La Grèce, nouvelle terre de profits

Les grands groupes internationaux, mais aussi grecs, se pressent à Athènes ces derniers mois. Pour éponger sa dette, le pays a confié à une structure ad hoc le soin de vendre entreprises publiques, concessions pour l'exploitation de monopoles commerciaux ou de lots fonciers, et propriétés immobilières. Autre effet d'aubaine pour expliquer la ruée : avec la crise, les coûts salariaux se sont effondrés, rendant le pays encore plus attractif.

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Augmentation des tarifs et baisse de la qualité des services : pour les opposants à la privatisation des compagnies de distribution d'eau de la métropole athénienne (EUDAP) et de Thessalonique, la deuxième ville du pays (EUATH), le constat est clair. « L'eau est un bien public, ce n'est pas une marchandise », martèle Maria Kanellopoulou, membre du mouvement Save Greek Water. Cette musicienne fait partie des fondateurs du mouvement, créé l'été dernier, pour s'opposer au chantier de privatisation des deux sociétés.

« Nous ne sommes pas employés par ces entreprises, mais nous nous mobilisons car nous pensons que l'eau symbolise à la fois l'essence même du bien public, et tout ce que l'on est en train de perdre en Grèce aujourd'hui : c'est une question de droit le plus fondamental, celui de l'accès à l'eau. » Cette initiative civique a lancé une pétition qui compte aujourd'hui près de 18 000 signatures et espère bien faire entendre sa voix auprès des députés grecs.

Las, les acteurs du dossier passeront probablement outre. Ils ont le champ libre : l'ensemble des privatisations a été confié en 2011 à une structure ad hoc, le Taiped – le Fonds de valorisation du patrimoine de l'État grec. Cette structure mise en place sous la pression des créanciers du pays, la Troïka (Commission européenne, BCE, FMI), est devenue de facto la propriétaire d'un immense portefeuille qu'elle doit vendre petit à petit à des investisseurs. Objectif ? Éponger une partie de la dette de l'État en vendant des entreprises publiques (cession complète ou prise de participation), des concessions pour l'exploitation de monopoles commerciaux ou de lots fonciers, et des propriétés immobilières.

Au total, plus d'une quarantaine de lots apparaissent aujourd'hui sur la liste des biens à vendre – une liste destinée à s'allonger et qui s'est déjà enrichie de nouveaux éléments ces derniers mois. Sauf que les objectifs financiers du programme sont bien loin de combler la dette abyssale du pays (plus de 300 milliards d'euros aujourd'hui) : le Taiped table désormais sur 9,5 milliards d'euros de ventes d'ici à 2015, contre les 19 milliards encore officiellement visés il y a quelques mois…, et alors que l'objectif initial était de 50 milliards, lorsque ce programme de privatisations a été annoncé par les représentants de la Troïka en visite à Athènes, en février 2011.

En réalité, dans un marché en pleine récession – pour la sixième année consécutive –, les entreprises grecques ne valent pas bien cher et le gouvernement n'est pas tellement en position de force pour négocier… Mais l'argent récolté est-il, au fond, vraiment le but ? Lorsque nous nous étions rendus au Taiped en octobre dernier (lire ici), il nous avait été expliqué que le but était « de transformer complètement l'économie grecque » : « Peu importe, en fait, les sommes que l'on va tirer de ces ventes. Il ne s'agit pas tant de collecter de l'argent que de libéraliser l'économie. »

De fait, les 3 premiers milliards que l'État devait toucher sur ces ventes en 2012 n'ont jamais été atteints. Seules deux transactions ont été conclues, pour 271 millions d'euros : la concession du centre commercial Golden Hall, remportée par une société grecque leader en Europe du Sud-Est dans le secteur du bâtiment, Lamda Development ; et la société de loterie nationale, vendue à un consortium gréco-italien.

2013 devrait voir les privatisations s'accélérer. Tout d'abord, le new-yorkais NCH Capital a décroché en janvier la concession pour l'exploitation de la côte de Kassiopi, sur l'île de Corfou. En réalité le suspense était tout relatif puisque cet important fonds d'investissement – l'un des premiers à investir en Russie et en Europe de l'Est après l'effondrement du bloc soviétique, aujourd'hui constitué de 21 filiales à travers le monde – avait envoyé pour concourir sur ce marché deux de ses propres filiales…

On retrouve d'ailleurs ce même fonds parmi les candidats retenus pour la concession de la côte Afantou de Rhodes, une superficie de 1,8 million de mètres carrés comprenant, entre autres, un golf 18 trous. Par ailleurs, l'ensemble foncier d'Elleniko, dans la banlieue sud-ouest de la capitale, est entré dans sa dernière phase, le Taiped devant trancher prochainement entre un groupe indien, un grec, un britannique et un qatari. Il s'agit d'une vaste zone, regroupant notamment l'ancien aéroport et d'anciennes installations olympiques, destinée à une exploitation immobilière et touristique de grand standing.

