La fin du pétrole-3: le temps du chacun pour soi

Nouveau record, à 141,05 dollars, pour le baril, jeudi. Pourquoi pas 150, 170, 200 dollars? Le monde pétrolier ayant perdu ses repères, tout semble possible. La faute à la spéculation? Pas seulement. Le dollar, la politique laxiste américaine, ont nourri les déséquilibres qui désormais paraissent incontrôlables. Mais pour affronter ce troisième choc pétrolier, plus terrible que les deux premiers, les Etats s'avancent en ordre dispersé, ne comptant que sur les seules forces du marché pour venir à bout du séisme qui s'annonce.

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C'est à peine un événement. Hier, le cours du baril WTI (West Texas Intermediate), celui qui sert de référence au marché pétrolier, a franchi la barre des 140 dollars (141,05 exactement). Un nouveau record, un de plus. Il a suffi que le président de l'OPEP, et par ailleurs ministre de l'énergie algérien, Chakib Khelil, déclare jeudi que les prix avaient toutes les chances d'atteindre les 150 à 170 dollars le baril, dès cet été, pour que les marchés s'enflamment à nouveau. Les analystes de la banque Goldman Sachs prévoient un baril à 200 dollars d'ici un an.

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Toutes les hypothèses sont envisageables. Car tout le monde est perdu. Personne n'aurait imaginé que le cours du pétrole puisse doubler en moins d'un an. La plupart des économistes s'accordaient sur le fait que, les 100 dollars dépassés, l'économie mondiale plongerait. Même si le ralentissement se diffuse lentement, la crise n'est pas là, tout au moins pas encore.

© Ed Kashi

La perplexité est d'autant plus grande que ce qu'il faut bien appeler le troisième choc pétrolier a des allures inconnues. A la différence des deux premiers, il n'y a eu ni guerre du Kippour, ni révolution iranienne, ni guerre, ni tensions diplomatiques. Rien qui puisse expliquer, marquer symboliquement l'entrée dans cette nouvelle ère. Tout semble s'être déréglé sans raison apparente, comme si les marchés avaient subitement levé les yeux et pris conscience des tensions existant entre l'offre et la demande, qu'ils n'avaient pas voulu voir auparavant.

Dollar et pétrole


Dans les faits, le dérèglement vient de loin. La prise de conscience s'est faite lentement. Et d'abord avec le dollar. Monnaie de référence pour tout le commerce international, le billet vert a servi pendant des décennies de valeur refuge incontestée. Quelles que soient les politiques menées par la Réserve fédérale, le monde entier suivait.

La création de l'euro et l'adoption d'une politique monétaire européenne orthodoxe au moment où la FED adoptait une ligne de conduite de plus en plus laxiste, déversant des milliards sur les marchés pour absorber l'éclatement de la bulle Internet, puis le 11-Septembre, puis la guerre d'Irak, puis pour soutenir la croissance, ont eu un effet déflagrateur. Pour la première fois depuis 1945, le dollar avait non pas encore un concurrent mais un outil de comparaison.

Dès 2001, le dollar commence à s'effriter face à l'euro. C'est à cette date que le cours du pétrole commence lui à monter. Les marchés pensent alors qu'il ne s'agit que d'un alignement technique à la suite des décisions de l'OPEP de réduire les productions pour faire remonter les cours. Mais cela a continué. Le parallélisme entre les deux courbes est surprenant.

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La crise financière, à partir d'août 2007, a accéléré d'une façon spectaculaire et inattendue l'emballement. Au fur et à mesure que la Réserve fédérale jetait des liquidités sur le marché, abaissait ses taux pour éviter l'effondrement du système financier, le dollar chutait face à toutes les autres monnaies, mais en particulier l'euro. Dans le même temps, le cours du pétrole montait. Et pas seulement en raison d'un simple mécanisme d'alignement du marché.

Payés dans une monnaie qu'ils considèrent désormais comme dévaluée, les pays producteurs ont eux aussi des préoccupations de préservation de pouvoir d'achat. D'abord, ils n'ont donné aucun signe qui aurait pu rassurer le marché pétrolier. Grands pourvoyeurs d'argent pour les Etats-Unis – ils financent avec leurs excédents les déficits américains –, ils ont décidé aussi de se couvrir, et de diversifier, nourrissant un peu plus la défiance à l'égard du dollar. Ils pensaient prendre des mesures de précaution et de soutien au pétrole.

