Merkel se heurte aux contraintes d'une «coalition Jamaïque»

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Après les législatives, le Berlin politique s’est remis en mouvement et Angela Merkel, affaiblie, va tenter de former un gouvernement inédit réunissant conservateurs, libéraux et écologistes. Une telle coalition est-elle viable ? Le point sur les zones de conflits et d’ententes qui existent entre les trois formations.

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Berlin (Allemagne), de notre correspondant.- Le cœur politique de la capitale allemande a redémarré. La Dorotheenstrasse, rue étroite qui chemine entre le Bundestag, le grand parc de Tiergarten, les bureaux des députés et les sièges de nombre d'administrations fédérales et de bureaux de lobbyistes, fourmille à nouveau. Depuis le résultat de l’élection, l’administration du Parlement allemand se creuse aussi la tête. Elle va devoir loger le plus gros Bundestag de tous les temps avec pas moins de 709 députés (69,3 % d’hommes), 7 partis politiques et 6 groupes parlementaires. Dans l’hémicycle, il faudra aussi trouver des voisins aux 94 députés du parti d'extrême droite AfD.

Pendant ce temps, les premières décisions et coups de théâtre ont commencé à tomber. Dès lundi, la co-présidente de l’AfD, Frauke Petry, critiquait « l’anarchie » qui règne dans son parti et faisait part de sa décision de siéger en indépendante, hors du groupe parlementaire de sa propre formation ! Depuis, elle a annoncé sa démission et envisage de créer un parti concurrent plus modéré. Chez les sociaux-démocrates, on se prépare à la cure d’opposition et l’on sait désormais que c’est à Andrea Nahles, encore ministre de l’emploi et des affaires sociales, que reviendra le rôle de future présidente du groupe SPD, et donc d’opposante principale. Si elle manœuvre avec succès, elle aura un jour le droit de rêver à la chancellerie.

Angela Merkel en campagne pour les régionales de Basse-Saxe, le 27 septembre © Reuters Angela Merkel en campagne pour les régionales de Basse-Saxe, le 27 septembre © Reuters

Une autre nouvelle de taille est tombée dans la journée de mercredi : le grand argentier allemand depuis 2009, Wolfgang Schäuble, héros de l’orthodoxie budgétaire pour les uns, fossoyeur dogmatique de l’Europe pour les autres, abandonne son poste pour devenir président du Parlement allemand. Son âge – 75 ans – n’est pas étranger à cette décision. Mais ce choix donne deux autres indications sur la stratégie d’Angela Merkel. Dimanche dernier, la chancelière et le camp conservateur sont sortis nettement affaiblis de l’élection avec un recul de 8,8 points pour la CDU par rapport à son score de 2013. De son côté, le parti bavarois CSU, « petite sœur » de la CDU, a connu un recul de 10,5 points, à 38,5 % seulement en Bavière.

Après quatre ans de grande coalition omnipotente, Merkel va donc se retrouver affaiblie dans un Bundestag doté d’une opposition plus forte et plus agressive. Rappelons que l’un des chefs de l’AfD a annoncé qu’il lancerait « la chasse contre Merkel » dès que possible. Les débats sur l’Europe et l’immigration, notamment, risquent d’être houleux. Avec Wolfgang Schäuble à la tête du parlement, Mme Merkel a au moins un cerbère qui dispose de l'autorité nécessaire et connaît les ruses parlementaires sur le bout des doigts. Par ailleurs, en libérant le ministère des finances, Mme Merkel aiguise l’appétit du parti libéral (FDP) avec qui elle compte négocier la formation d’une coalition « Jamaïque » (des couleurs des partis — jaune des libéraux, vert des écologistes et noir des conservateurs –, soit celles du pays de Bob Marley) et qui rêve d’occuper le poste.  

Pour l’instant, aucune discussion de coalition n’a démarré à Berlin. La constitution allemande prévoit qu’à l’issue des élections, la force politique ayant recueilli le plus de voix négocie la création d’une coalition gouvernementale. Pour la quatrième fois consécutive, c’est l’union conservatrice CDU/CSU de Mme Merkel qui va mener le bal. Mais si cette dernière préside, elle n’a guère de choix puisque les sociaux-démocrates ont très rapidement opté pour l’opposition. Techniquement, il ne lui reste donc plus qu’une seule option : négocier avec les libéraux du FDP et les écologistes de Die Grünen.

