Aux Etats-Unis, une vague démocrate. Et maintenant?

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Les résultats des élections de mi-mandat font apparaître une vague puissante contre Trump. Mais le nouveau Congrès n’est pas encore installé que les divergences entre démocrates resurgissent. Notamment sur le « New Deal vert », souhaité par les élus les plus à gauche.

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New York (États-Unis), de notre correspondant.– Ce fut bien une vague. Après les élections de mi-mandat du 6 novembre, la plupart des bulletins de vote ont été décomptés… et parfois recomptés : en Floride, le processus, entaché d’irrégularités et d’opacité, a une nouvelle fois viré à la mascarade.

Il apparaît que les démocrates ont remporté une victoire significative, fruit d’une mobilisation massive contre la présidence de Donald Trump.

Le parti démocrate a gagné le contrôle de la Chambre des représentants, une des deux assemblées du Congrès. Il est redynamisé par un activisme de terrain vivace. Alors que les nouveaux élus ont tout juste déballé leurs cartons, se pose pourtant une question majeure : que vont-ils faire de leurs nouveaux pouvoirs ?

La vague démocrate de 2018 n’est pas un raz-de-marée. Les électeurs de Trump se sont massivement mobilisés et garantissent aux républicains une confortable avance au Sénat (il valide les nominations des juges et des hauts fonctionnaires), qu’ils devraient dominer par 53 voix contre 47. Des candidats emblématiques – Stacey Abrams en Géorgie, Andrew Gillum en Floride, Beto O’Rourke au Texas – ont perdu, dans des scrutins serrés, parfois entachés de soupçon. D’Austin à Dallas (Texas), d’Atlanta (Géorgie) à Charlotte (Caroline du Nord), le charcutage électoral outrancier pratiqué depuis une décennie par les républicains leur a permis de sauver la face.

Pourtant, dans un contexte de mobilisation historique (un inscrit sur deux a participé, un record pour des midterms depuis un siècle), les candidats démocrates à la Chambre des représentants ont récolté près de 60 millions de voix : c’est dix millions de plus que les républicains, trois millions à peine de moins que Donald Trump lors de l’élection présidentielle de 2016.

Nouveaux élus démocrates au Congrès. Au centre, Ilhan Omar (Minnesota), une des deux premières femmes musulmanes élues au Capitole. © Reuters Nouveaux élus démocrates au Congrès. Au centre, Ilhan Omar (Minnesota), une des deux premières femmes musulmanes élues au Capitole. © Reuters

Une telle situation n’a qu’un seul précédent récent (mais moins frappant), en 1970, explique Nate Silver sur le site spécialisé fivethirtyeight.com. À l’époque, le président s’appelait Richard Nixon, élu deux ans plus tôt et forcé à la démission en 1974 après le scandale du Watergate.

Une fois les derniers résultats confirmés, l’avantage des démocrates à la « House » pourrait frôler la quarantaine de sièges. C’est le plus important gain démocrate depuis 1974, l’élection au Congrès qui suivit la démission de Nixon.

Par son ampleur, la vague de 2018, à laquelle il faut ajouter plus de 300 sièges conquis dans les législatures des États (un tiers de ce que les démocrates avaient perdu sous la présidence Obama), semble d’ores et déjà comparable aux poussées conservatrices de 1994 et 2010, deux défaites majeures pour Bill Clinton et Barack Obama.

Les victoires au Sénat de Kyrsten Sinema (Arizona) et Jacky Rosen (Nevada) traduisent les mutations démographiques et politiques en cours dans ces États jadis conservateurs. Malgré la défaite d’O’Rourke dans le Texas, les démocrates ont mis à mal l’hégémonie républicaine, en particulier dans le comté de Harris (Houston), le plus divers des États-Unis. Ils ont fait une razzia en Californie, l’État américain le plus peuplé, faisant basculer l’intégralité du comté d’Orange, immense banlieue du sud de Los Angeles, l’ancien bastion électoral de Richard Nixon (encore lui).

À l’exception de l’Ohio, de plus en plus conservateur, les démocrates peuvent revendiquer des victoires emblématiques dans les États industriels du Nord qui avaient donné de peu la victoire à Donald Trump face à Hillary Clinton en 2016. Ou dans le Kansas et l’Oklahoma, bastions de la droite dure.

