Xi Jinping se ménage des années de pouvoir

Par Elodie Goulesque

Seul aux commandes, sa pensée inscrite dans la charte du parti, le président de la République et secrétaire général du parti assoit sa domination sur un pays qu’il souhaite plus influent à l’international, mais sans plus de libertés à l’intérieur de ses frontières.

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Pékin (Chine), de notre correspondante.-  Au lendemain de l’annonce de la nouvelle composition du Comité permanent, la Chine n’a pas vraiment changé. Un épais brouillard de pollution recouvre toujours Pékin et les unes des journaux d’État font l’éloge du président Xi Jinping, reconduit sans surprise pour cinq années au pouvoir. Mais cette fois-ci, le sacre de « l’Empereur rouge », comme certains le surnomment, a franchi un pas supplémentaire. Le Quotidien du peuple, journal de propagande, affiche une photo officielle du leader chinois qui recouvre pratiquement les deux tiers de sa première page. Juste en dessous, la photo en plan large qui présente les nouveaux membres du Comité permanent. Si l’on compare cette une à celle de 2007 au lendemain du renouvellement du président Hu Jintao…, le changement est flagrant (voir ci-dessous). On y voit la photo du leader quasiment à égalité avec les autres membres du Comité permanent qui, eux, ont droit à des photos individuelles pour les présenter.

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En révélant à la presse, mercredi 25 octobre, la composition de l’organe politique le plus important du pays, Xi Jinping a, comme ses prédécesseurs, choisi des membres issus de factions différentes du parti communiste. Han Zheng, 63 ans, ancien chef du parti à Shanghai, est plutôt proche de l’ancien président chinois Jiang Zemin. Li Keqiang, qui garde sa place de premier ministre, et Wang Yang, sont plutôt du côté du prédécesseur de Xi Jinping, Hu Jintao. Mais aujourd’hui, la faction de Shanghai – celle de Jiang Zemin – est presque inexistante et celle de la Ligue des jeunes communistes – de Hu Jintao – est très affaiblie. Cette dernière, souvent considérée comme le terreau des futurs leaders chinois, n’a pas été conviée au Congrès du parti communiste qui s’est tenu ces huit derniers jours. Selon Willy Lam, politologue spécialiste de la Chine à l’université chinoise de Hong Kong, « Xi Jinping a abandonné la politique de “gouvernance collective” instaurée par Deng Xiaoping et où le secrétaire général du parti est le premier parmi ses égaux. La Chine fait aujourd’hui un grand bond en arrière et revient à l’ère maoïste, qui concentrait le pouvoir autour d’une personne », explique-t-il.

Xi Jinping est donc seul aux commandes et le XIXe Congrès du parti communiste qui vient de s’achever n’a fait que renforcer son pouvoir. Lors de la cérémonie de clôture, mardi, l’annonce en a été faite officiellement : le nom de Xi Jinping figurera désormais dans la charte du parti, ainsi que sa pensée pour une « nouvelle ère du socialisme à la chinoise ». Un honneur qui n’a été réservé qu’à deux anciens leaders : Mao Zedong, de son vivant, et Deng Xiaoping, post mortem.

Mercredi, lors du bien nommé « événement pour la presse » ne permettant pas aux journalistes de poser une seule question, le président chinois a donc présenté sa nouvelle équipe. Xi Jinping, plus expressif que d’habitude, affichait un petit sourire constant. Il est entré le premier dans une salle du Palais du peuple remplie de journalistes du monde entier et a été acclamé par la presse chinoise. Il était suivi par son premier ministre Li Keqiang et les cinq nouveaux nommés. Le message envoyé par ce nouveau clan des sept est clair. En ne nommant que des hommes nés avant 1960, Xi ne s’est pas plié à la règle – non écrite – qui place un membre de la jeune génération comme potentiel successeur à la fin du premier quinquennat. Selon la charte du parti, l’âge limite pour faire partie du Comité permanent est de 68 ans. Afin de mettre en avant un potentiel dauphin, Xi Jinping aurait dû nommer au moins un membre issu de la « 6e génération » après celle de Mao Zedong. Comme les rumeurs l’annoncent depuis des mois déjà, le leader chinois pourrait donc bien décider de rester au pouvoir au-delà des deux mandats présidentiels de cinq ans autorisés. Pour y parvenir, il faudrait donc changer la Constitution ou alors simplement jouer avec les règles, le poste de président n’étant que symbolique. Le vrai pouvoir se trouve entre les mains du secrétaire général du parti et du chef du comité central militaire, des postes que Xi Jinping occupe déjà tous et qui n’ont pas de limite d’âge ou de durée.