Cette union, absolument inédite en Allemagne, est-elle viable ? Et sur quels points les discussions pourraient-elles achopper ? « Globalement, il n’y a pas d’incompatibilité fondamentale, estime le politologue berlinois Gero Neugebauer. Mais il faut que chaque parti puisse entrer dans la coalition avec un projet à défendre qui garantisse le maintien de son identité. » En examinant les programmes, on distingue les questions peu conflictuelles des domaines à haut risque. Les finances et la politique fiscale font clairement partie de la première catégorie. Les caisses étant pleines, personne ne s’opposera à la baisse d’impôts exigée par les libéraux. Certes, les écologistes veulent taxer davantage les hauts salaires et les grandes fortunes. Mais leurs revendications sont vagues et laissent de la marge.

Les affaires étrangères et la défense sont aussi, et contre les apparences, des sujets modérément conflictuels. Les trois formations veulent soutenir l’ONU, renforcer l’engagement de l’Allemagne dans l’OTAN et développer une réponse sécuritaire européenne cohérente et intégrée. L’augmentation du budget des armées n’est bien sûr pas la tasse de thé des écologistes, mais pas non plus un obstacle fondamental si la chose est bien présentée. Plus épineuse est la question des exportations d’armes. Sur le fond, personne ne veut vendre des armes à des dictatures ou dans des régions de conflits. Les faits ont d'ailleurs montré que les conservateurs et les libéraux n’ont pas trop de problèmes à fournir un pays comme l’Arabie saoudite, alors que c’est un dilemme pour les écologistes. Ces derniers demandent ainsi une nouvelle loi sur les exportations d’armement. Au fond, le problème est plus une question de dosage que de principe.

En revanche, parmi les points durs, on trouve la question de l’Europe. Les conservateurs et les Verts ne sont pas opposés à la création d’un budget européen et à l’approfondissement de la zone euro. Contrairement au FDP qui refuse tout ce qui pourrait ressembler de près ou de loin à une « union de transferts » risquant d’aboutir, selon le chef du FDP Christian Lindner, à « installer un pipeline d’argent de Berlin à Bruxelles ». Ce dernier veut aussi pouvoir placer les États non solvables, comme la Grèce, en dépôt de bilan pour les exclure de la zone euro. Si Merkel laisse le portefeuille des finances au FDP, et à moins que Lindner mette beaucoup d’eau dans son vin, l’Europe risque de ne pas beaucoup se réformer sous “Merkel IV”.  

Autre zone de conflits. Celle des retraites et de la couverture sociale, qui voit s'opposer un FDP libéral favorable à une bonne dose de privatisations à des écologistes qui les rejettent catégoriquement. Entre les deux, une bataille est aussi programmée sur la question du climat, essentielle pour les Verts qui veulent rapidement diminuer la part du charbon dans le mix énergétique national, alors que le FDP désire entièrement soumettre le secteur de l’énergie aux « forces du marché ».

Enfin, un conflit autour de la question de l’immigration devrait opposer les écologistes et partiellement la CDU, d’une part, à la CSU et au FDP, d’autre part. Le président de la CSU, Horst Seehofer, bataille toujours pour établir un quota annuel d’accueil de réfugiés et pour « améliorer » les expulsions. La CDU de Merkel est contre ce quota cependant que les Verts demandent une nouvelle loi sur l’immigration et se battent contre les expulsions « populistes ». Ces derniers ont d’ailleurs prévenu : la question du quota d’accueil est une ligne rouge qu’ils ne franchiront jamais.

Si l’un ou l’autre des partis pressentis pour cette coalition Jamaïque jetait l’éponge, ce serait la voie vers de nouvelles élections. Pour l’instant, on est bien loin de cette hypothèse tout autant que de la formation du gouvernement. Contrairement aux Français, qui apprennent les noms de leurs ministres deux à trois jours après le scrutin, les Allemands doivent attendre plusieurs semaines.

Les négociations de coalition entre les partis ne démarreront pas avant la fin octobre. En effet, le 15 octobre prochain, des élections anticipées vont avoir lieu dans le Land de Basse-Saxe. Puis la constitution du Bundestag aura lieu, au plus tard le 24 octobre, soit 30 jours après l’élection (durée maximale légale). Une fois les négociations lancées, il faudra encore compter deux à trois semaines de travail. À titre d’indication, en 2013, l’élection avait eu lieu le 22 septembre, le programme de gouvernement avait été signé le 17 novembre et Mme Merkel avait été réélue le 17 décembre. Un tempo qui laisse le temps pour s'entendre. Ou s'enferrer dans les désaccords.

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