrontation militaire implique l’usage des ressources pétrolières parce qu’il n’y a pas d’autres sources de revenus. Pour vous donner un ordre de grandeur, la gomme arabique du Darfour représente entre 20 et 40 millions de dollars, alors que le pétrole génère plusieurs milliards de dollars par an. 

Quelle est l’influence des Etats-Unis dans le conflit soudanais ?

Elle est très limitée. Mais le mythe veut que les Etats-Unis soient très impliqués, qu’ils aient poussé à l’indépendance du Soudan du Sud. J’étais au Sud quand l’accord de paix se négociait et les Américains que je rencontrais tenaient tous à conserver l’unicité du Soudan...

Vous avez pourtant dit que les Etats-Unis ne veulent pas de vague au Soudan…

Parce que parmi la coalition démocrate, aux Etats-Unis, qui soutient Obama, figurent des gens comme George Clooney ou John Prendergast qui symbolisent la conscience de gauche du président américain. Ceux-ci risquent d’aller à la pêche le jour des élections et d’emmener pas mal de monde avec eux. Or, l’élection de novembre serra très serrée. La marge annoncée est d’à peine plus d’1%. Si demain, on vient leur dire : « regardez ce qui se passe au Soudan, regardez ce que font les islamistes de Khartoum et Obama a tout laissé tomber… » Si un segment de l’opinion démocrate tient ce discours, cela peut entraîner un nombre significatif de démocrates à ne pas voter de nouveau pour Obama. Je vous rappelle que George Clooney a donné 20 millions de dollars pour la campagne du président américain. 

Vous dites que le Soudan peut défaire l’élection américaine ?

Oui. Si les déçus d’Obama se décident à rester chez eux le jour de l’élection. Une guerre entre les Soudans peut suffire. 

Les diplomates américains poussent donc à un accord sur le pétrole parce qu’ils pensent que la guerre peut éclater à n’importe quel moment. On a vu la volatilité des relations entre le Nord et le Sud, quand les forces de Juba sont entrées dans Heiglig (une région pétrolifère frontalière, côté soudanais), en avril. Pendant la dizaine de jours où le SPLA (l’armée du Soudan du Sud) était sur place, il y a eu un flottement. Parce que certains, au Sud, ont été tentés de continuer jusqu’à Khartoum. Certains des insurgés au Nord les y ont encouragés. Les Américains ont paniqué en s’imaginant devoir faire face à une nouvelle guerre, en plus de l’Afghanistan, de la Syrie… Et c’était avant que le Mali n’explose !

Et la Chine dans tout ça ? Les Chinois sont les seuls à parler autant avec Khartoum qu’avec Juba. Ont-ils la clé du conflit ? 

Les Chinois ont la clé, en théorie. Mais en pratique, ils sont dépassés. Beijing ne sait pas quoi faire. Ils ont intérêt à ce que ça se calme, mais comment le faire ? D’autant que la Chine peut faire sans les 8% de pétrole qu’elle importe des Soudans.

Si la Chine le voulait, elle pourrait financer le Sud, se débarrasser de Béchir et mettre les deux Soudans dans sa poche. D’autant que personne ne se battra pour le Soudan, pas même les Etats-Unis. Mais l’Afrique est encore trop étrange pour la Chine, culturellement et politiquement parlant, pour qu’elle y prenne un tel risque, pourtant modéré.

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