Un président omnipotent, donc, et qui aurait pris tout le monde par surprise. « Xi Jinping a été très efficace pour créer sa propre faction, qui n’existait pas il y a cinq ans, lorsqu’il est arrivé au pouvoir », explique Willy Lam. Un point de vue que Jean-Pierre Cabestan, sinologue à l’université baptiste de Hong Kong, ne partage pas entièrement. Selon lui, « dès le printemps 2013, Xi Jinping a mis fin à l’ouverture politique et a mis en place des organismes afin de consolider son pouvoir ». Les deux experts s’accordent néanmoins sur un point : le règne de Xi ne fait que commencer.

Quel avenir alors pour la Chine de la « nouvelle ère » ? Un futur assez radieux pour Xi Jinping, selon le sinologue français : « Les Chinois d’aujourd’hui sont plutôt satisfaits et ne s’intéressent pas vraiment à la politique. Ils savent qu’il vaut mieux ne pas s’en mêler, au risque de recevoir de mauvais coups. » Bien que Xi Jinping soit parfois comparé à Mao Zedong, la société chinoise d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celle de l’ère maoïste. Les Chinois sont de plus en plus riches – la lutte contre la pauvreté est d’ailleurs l’un des fers de lance de Xi Jinping – et jouissent de plus de libertés, bien qu’elles restent toujours limitées. Mais la Chine d’aujourd’hui s’inscrit aussi dans un contexte international. Si l’économie continue à ralentir et que les problèmes de pollution persistent, le président devra alors s’adapter et savoir comment réagir sans fragiliser son pouvoir.

Le tour de vis contre la société civile devrait lui aussi continuer sur sa lancée. Depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2012, les libertés individuelles ont été fortement touchées. En juillet 2015, des centaines d’avocats des droits de l’homme ont été arrêtés ou se sont volatilisés. La plupart de ceux qui ont été jugés ont dû faire des aveux forcés et ont été condamnés. En juillet dernier, l’unique prix Nobel de la paix chinois, Liu Xiaobo, est décédé d’un cancer alors qu’il était emprisonné depuis 2009 pour « subversion de l’État ». Malgré les appels de la communauté internationale à le transférer dans un hôpital à l’étranger, le leader chinois n’a pas fléchi et a laissé l’un des plus forts symboles des droits humains mourir en détention.

La liberté de la presse ne devrait pas non plus s’améliorer. Lors de son allocution mercredi devant les médias, le président a remercié la presse internationale pour la couverture médiatique de cet événement historique et a appelé les journalistes étrangers à explorer la Chine. En parallèle, le Foreign Correspondant Club of China, l’association des correspondants étrangers, postait une déclaration dénonçant le refus d’accréditation pour le Guardian, le New York Times, la BBC et d’autres médias connus pour leur couverture pointue et pas toujours au goût des autorités chinoises.

Le « nouveau socialisme à la chinoise », sous le règne de Xi Jinping, est donc cette fois-ci bien lancé et surtout approuvé par le parti. Plus d’ouverture vers l’étranger, un rôle plus important à l’international et une volonté d’améliorer le quotidien des Chinois. Le peuple devra s’habituer à cette nouvelle forme de gouvernance. « L’oncle Xi » va prendre soin de la mère patrie chinoise pendant encore des années. Selon Jean-Pierre Cabestan, « seule la mort naturelle de Xi Jinping mettra fin à son pouvoir ».

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