Ils n'avaient pas prévu que leurs décisions se traduiraient par une flambée aussi forte, au point de faire courir un risque de thrombose à l'économie mondiale. D'où la crainte d'apparaître comme les responsables de cette crise. D'où leur dénonciation récurrente de la spéculation, principale cause à leurs yeux de tous les débordements actuels.

La faute à la spéculation

C'est une histoire qui a couru les salles de marché en janvier dernier lorsque le baril a franchi pour la première fois les 100 dollars. Cela faisait des semaines que le marché flirtait avec cette barre symbolique, sans oser la franchir. Puis, ce 3 janvier 2008, un trader new-yorkais poussa les ordres : il voulait être le premier à passer ce cap historique. Le cours du pétrole retomba les séances suivantes autour de 90 dollars. Pour beaucoup, c'était bien la preuve que la spéculation était à la manœuvre.

Quelle est sa part réelle sur les marchés ? Ce qui est vrai, c'est qu'il n'y a jamais eu autant de liquidités sur le marché pétrolier. Selon le président de la Commodity futures trading commission (CFTC), le régulateur des marchés à terme des matières premières aux Etats-Unis, Walker Lukken, environ 5000 milliards de dollars de transactions se réalisent quotidiennement sur les marchés des dérivés des matières premières. Entre 30 et 40% au moins de ces transactions, selon les estimations, sont sur le marché pétrolier.

Les financiers ont la mainmise sur ce marché. Selon la CTFC, 70% des contrats sur le WTI au New York Mercantile Exchange, la bourse des matières premières, sont le fait d'intérêts de traders « spéculatifs » contre 37% en 2000. (Voir argumentaire dans l'onglet Prolonger.) Cette prise en main spectaculaire du marché pétrolier s'explique pour deux raisons.

Une première, structurelle: les financiers ont fui les marchés d'actions et monétaires pour se réfugier sur les valeurs qui leur semblaient encore solides, les matières premières. Une seconde, plus technique: depuis 2000, les marchés de matières premières ont substitué aux négociations physiques à la corbeille des plates-formes électroniques d'échange, identiques à celles des marchés d'actions, qui démultiplient les transactions.

En dépit de ces chiffres impressionnants, la CTFC soutient que les positions spéculatives n'ont pas augmenté depuis l'année passée. Selon elle, il n'y a aucune preuve que les spéculateurs manipulent les marchés. Un avis radicalement différent de l'OPEP, du FMI, et d'autres institutions. Tous voient la main de la spéculation derrière la flambée des cours.

« Quelle est la part de la spéculation dans l'envolée des cours ? Difficile à dire. Certains l'estiment entre 10 et 20%. Mais cela ne doit pas masquer la tendance de fond : les prix du brut sont en hausse depuis des années. L'effet de la spéculation est plutôt dans la volatilité des marchés. Elle entretient une fébrilité immense sur les marchés », note Jean-François Gruson, chef économiste à l'Institut du pétrole. « Sur les marchés de matières premières, même s'il y a de la spéculation, c'est le physique qui tranche au bout du compte. C'est ce qui se passe sur le marché pétrolier », rappelle souvent l'économiste Philippe Chalmin, auteur du Cyclope.

Guerre aux subventions

Et toutes les indications sur le physique, c'est-à-dire les stocks de quantité disponible et les livraisons, disent la même chose : l'offre peine à suivre la demande. Il n'y a plus de réelles capacités disponibles chez les pays producteurs. Les stocks stratégiques, qui rassuraient les marchés en cas de tensions, ont été réduits ces dernières années, notamment aux Etats-Unis, ce qui ne leur permet plus d'avoir un effet tampon en cas d'à-coups.

© Ed Kashi

A cela s'ajoutent des tensions sur le raffinage. Les compagnies pétrolières ont délaissé ces dernières années leur outil de raffinage. Les raisons sont aisées à deviner : la marge nette y est inférieure à 1% quand celle de l'exploration dépasse les 7-8%. Elles ont donc du mal à suivre la demande. D'où l'attention que portent les marchés à la saison des cyclones – la majeure partie des raffineries sont situées dans le golfe du Mexique –, la moindre interruption risquant de provoquer une rupture dans l'approvisionnement.