Investisseurs chinois, russes ou qataris

Ensuite, la vente de l'ensemble gazier DEPA/DESFA est elle aussi sur le point d'aboutir. Sans surprise, de gros intérêts russes se sont manifestés : Gazprom ainsi que Negusneft, filiale de Sintez, ont passé avec succès la première étape de l'appel d'offres. Autres candidats retenus : la compagnie nationale de pétrole d'Azerbaïdjan, ainsi que deux consortiums grecs. Enfin, la vente des 33 % de participation étatique dans OPAP, société très lucrative de partis sportifs, a passé la première étape : sept entreprises ont été retenues – essentiellement des fonds d'investissements étrangers ; mais la procédure est actuellement vivement critiquée sur les bancs de l'opposition, qui dénonce des irrégularités dans la sélection opérée par le Taiped.

De vastes terrains mis en vente, des lois dites « fast-track » pour vendre encore plus vite en contournant la lourde administration grecque... Le but était affiché clairement dans une feuille de route du Taiped diffusée à la mi-novembre : il s'agit de faire de la Grèce une destination touristique de luxe, et d'attirer les clientèles aisées de Russie, Chine, Inde, Arabie saoudite, Amérique du Sud...

Mais les locaux n'ont pas dit leur dernier mot : le maire de Corfou conteste la vente de la côte de Kassiopi et a déposé un recours au Conseil d'État. La transaction s'est faite selon une nouvelle procédure, destinée à favoriser la vente de vastes terrains publics en regroupant des parcelles sous la forme d'un tout. Or d'après le maire, plusieurs parcelles contenues dans le lot sont des zones forestières et/ou côtières, ce qui les rendrait, à ce titre, incessibles au regard de la loi. D'après le Journal des rédacteurs (opposé au gouvernement), cette vente aurait par ailleurs rapporté beaucoup moins que prévu : 23 millions d'euros, au lieu des 50 millions initialement escomptés. À Elleniko, le maire, ainsi qu'un comité d'habitants, ont également déposé des recours au Conseil d'État pour contester le transfert de surfaces d'Elleniko à l'organisme chargé des privatisations.

Il n'empêche, le processus continue et au-delà même du chantier des privatisations, on essaie d'attirer les investissements tous azimuts, et les réunions se multiplient au plus haut niveau de l'État. Le premier ministre de droite, Antonis Samaras, a rencontré de nombreux chefs d'entreprise ces derniers mois, en Grèce comme à l'étranger. En février, il a reçu un François Hollande (lire ici) fervent promoteur des intérêts français en Grèce ; un mois plus tôt il s'était rendu au Qatar, d'où avait été annoncée la mise sur pied d'un fonds qatari d'investissements à destination des PME grecques...

Et plus récemment, il accueillait au palais Maximou le vice-président de Gazprom. De son côté, le ministre du développement Kostis Chadzidakis rencontrait une flopée de chefs d'entreprises allemandes installées en Grèce... Traditionnellement, les investisseurs étrangers étaient plutôt allemands, britanniques et français, mais ils pourraient devenir chinois, russes ou qataris, si l'on en croit les manifestations d'intérêt exprimées par ces pays ces derniers mois. Le ministre des finances a ainsi reçu deux fonds d'investissements chinois intéressés par la vente à venir de l'aéroport international d'Athènes (Shenzhen Airport et Fredmann Pacific Asset Management).

Ces deux derniers mois, plusieurs appels d'offres ont par ailleurs été lancés coup sur coup : la société de paris hippiques ODIE – pour laquelle la société française PMU a manifesté son intérêt d'après le quotidien Ta Nea (pro-gouvernement) ; l'exploitation d'une grande plage touristique et d'une zone hôtelière en Chalcidique, une des péninsules encore relativement préservées de la côte nord-est du pays ; le vaste complexe luxueux en bord de mer Astir Palace Vouliagmenis et sa marina, dans l'une des zones les plus chères de la métropole athénienne ; et une série de 28 propriétés immobilières de l'État grec ainsi que six bâtiments à l'étranger, dont la représentation de la Grèce à Bruxelles.