En biotope démocrate, les républicains deviennent une espèce menacée. Dans les six États de Nouvelle-Angleterre (Maine, Vermont, New Hampshire, Massachusetts, Rhode Island, Connecticut, 15 millions d’habitants), ils ne comptent plus qu’un seul élu au Congrès (sur 33) : la sénatrice du Maine Susan Collins, une proche de la famille Bush, une modérée à l’aune des positions extrêmes du parti républicain. 

À deux ans pile de la prochaine présidentielle de novembre 2020, c’est un nouveau chapitre qui s’ouvre. Par définition, la réélection de Donald Trump est une option sérieuse : le dernier président non réélu fut George Bush père, en 1992. Avant lui, il y eut Gerald Ford et Jimmy Carter, mais dans l’histoire américaine, les exemples se comptent sur les doigts des deux mains. Malgré sa victoire, le parti démocrate reste hanté par la défaite humiliante d’Hillary Clinton face à Donald Trump, contrôlé qu’il est par un appareil léthargique, traversé de contradictions politiques et stratégiques majeures. Et pour l’heure, sans candidat évident face au volcanique locataire de la Maison Blanche.

Tirer vers la gauche l’agenda démocrate

Nancy Pelosi, probable future "speaker" de la Chambre des représentants. © Reuters Nancy Pelosi, probable future "speaker" de la Chambre des représentants. © Reuters

Dès le début de l’année prochaine, les responsables démocrates de la Chambre des représentants entendent demander des comptes à Donald Trump. Il faut s’attendre à une série d’auditions, sur toutes sortes de sujets : les déclarations fiscales de Donald Trump (qu’il n’a pas rendues publiques), sa relation avec Moscou, les conflits d’intérêts de certains membres de son administration, ses coups de force contre le département de la justice, la décision de séparer les familles de migrants arrivées à la frontière ou encore sa gestion lamentable de l’affaire Khashoggi, ce journaliste saoudien assassiné en Turquie, un meurtre pour lequel Trump refuse obstinément, contre l’avis de ses propres services de renseignement, d’incriminer le prince héritier saoudien.

Ils vont aussi proposer un agenda législatif significatif. Peu de lois seront effectivement votées, puisqu’elles nécessitent l’accord du Sénat républicain. Mais les démocrates ne désespèrent pas d’arriver à des compromis pour financer les infrastructures croulantes, accroître le contrôle sur les armes, replâtrer un système de santé hors de prix et inégalitaire, donner un statut aux 700 000 dreamers nés à l'étranger de parents immigrés, ou réformer un système judiciaire qui criminalise et incarcère en masse les pauvres et les minorités.

C’est lorsqu’il faudra rédiger ces lois que tout risque de devenir plus complexe. Pendant la campagne, les démocrates ont tous peu parlé de Trump et privilégié la santé, l’éducation ou le contrôle des armes. Parfois en termes très vagues et ambigus.

Très vite, pourtant, leurs divergences vont resurgir. Et les progressistes, a priori le groupe le plus important avec 40 % de la future majorité au Congrès, ont bien l’intention de tirer vers la gauche l’agenda démocrate. « Il ne suffira pas pour les démocrates d’être le parti anti-Trump », prévient l’ancien candidat à la présidentielle Bernie Sanders.

« S'ils veulent garder et augmenter leur majorité à la House, reprendre le Sénat et emporter la Maison Blanche, les démocrates doivent montrer au peuple américain qu’ils défendent et combattent pour les familles laborieuses de ce pays – Noirs, Blancs, Hispaniques, Asiatiques et Natives, hommes et femmes, gays et hétérosexuels », poursuit le sénateur de 77 ans.