Total, quant à lui, a un autre problème : son outil français de raffinage a été conçu pour produire d'abord de l'essence sans plomb. Incités par une fiscalité plus avantageuse, les automobilistes français, eux, ont opté pour le diesel. L'offre ayant du mal à suivre la demande, les prix du diesel, traditionnellement plus bas, sont désormais identiques à ceux de l'essence. (Voir la décomposition des prix du diesel et de l'essence sous l'onglet Prolonger.)

Cette hausse – comme celle des produits alimentaires – représente un défi majeur pour l'économie mondiale. En quelques mois, l'inflation est en effet redevenue la préoccupation dominante. Des populations entières sont menacées. Il ne se passe plus un seul jour sans manifestations, en Inde, en Chine, en Afrique, en Europe. Les gouvernements sont interpellés pour intervenir, trouver des moyens de protection.

En Europe, le débat s'est naturellement porté sur la fiscalité : les produits pétroliers y étant historiquement lourdement taxés. La commission européenne a déjà répondu qu'elle étudierait à l'automne des mesures au cas par cas pour les secteurs les plus exposés. Quant au gouvernement français, il a déjà publié une étude pour prouver que, loin de gagner à la hausse du pétrole, il perdait au contraire des recettes avec la diminution de la consommation. Donc, pas question d'envisager des réductions générales supplémentaires. (Explications sous l'onglet Prolonger.)

« Tant que la demande augmentera, les cours monteront », insistent ainsi les uns après les autres les économistes et les experts du marché pétrolier. La hausse spectaculaire des prix pétroliers, selon eux, va conduite à une réduction mécanique de la consommation dans les pays occidentaux. Le problème pour eux se situe dans les pays émergents. Beaucoup d'entre eux subventionnement l'essence ou le gas-oil, maintenant, selon ces économistes, des prix artificiellement bas et soutenant la consommation, empêchant ainsi les mécanismes d'ajustement de la demande.

La semaine dernière, la Chine a décidé d'augmenter de 18% les prix de l'énergie. Les pays du Sud-Est asiatique ont diminué aussi les subventions, le Mali a suspendu toutes les aides. Mais ce n'est pas assez. « Ce sont toutes les subventions qu'il faut supprimer », martèle l'économiste Patrick Artus dans une récente étude. Dans les pays émergents mais aussi les pays producteurs, les pays du Golfe et le Venezuela qui offrent à leur population un accès au pétrole à un prix défiant toute concurrence étant particulièrement visés.

Le marché comme seul régulateur

Un consensus s'est déjà formé entre la plupart des Etats occidentaux, les principales institutions économiques et monétaires, et les économistes : il ne faut surtout pas répéter les erreurs des deux premiers chocs pétroliers et prendre des mesures pour amortir les effets de la crise. Les mécanismes de marché, aussi brutaux soient-ils, doivent jouer. Et un nouvel équilibre finira par s'instaurer.

Croire que les seuls mécanismes de marché pourront venir à bout de ce troisième choc pétrolier paraît pourtant illusoire voire dangereux. Car c'est un changement de monde qui s'annonce. Aucune organisation sociale, économique, industrielle n'en sortira indemne. La mondialisation de la production, les délocalisations, comme nos modes de vie et notre urbanisme, vont devenir sujets à débat. Les préoccupations écologiques, restées souvent au niveau du vœu pieux, vont peut être enfin être prises en compte.

Laisser les seules forces économiques gérer des problèmes aussi vastes et complexes risque d'entraîner une violence sociale et politique immense. Des discussions concertées entre pays, régions, continents, sur les mesures d'adaptation à prendre, les changements à lancer, s'imposent. L'instauration de nouvelles régulations va se révéler nécessaire. Mais pour l'instant, rien ne se passe. Le président américain a déjà déclaré que le mode de vie américain n'était pas négociable, bloquant ainsi toute tentative de concertation. L'Union européenne, qui pourrait être une première instance de concertation et d'idées, n'a pas articulé un seul mot sur le sujet. L'heure est au chacun pour soi, avec tous les dangers que cela comporte.

Photos: Ed Kashi

Tirées du livre Curse of the Black Gold

Martine Orange

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