Auprès du Taiped, une société de communication internationale officie depuis peu et ce – cela ne manque pas de sel ! –, depuis Bruxelles : Hill+Knowlton Strategies, qui se vente de travailler avec les plus grandes marques mondiales et la moitié des entreprises classées au Top 500 international du magazine Fortune… Mais l'Agence chargée des privatisations a bien du mal à convaincre dans le pays, et pour l'heure, elle apparaît surtout sous pression politique, les têtes ne cessent de valser : après avoir changé de directeur général cet été, la jeune institution a déjà connu plusieurs démissions parmi ses conseillers et les membres de son conseil d'administration et elle vient de se voir coiffer d'un nouveau président. Son prédécesseur a été mis en cause dans une affaire de dérapage budgétaire pour la construction d'une centrale électrique en 2007, alors qu'il dirigeait le conseil d'administration de DEI (l'équivalent d'EDF, qui se trouve par ailleurs sur la liste des entreprises à privatiser).

Le nouveau président, Stelios Stavridis, arrive directement d'EUDAP, la compagnie de l'eau – où il n'a passé que trois mois après la mise à l'écart du précédent, Nikos Bardis… Stavridis est un enfant du capitalisme grec, passé par les plus grandes entreprises du pays (il avait mené la privatisation du cimentier Aget Iraklis au début des années 1990, passé entre plusieurs mains avant d'être avalé par le groupe français Lafarge), mais aussi par les bancs de la politique. Aux dernières élections, il était tête de liste pour le parti de la droite ultralibérale Drasi.

« Ce processus de privatisation est à désespérer, déplore un ancien proche du dossier. Rien n'a changé : les nominations au plus niveau relèvent toujours du copinage, les compétences ne sont pas reconnues. » Notre interlocuteur dénonce en outre, dans le cas de la compagnie des eaux de Thessalonique (EUATH), la préparation d'un appel d'offres taillé sur mesure pour l'entrepreneur Yorgos Bobolas – leader grec dans le bâtiment, toujours bien placé, grâce à ses accointances politiques, pour remporter les marchés publics. « Or EUATH est une entreprise saine et rentable, qui fait 25 millions d'euros de bénéfices par an ! Pourquoi accepter que ces résultats soient noyés dans un gros groupe, qui va l'absorber et ensuite la laisser complètement à sec ? » Or celui qui remportera EUATH sera de fait le mieux placé pour acquérir ensuite EYDAP, la compagnie qui gère la métropole athénienne et son bassin de 4,5 millions d'habitants…

La Grèce est-elle en train de devenir un eldorado pour les entrepreneurs ? Le premier ministre s'est déclaré récemment favorable à un allègement fiscal des entreprises et à la mise en place d'un impôt à taux unique de 15 %. Rappelons que sous l'effet des mesures prises depuis trois ans, le coût du travail s'est affaissé en Grèce : le coût annuel moyen d'un employé (salaire brut + cotisations patronales) était de 23 356 euros en 2012 (pour 47 951 euros en France)… contre 27 336 euros deux ans plus tôt, d'après les données d'Eurostat. Avec un Smic désormais plafonné à 580 euros brut (512 pour les moins de 25 ans), des conventions collectives gelées, l'échec des syndicats à contrer la remise en cause des acquis sociaux et un taux de chômage à 26 %, la Grèce apparaît comme une aubaine pour les investisseurs. Sans compter sa place de pays carrefour, porte d'entrée vers les marchés des Balkans, et plus généralement, européens.

Le cigarettier Philip Morris a ainsi annoncé en février qu'il achèterait pendant trois ans la moitié de la production de tabac du pays, le groupe néerlando-britannique Unilever (biens alimentaires et produits d'entretien), qu'il allait transférer une partie de sa production en Grèce et, clou de ces derniers semaines : l'accord entre un poids lourd de l'informatique américain (Hewlett Packard), un géant maritime chinois (Cosco) et les autorités grecques, signé le 1er mars dans les locaux de Cosco au port du Pirée. Les représentants des trois pays ont en effet inauguré une portion de voie ferrée reliant le port au réseau de chemin de fer national. Ça n'a l'air de rien sur le papier. Mais cette plateforme de distribution permet une connexion directe entre le port de marchandises (dont la moitié a été cédée, en 2008, au chinois Cosco), le pourtour méditerranéen et les marchés européens. Selon une loi votée quelques jours plus tôt, les entreprises étrangères, qui feront ainsi transiter leurs produits vers les marchés extérieurs comme Hewlett-Packard, ne seront pas soumises à la TVA si la valeur de leurs marchandises dépasse 300 millions d'euros par an.

Amélie Poinssot

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