Bernie Sanders publie mardi 27 novembre un livre au titre transparent, Where We Go from Here? (« Et maintenant, où allons-nous ? »),  qui pourrait préparer le terrain d’une possible candidature à la présidentielle au début de l’année 2019. Le sénateur, un indépendant qui n’est pas membre du parti démocrate, propose de ne pas attendre pour voter des lois « ambitieuses » issues de son programme présidentiel : salaire minimum à 15 dollars, couverture santé universelle garantie par la puissance publique, mille milliards d’investissements dans les infrastructures ou encore gratuité de l’enseignement supérieur. « Nous ne pouvons pas faire comme si c’était “business as usual”. Notre mandat doit être ambitieux et inspirant », abonde Ayanna Pressley, nouvelle élue à Boston, figure de la nouvelle génération progressiste. Pourtant, au sein du parti démocrate, ces propositions, jugées trop extrêmes, « socialistes » et susceptibles de faire fuir les électeurs modérés, ne font aucunement l’unanimité

Alexandria Ocasio-Cortez avec les militants de Sunrise au Capitole, le 13 novembre dernier. © Sunrise Alexandria Ocasio-Cortez avec les militants de Sunrise au Capitole, le 13 novembre dernier. © Sunrise

D’ores et déjà, un dossier révèle les divisions dans la nouvelle majorité : celui de l’ampleur de la réponse à apporter à l’urgence climatique – et au déni total de Trump, qui a quitté l’Accord de Paris.

Tandis que treize agences fédérales viennent de publier un rapport alarmiste décrivant par le menu le considérable impact écologique, sanitaire et économique du changement climatique aux États-Unis dans les décennies à venir en cas d’inaction, ce dossier est aujourd’hui considéré comme une priorité politique par les élus et les activistes qui tentent de gauchir la ligne du parti démocrate.

Bernie Sanders animera lui-même un colloque à Washington sur le climat le 3 décembre, en compagnie de chercheurs, de militants du climat et du maire républicain de Georgetown, une ville du Texas qui s’est massivement convertie à l’industrie éolienne. Menés par Alexandria Ocasio-Cortez, la jeune élue socialiste de New York, nouvelle icône de la gauche américaine, une dizaine d’élus, dont des petits nouveaux mais aussi le vétéran des droits civiques John Lewis, prônent la création dans le nouveau Congrès d’une commission ad hoc à la Chambre des représentants pour jeter les bases d’un « New Deal vert ».

Cette commission, qui ne comprendrait aucun membre financé par les industries fossiles, aurait autorité pour développer un « plan national détaillé de mobilisation industrielle et économique vers une économie neutre en carbone », prévoyant 100 % d’énergies renouvelables et la création de millions d’emplois verts. Pour l’heure, la direction du parti renâcle.

Rompant avec les traditions, Ocasio-Cortez a même pris la parole, la semaine dernière, devant 150 militants de Sunrise, un groupe de jeunes activistes « unis contre la crise climatique ». Les militants venaient d’investir le bureau de Nancy Pelosi, l’actuelle cheffe des démocrates à la Chambre des représentants, pour réclamer à leur tour un « Green New Deal » – faute d’adversaire, Pelosi, 78 ans, déjà speaker entre 2007 et 2011, devrait à nouveau présider en janvier la Chambre des représentants.

« Nous devons donner le courage à ces démocrates, à tous les élus, de s’engager pour un “New Deal vert”, leur a dit Ocasio-Cortez. S’ils le font, ils auront notre soutien. Nous frapperons aux portes, nous nous assurerons qu’ils seront réélus dans chaque district tangent aux États-Unis. »

Depuis, les jeunes militants de Sunrise ne cessent de mettre la pression sur les élus démocrates. Mardi 20 septembre, les activistes ont manifesté dans plusieurs villes des États-Unis devant des permanences parlementaires.

« Stopper le changement climatique requiert une action fédérale massive, on ne peut pas attendre. Seul le “New Deal vert” répond à l’urgence de la crise climatique », explique à Mediapart Sara Blazevic, 25 ans, cofondatrice de Sunrise, rencontrée lors d’une de ces actions à Sunset Park, un quartier populaire de Brooklyn, à New York. « Notre génération, dit-elle, est engagée en ce moment même dans une bataille pour l’âme du parti démocrate. Nous nous battons pour que le parti porte à présent les solutions les plus visionnaires et les plus transformatrices. Elles sont les plus radicales et les plus nécessaires. »

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Correction: les Dreamers sont des enfants nés à l'étranger de parents immigrés, et non nés aux Etats-Unis (où, pour l'instant en tout cas, le droit du sol prévaut), comme affirmé dans une première version de l'article.